Mylène Moisan
Mes deux gars ont sauté de joie quand ils ont appris que toutes les écoles fermaient à cause du méchant virus.
Mes deux gars ont sauté de joie quand ils ont appris que toutes les écoles fermaient à cause du méchant virus.

S’ennuyer de l’école

CHRONIQUE / Mes deux gars ont sauté de joie quand ils ont appris que toutes les écoles fermaient à cause du méchant virus.

Petite, j’aurais pleuré.

On a parlé de ces enfants pour qui l’école est un havre de paix, un moment de répit de la violence et des abus qu’ils subissent — ou qu’ils voient — à la maison. On n’a pas parlé de ces enfants qui aiment l’école, qui y sont bien, ni de ceux à qui ce congé forcé risque de faire perdre des acquis durement gagnés.

Pour ceux-là aussi, l’école est une oasis.

Chantale Fortin enseigne la 3e année à l’école Saint-Fidèle — mes deux fils ont été dans sa classe — et elle a vite compris, quand le gouvernement a décrété la fermeture des écoles, que certains enfants — et parents — n’allaient pas sauter de joie. «Avant d’être enseignante, je suis une maman. Une maman qui a des amis parents qui ont des enfants et qui ont certaines préoccupations ces temps-ci... Plusieurs ont commencé à me questionner, à chercher de l’aide pour trouver des idées, des ressources, des projets à réaliser.»

Elle a eu une idée.

Madame Chantale aurait pu se contenter de s’occuper de ses trois enfants, elle a plutôt offert ses services sur Facebook. «Besoin d’une enseignante/consultante “virtuelle”? Vos enfants sont plus réceptifs si une étrangère leur adresse la parole que si VOUS tentez de leur expliquer une notion? Ça me fera plaisir de vous aider. […] Avec Messenger, on pourrait également se placer en situation live d’explications et de rétroactions. La techno n’est pas au max et il ne faut pas regarder ma repousse (ma super coiffeuse doit fermer ses portes!), mais je promets de faire de mon mieux (serment d’Hippocrate; ah non, ça c’est pour les médecins!)»

Elle s’est mise à regarder les options technos, a trouvé l’application Zoom qui permet de créer des salles de réunion virtuelles. 

Elle allait créer une classe.

La classe s’est remplie le temps de crier ciseau, le premier rendez-vous a eu lieu lundi à 9h30, madame Chantale était devant son écran et les «élèves» devant le leur, réunis par les joies de la technologie. Elle fait comme en classe, présente le plan de travail, prend les présences et se met au boulot. 

Je m’y suis invitée le lendemain avec mon plus jeune, en 4e année, j’étais curieuse de voir ces enfants réunis, curieuse de voir comment madame Chantale allait arriver à «enseigner» à distance à toute cette marmaille, une véritable classe multi niveaux de neuf à douze ans, en captant l’attention ce beau monde pour l’avant-midi.

Lui était curieux de revoir ses amis. 

«Je peux vous couper le son avec un bouton… ça serait pas mal pratique si j’avais ça en classe!» blague madame Chantale en attendant que tous les enfants se joignent à la mosaïque d’écrans. Elle en «gère» une quarantaine par jour avec parfois plus d’un enfant pas écran, une soixantaine d’enfants en tout. 

La première chose que j’ai remarquée, le bruit, pareil à celui d’une classe.

Et le sourire des enfants.

La veille, elle avait donné un devoir — elle préfère dire un «défi» — aux enfants, de faire une construction en blocs LEGO et de noter combien de briques ils avaient utilisées. Mardi matin, elle a demandé à des enfants de montrer leur construction et aux autres de deviner le nombre de briques.

Il y a une option de clavardage commun, chaque enfant y inscrit un nombre.

Madame Chantale donne le gagnant en direct.

Elle a aussi demandé à ses élèves de faire une suggestion de lecture, mon gars a couru à l’étage pour redescendre avec son livre de questions scientifiques, Fun science, mais n’a pas eu le temps de le montrer aux autres.

Voilà pour vous.

Jeudi était une «journée colorée! Les jeunes avaient des accessoires funky et on a fait semblant de faire une photo de groupe comme en début d’année!» Elle avait invité «Dominic Haerinck, un musicien multi-instrumentiste qui nous a présenté des instruments de tradition écossaise» et elle compte avoir d’autres invités, «un prof d’anglais, une technicienne forestière, un conteur, un historien, un cornemuseur…» 

Après la première semaine, madame Chantale affiche déjà complet.

Elle a même de la relève, comme elle l’a expliqué sur Facebook. «Puisque le vendredi notre classe est libre (vous vous souvenez, on a décrété que les vendredis étaient journées pédagogiques, car on aime les fins de semaine de trois jours!), ma fille Estelle invite les plus jeunes (1re, 2e, 3e et 4e pourquoi pas) à rejoindre notre salle Zoom pour revoir (plus lentement) les notions de la semaine. J’y serai, mais Estelle et deux de ses amies animeront les plus petits. Leur planification est prête!»

C’est l’école sans mur dont rêvait le Cancre de Prévert.

Avec le plaisir d’y être. 

À LIRE AUSSI : La classe de rêve de madame Chantale

( https://www.lesoleil.com/chroniques/la-classe-de-reve-de-madame-chantale-8c8d15a363416902ae527687a3b1d3c4 )