Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Jean-Charles Robitaille, 97 ans, doit déménager à la suite de la fermeture de la résidence Le Bel Âge à Thurso.
Jean-Charles Robitaille, 97 ans, doit déménager à la suite de la fermeture de la résidence Le Bel Âge à Thurso.

Je m’étais juré de ne jamais quitter Thurso

CHRONIQUE / C’est un drame à petite échelle qui se jouait ce matin-là à la résidence Le Bel Âge de Thurso. La résidence privée fermera ses portes à la fin septembre, après 22 ans d’existence…

La paperasse gouvernementale, et les exigences liées à la COVID, sont venus à bout de la patience déjà éprouvée des propriétaires.

Pour les neuf résidents, c’est l’obligation de déménager à courte échéance. De dire adieu à des amis, à la bonne bouffe de Francine Ayotte, copropriétaire des lieux avec son conjoint Yvon Doyon.

Francine Ayotte ne vend pas la résidence Le Bel Âge de gaieté de coeur. Elle et son conjoint s’y sont investis coeur et âme au cours des deux dernières décennies.

Installée dans la lumineuse salle commune aux murs lambrissés, Hélène Locas-Prudhomme, 75 ans, se laissait aller à un moment de nostalgie. Trois ans déjà qu’elle demeure dans cette petite résidence privée à l’ambiance familiale, installée dans une maison centenaire du village. Elle s’y plaisait et espérait y couler des jours heureux encore longtemps. «J’ai toujours demeuré à Thurso, soupire la vieille dame. J’ai toujours dit que je ne quitterais jamais Thurso. Et pourtant, là, je m’en vais», soupire-t-elle, le regard dans la vague.

Derrière elle, deux de ses fils, Christian et Sylvain, s’affairaient à vider sa chambre. Un matelas, une commode, une lampe, quelques cadres… tout son avoir déménage dans une nouvelle résidence de Buckingham.

D’un seul trait, la vieille dame m’a résumé sa vie. Ses trente ans de mariage, puis son divorce suivi de 30 ans de célibat. Elle m’a raconté son AVC, à 60 ans, qui l’a laissée handicapée – elle qui travaillait justement avec les handicapés.

La propriétaire de la résidence Le Bel Âge de Thurso, Francine Ayotte

Elle m’a raconté sa vie à Thurso: son travail au dépanneur, près du bureau de poste. Puis au Tigre géant, et enfin au bureau du vétérinaire.

C’est le coeur gros qu’elle quitte le village. «J’aimais ça ici. Les gens sont gentils, je m’étais fait des amis, c’est tranquille… Si mon AVC m’a enseigné quelque chose, c’est de prendre la vie un jour à la fois. Une chance que j’ai mes grands garçons…»

L’épaule accotée au cadre de porte de sa cuisine, Francine Ayotte hoche la tête. Ce n’est pas de gaieté de coeur qu’elle vend la résidence. Elle et son conjoint s’y sont investis coeur et âme au cours des deux dernières décennies.

Francine Ayotte et la résidente Hélène Locas-Prudhomme

«Ça allait bien jusqu’à tant que le gouvernement se mêle de nos affaires, laisse tomber Francine Ayotte. Quand on a commencé ici, on ne se faisait pas achaler. Maintenant, c’est rendu qu’on doit remplir de la paperasse à ne plus finir», raconte-t-elle.

Remplir des formulaires, ce n’est pas le fort de Mme Ayotte: «Moi, j’aime mieux préparer de la bonne bouffe pour mes résidents. Il n’y a pas de repas surgelés ici. Même les biscuits sont faits maison! Un des seuls plaisirs des personnes âgées, c’est de manger. Et ici, c’était vraiment personnalisé. C’est ce qui nous différencie des grands centres pour personnes âgées…»

Les difficultés ont commencé avec la COVID. La résidence a perdu ses préposés aux bénéficiaires, attirés ailleurs par le salaire de 26 $ de l’heure offert par le gouvernement Legault.

Mais c’est l’obligation de mettre aux normes la petite résidence privée qui a achevé les propriétaires. Il leur aurait fallu installer une sortie de secours, des portes coupe-feu à l’étage, une cage d’escalier… Les coûts auraient surpassé de loin la subvention gouvernementale couvrant ce type de travaux.

Francine n’a même pas essayé de contester ou de négocier. À 60 ans passés, elle n’en peut plus de travailler 14 heures par jour. «J’ai dit à mon chum: c’est assez, on vend!»

La nouvelle a causé une onde de choc chez les résidents.

Jean-Charles Robitaille, 97 ans, un des fondateurs de la caisse populaire de Buckingham, était même prêt à payer plus cher pour rester. Quand il a vu la facture, il s’est ravisé. Dix ans qu’il restait à la résidence du Bel Âge. «Ça me fait de la peine de partir… même si Francine est bien haïssable!» blague-t-il.

Sa remarque fait rire Francine. Mais elle garde un goût amer de cette fin abrupte et s’inquiète pour le sort des petites résidences privées au Québec. À force de tout normer et de renforcer les exigences, le gouvernement est en train de tuer les petites résidences familiales comme la sienne.

«Moi, je gardais mes résidents en moyenne pendant 10 à 12 ans. Donc je ne les maltraitais pas trop!, ironise-t-elle. Toutes les petites résidences privées du Québec se débattent comme moi. Et rien ne se passe du côté du gouvernement…»