Mylène Moisan
M., un homme de 89 ans, déplorait la façon dont sa chirurgie pour une cataracte s’était déroulée, il reprochait à l’ophtalmologiste de ne pas l’avoir suffisamment informé, d’avoir demandé son consentement à la présence d’une résidente alors qu’il était sous l’effet d’un calmant, puis refusé de répondre à ses questions après la chirurgie.
M., un homme de 89 ans, déplorait la façon dont sa chirurgie pour une cataracte s’était déroulée, il reprochait à l’ophtalmologiste de ne pas l’avoir suffisamment informé, d’avoir demandé son consentement à la présence d’une résidente alors qu’il était sous l’effet d’un calmant, puis refusé de répondre à ses questions après la chirurgie.

Vie et mort d’une plainte contre un médecin

CHRONIQUE / Un an. C’est le temps qui s’est écoulé entre le moment où M. a envoyé sa plainte au collège des médecins et celui où il a reçu la réponse. «Je n’ai pas eu de nouvelle de personne, on ne m’a pas appelé, pas contacté.»

Il a reçu une lettre par courrier recommandé, sa plainte a été rejetée.

M. déplorait la façon dont sa chirurgie pour une cataracte s’était déroulée, il reprochait à l’ophtalmologiste de ne pas l’avoir suffisamment informé, d’avoir demandé son consentement à la présence d’une résidente alors qu’il était sous l’effet d’un calmant, puis refusé de répondre à ses questions après la chirurgie.

C’était pourtant sa cinquième opération aux yeux, et jamais ça ne s’était déroulé de cette façon.

Il a voulu savoir pourquoi il avait eu si mal. «J’ai senti qu’il me frottait l’œil avec son pouce, ça faisait très mal, me raconte M., que j’ai rencontré chez lui. J’ai déjà eu des douleurs dans ma vie, mais rarement comme celle-là. Ça faisait tellement mal que mes fesses et mes pieds levaient, je ne pouvais pas les contrôler, c’était des spasmes de douleur.»

Il a serré les poings jusqu’à ce que ça finisse. 

Quand il a rencontré le médecin après la chirurgie, il a voulu savoir ce qui s’est passé. «Le médecin remplissait un formulaire, il cochait des cases. Il cochait, il cochait, il ne parlait pas. Quand je lui ai demandé ce qui s’était passé, il m’a répondu : “C’est du passé.” Je lui ai redemandé et il a répondu la même chose : “Ça, c’est du passé.” Et il a continué à cocher sa feuille.»

M. était fâché, il lui a dit sa façon de penser.

Et il est parti.

M. aurait aimé que l’ophtalmologiste lui demande à l’avance s’il consentait à ce qu’une résidente participe à l’intervention, il a vécu par le passé une mauvaise expérience avec un résident lors d’une chirurgie à l’oreille. «Il ne m’en a jamais parlé avant. Il m’en a fait la demande quand j’étais dans les vapes, juste avant l’opération. Je n’ai pas dit un mot, pas fait un son. Ce n’est pas un consentement clairement exprimé.»

M. s’est senti mis devant le fait accompli.

M. n’a pas perdu son œil, mais il estime tout de même que son médecin n’a pas bien agi, qu’il a enfreint le Code de déontologie. Ledit code est catégorique : «le médecin doit chercher à établir et à maintenir une relation de confiance mutuelle et s’abstenir d’exercer sa profession d’une façon impersonnelle».

Il doit chercher à obtenir «un consentement libre et éclairé».

L’homme de 89 ans a pris un stylo et des feuilles lignées et il a écrit à la Direction des enquêtes du Collège des médecins pour porter plainte. Il a raconté ce qu’il a vécu, comment il s’est senti et expliqué ce qu’il reprochait au médecin. 

Il s’attendait à être contacté, à ce qu’on lui pose des questions.

Rien.

