La digue de Britannia qui s’étend sur 750 mètres a été construite afin de protéger les résidences de ce quartier d’Ottawa.

La vie ne tient qu’à une digue

CHRONIQUE / Est-ce que la digue tiendra le coup?

Ces jours-ci, le destin du quartier Britannia, à Ottawa, repose tout entier sur une impressionnante digue de 750 mètres de long, construite à la demande de la communauté pour mieux la protéger contre les crues printanières.

La centaine de riverains protégés par la digue devront rembourser, au moyen d’une taxe spéciale, le quart des coûts de construction de cet ouvrage de 800 000 $. Cher, vous dites? Pourtant, vous n’en trouverez pas beaucoup pour rouspéter contre cette taxe spéciale. Même si cette taxe représente 6000 $ par année pour le propriétaire d’une maison évaluée à un million, la plupart des résidents du village Britannia estiment que le jeu en valait la chandelle.

Construite en 2016, la digue est apparue juste à temps pour résister avec succès aux crues records du printemps suivant. Encore cette année, l’ouvrage est soumis à rude épreuve. La météo déchaînée lui envoie une seconde crue 0-100 an en moins de trois ans. Changements climatiques, vous dites?

Conscient que l’existence de leur quartier ne tient qu’à cette digue, les riverains ne ménagent pas leurs efforts. Depuis le week-end, on renforce l’ouvrage avec l’aide de bénévoles et de militaires. Des ingénieurs surveillent la digue 24 heures sur 24, à l’affût du moindre signe d’érosion ou début de fuite.

Est-ce que la digue tiendra le coup? La question est sur toutes les lèvres dans le village Britannia. Tous ont en tête les images de Sainte-Marthe-sur-le-Lac. Là-bas, la rupture d’une digue a plongé, en un clin d’oeil, un quartier entier dans trois pieds d’eau…

Le président de l’Association des résidents du village Britannia, Jonathan Morris, a bon espoir que la digue tiendra le coup. «Pour l’instant, nous avons l’impression d’être aussi prêts qu’on peut l’être pour affronter la montée des eaux», a-t-il dit mercredi midi, alors qu’une pluie entremêlée de grêle s’abattait sur les zones sinistrées de la région d’Ottawa-Gatineau.

Les habitants du quartier semblent aussi confiants. Signe qui ne trompe pas: la plupart des riverains demeuraient chez eux. Même si leurs habitations se trouvaient un bon trois pieds sous le niveau actuel de la rivière. «Mais on garde toujours un oeil sur les niveaux d’eau», admet Matilde Hahn. Cette résidente du secteur a milité, dès le milieu des années 2000, pour convaincre la Ville d’Ottawa de protéger le quartier par une digue. Le dossier a divisé la communauté pendant une décennie, et a nécessité deux votes du conseil municipal avant d’aboutir.

Le résultat final est un ouvrage complexe, conçu par des ingénieurs chevronnés. Rien à voir avec la digue improvisée de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, reprend Jonathan Morris. «Ici, c’est vraiment une digue conçue par des ingénieurs, avec un noyau d’argile compactée et du béton renforcé par endroit». Elle a été endommagée par les inondations de 2017. Mais c’est essentiellement parce que la digue était trop jeune, soutient M. Morris. La végétation qu’on a plantée sur l’ouvrage développera éventuellement un réseau de racines qui le rendra encore plus résistant à la crue des eaux.

À l’heure où tout le monde réfléchit au moyen de s’adapter aux changements climatiques, est-ce que la digue de Britannia est une idée exportable? Est-ce qu’on pourrait construire un tel ouvrage pour protéger un quartier comme Pointe-Gatineau, par exemple? Est-ce viable de vivre dans une plaine inondable?

Je l’ignore, et M. Morris n’avait pas de réponse à ces questions. Chose certaine, vivre sous le niveau de la rivière n’est pas exactement de tout repos.

Plus que la crue des prochains jours, c’est le fait que le niveau de l’eau pourrait demeurer élevé pendant des semaines qui inquiète les riverains. «Ça veut dire qu’il faudra maintenir notre niveau de vigilance plusieurs semaines encore, soupire Jonathan Morris. Parce que si l’eau s’infiltre à un endroit… alors ça va aller très vite. Nous serons en sécurité, et le moment d’après, nous serons dans trois pieds d’eau.»

Stressant, vous dites?