Lettre à mon amie Isa

CHRONIQUE / Chère Isabelle Gaboriault (ou Isa Gabo, ou juste Gabo, comme tu permets qu’on t’appelle, mais pas LA Gaboriault, c’est sexiste et méprisant et je suis bien d’accord), mon poil de jambe (moi aussi j’en ai !) s’est dressé à la lecture de ta dernière chronique sur les mères nord-américaines exténuées qui n’ont presque jamais de temps libre et se rabattent sur le vin, le vendredi soir, pour relaxer un peu.

Que les mères (ou n’importe qui, en fait) boivent du vin le vendredi soir ne me pose aucun problème, quoique personnellement je préfère l’orangeade.

Mais coudonc, tu trouves que les pères ne font rien ou quoi ?

Ouf, tu me rassures que non, ce n’est pas ta perception. Tu parlais des mères parce que c’était le sujet et parce que tu en es une, tout simplement. Tout le monde fait sa part.

Une chance, parce que je t’aurais dit que chez moi, le partage des tâches ménagères est pas mal égal, même que j’en fais plus que ma blonde, et en contrepartie elle surveille plus souvent les enfants que moi. (J’ai de la misère à me concentrer sur plus d’une chose à la fois.)

Une chance aussi parce que je n’ai pas l’impression que les pères québécois en font peu. Il y a certainement des paresseux, des insouciants et des irresponsables, mais je n’en connais pas.

Pis nous aussi on est fatigués le vendredi soir ! Mais souvent, on n’en parle pas. On est comme ça, nous les gars. Parler de nos bobos et de nos désagréments, on haït ça. On préfère garder un faux air candide plutôt que de se plaindre, ou passer une heure à lire aux toilettes pour « ventiler ».

Ça a à voir avec le temps qu’on vivait tous ensemble, ai-je lu, dans des cavernes et sans aucune forme d’épilation.

Quand l’homme partait à la chasse, il devait cacher ses faiblesses pour pas que sa proie (mammouth, tigre du Bengale, hérisson) s’en aperçoive et en profite à son avantage pour gagner le combat.

Je sais, aujourd’hui, ce n’est plus tellement utile. Mais c’est génétique et ça va prendre encore quelques siècles avant qu’on change.

Moi aussi, je bois mon verre de vin le vendredi soir. Sauf que j’aime pas le vin, alors je me rabats sur les croustilles. Mes préférées sont au ketchup. Savais-tu Gabo qu’avec de l’orangeade, ça goûtait le ciel ?

Jeûne
Ça faisait longtemps que je n’avais pas jeûné, en fait je ne me souviens pas de l’avoir déjà fait, du moins volontairement.

Il y a bien eu cette fois où, pendant un reportage en Afghanistan lors duquel j’ai été fait prisonnier par des rebelles, j’ai dû me résoudre au bout d’une semaine à manger des scorpions et à boire leur sang, mais ce n’était pas la même chose. En plus c’est même pas vrai, j’ai jamais été en Afghanistan, j’ai mal au cœur en avion de toute façon.

Or donc, j’ai dû jeûner deux jours, le week-end dernier, dont un sans rien, même pas d’eau, avant de subir une intervention médicale mineure. Ç’a été moins pénible que je ne l’aurais pensé.

Je me suis senti plus faible que d’habitude, j’avais mal à la tête et j’étais vaguement étourdi, mais je me suis surpris en continuant quand même à faire plein de choses « fin de semainesques ».

Même préparer les repas et m’asseoir à la table pour regarder manger Désirée, Jojoba et Anastasia ne me dérangeait pas, ou si peu. On s’habitue à manger moins, m’a dit une infirmière après l’opération.

C’est bien vrai, que je lui ai répondu, avant de courir vers le premier restaurant pour m’empiffrer comme si ma vie en dépendait.