Maman me poursuit

CHRONIQUE / Quand ils se sont pointés au journal, sans préavis et tirés à quatre épingles, j’ai eu une appréhension, je l’avoue, devant l’histoire de Sophie et Denis (noms fictifs).

Encore des gens qui veulent régler leurs comptes personnels par le biais des médias, me suis-je dit. En plus, leur problème relevait du Tribunal de la jeunesse, instance délicate s’il en est et de laquelle aucun nom ne peut être cité.

Mais ils ont soulevé une réalité qui m’échappait : légalement, les grands-parents ont des droits de visite sur leurs petits-enfants.

L’article 611 du Code civil du Québec le stipule (bien que, comme toute loi, il laisse place à interprétation) : « Les père et mère ne peuvent sans motifs graves faire obstacle aux relations personnelles de l’enfant avec ses grands-parents. À défaut d’accord entre les parties, les modalités sont réglées par le tribunal. »

C’est ce qui est arrivé à Sophie et Denis.

De leur propre aveu, ils ont longtemps vécu de l’aide sociale. Aujourd’hui âgés de la fin trentaine, ils sont fiers de dire qu’ils « s’en sont sortis », qu’ils ont chacun un emploi et tentent de donner la meilleure vie possible à leurs enfants.

Mais la mère de Sophie est, disons, problématique. Elle a été hospitalisée plusieurs fois en psychiatrie. Le tribunal a reconnu qu’elle a un « trouble schizoaffectif » et qu’elle « déstabilise les enfants » du couple. Pendant des années, ils ont cependant toléré son comportement excentrique et ses visites presque quotidiennes. 

Ils se sont tannés quand grand-maman a, en plus, fait de fausses plaintes de vol à leur endroit, écrit le juge. Ils étaient épuisés et les enfants ne voulaient plus voir leur grand-mère non plus. Alors ils ont coupé les ponts. La grand-mère a répliqué avec une poursuite. Et a gagné.

Oh, pas grand-chose : une heure trente de visite supervisée aux trois semaines dans un centre parent-enfant. Mais la décision a eu l’effet d’une bombe sur le jeune couple, qui a ensuite eu la très mauvaise idée de ne pas respecter le jugement ; ils ont mis fin aux rencontres supervisées. 

(Toute personne avec une expérience du système de justice vous dira que la meilleure chose à faire pour excéder un juge est de ne pas respecter ses jugements ou ordonnances, en passant.)

Sophie et Denis se retrouvent donc à nouveau poursuivis par la mère de Sophie, mais cette fois-ci pour outrage au tribunal et avec une amende et une possible peine de prison qui leur pend au bout du nez. 

Après vérification, il serait surprenant qu’un juge les condamne à de telles sanctions dans ce contexte — c’est plutôt une remontrance qui s’applique —, n’empêche que cette éventualité existe.

Désemparés, ils sont venus me voir. Alors voilà leur histoire. Elle n’est pas terminée — ils doivent repasser en cour pour expliquer leur non-respect de l’ordonnance —, mais je leur souhaite qu’elle se termine sur une bonne note. 

En tous les cas, je leur ai recommandé de reprendre les visites supervisées aussi tôt que possible et, ensuite, de s’adresser de nouveau à un juge s’ils veulent les modifier ou les annuler. 

Sophie et Denis assurent que leurs enfants ne veulent plus voir leur grand-mère, qu’elle leur fait des menaces, que ça complique leur emploi du temps… Mais je cite le jugement dont ils m’ont donné copie : 

« Bien que les conséquences de la maladie de la grand-mère soient lourdes à supporter pour les défendeurs et qu’elles puissent, ponctuellement, être déstabilisantes pour les petits-enfants, le tribunal demeure convaincu que ces derniers retireront globalement un avantage à maintenir une relation avec leur grand-mère ».

Bref, les grands-parents ont des droits, même si ça ne fait pas l’affaire de tous.