Un an plus tard, l’été dernier, il a reçu la réponse du Collège des médecins. La syndique adjointe, une médecin, a résumé les faits reprochés par M., puis a expliqué avoir consulté son dossier et demandé à l’ophtalmologiste visé par la plainte sa version des faits et ses explications.

Sur le consentement, il est écrit que «selon [le médecin], vous avez signifié votre accord. Toutefois, il comprend maintenant que le contexte dans lequel on vous a fait cette demande n’était pas optimal pour vous sentir libre d’y consentir».

Pas optimal, c’est un euphémisme.

Pour ce qui est de la douleur, le médecin affirme que M. n’en a pas eue. «Aucune mention à votre dossier ne témoigne que vous avez été souffrant pendant la chirurgie.»

Point.

Et pour les réponses aux questions de M., «le médecin affirme avoir pris le temps de répondre à vos questions et à vos inquiétudes et qu’à ce moment vous sembliez satisfait des explications. Cette affirmation est corroborée par les notes du médecin inscrites à votre dossier.»

Le médecin s’est dit «désolé» pour M.

Voilà, en tout et pour tout «l’enquête» menée par le Collège des médecins, qui est «d’avis que l’ophtalmologiste “a agi conformément à ses obligations déontologiques”». Aucun élément de la plainte n’a été retenu, comme si M. avait tout imaginé. «Ils ont pris la version du médecin, c’est tout.»

M. a demandé la révision du dossier, il a demandé à être contacté, la décision a été maintenue.

Selon les données obtenues auprès du Collège des médecins, la Direction des enquêtes a reçu 2659 plaintes pour l’année 2018-2019. Du lot, 599 ont été jugées non recevables, 407 ont donné lieu à des interventions non disciplinaires, souvent volontaires. Un peu plus de 400 étaient des signalements informatifs, c’est-à-dire qu’une personne, souvent un autre professionnel de la santé, veut porter un comportement problématique d’un médecin à l’attention du Collège sans en faire une plainte formelle.

Les autres 1249 demandes d’enquêtes ont conduit à la création d’un dossier, c’est-à-dire que des démarches ont été faites pour évaluer si un médecin a enfreint ou non son Code de déontologie. Si le syndic est d’avis qu’il n’a pas respecté ses obligations, une plainte est alors déposée devant le comité de discipline.

Sur 1249 enquêtes, combien ont donné lieu à une plainte devant le comité de discipline?

Seulement 27.

Lorsque la Direction des enquêtes reçoit une plainte, elle ne communique pas avec le plaignant, juste avec le médecin. «Le syndic informe le médecin visé par la plainte lorsqu’il a besoin de ses explications [afin que le médecin lui donne sa version des faits, qu’il lui donne accès à ses dossiers médicaux ou à tout autre document permettant de faire avancer l’enquête]», a détaillé la porte-parole du Collège par courriel.

Dans le cas de M., on a demandé au médecin ce qui s’est passé il a dit que tout s’est bien passé.

Dossier clos.

Quant au délai d’un an avant d’avoir une réponse, le Collège des médecins n’est «pas en mesure de donner une durée moyenne pour le traitement d’une plainte. Selon la gravité des faits reprochés, la durée du processus est variable».

M. n’aurait pas pu se plaindre au Protecteur du citoyen, qui ne peut traiter aucune plainte contre les médecins, les dentistes et les pharmaciens. Pour ces trois professions, la seule autre option est le médecin examinateur de l’établissement, qui reste lui aussi un médecin chargé de juger ses consœurs et confrères.

On assure qu’il est impartial, il faut le souhaiter.

M. est resté avec un arrière-goût amer, il a l’impression que les dés étaient pipés. «Ils ont parlé au médecin et pas à moi! C’est un processus de plainte qui est complètement archaïque. J’ai appelé au comité de discipline pour leur dire ce que je pensais, ils m’ont dit : “Si vous n’êtes pas content, appelez votre député…”»