En novembre 2017, le Canada a lancé un premier service en ligne d’un océan à l’autre, à l’exception du Québec, permettant aux gens d’appeler à l’aide par texto et par clavardage. Sans aucune publicité, seulement par le bouche-à-oreille et par les réseaux sociaux, le service a vite croulé sous la demande.

Quand la vie tient à un texto

CHRONIQUE / Vous avez déjà vu en roulant sur l’autoroute cette annonce contre le texto au volant, un grand panneau avec «à deux doigts de la mort» dessus.

Il y en a qui sont à deux doigts de la vie.

Ceux-là ne sont pas trop pressés de répondre à leur douce moitié pour savoir ce qu’il y a pour souper, ils ne sont plus pressés de rien, à part peut-être d’en finir avec leurs problèmes. Et parfois, ils trouvent leurs problèmes tellement gros qu’ils ne voient pas une autre solution que la mort.

Il y en a d’autres, mais ils ne les voient pas.

Chaque fois qu’on parle de suicide, on prend la peine d’écrire quelque part, au cas où quelqu’un qui lit le texte aurait des idées noires, «vous avez besoin d’aide? Composez le 1 866 APPELLE».

Parfois, c’est trop demander.

«Il y a des personnes pour qui prendre le téléphone pour appeler à l’aide, c’est au-dessus de leurs forces, constate Jérôme Gaudreau, directeur de l’Association québécoise pour la prévention du suicide. Ils n’ont pas la volonté ou la capacité de prendre le téléphone pour demander de l’aide.»

Et pourtant, «ce sont souvent les plus mal en point».

Les plus proches de l’irréparable.

En novembre 2017, le Canada a lancé un premier service en ligne d’un océan à l’autre — à l’exception du Québec — permettant aux gens d’appeler à l’aide par texto et par clavardage. Sans aucune publicité, seulement par le bouche-à-oreille et par les réseaux sociaux, le service a vite croulé sous la demande.

Tellement qu’il a été interrompu un peu plus de six mois plus tard, faute d’argent pour continuer. Pris de court par la popularité du service, le Centre canadien de crise a été forcé de déclarer forfait après avoir été contacté près de 8000 fois par clavier, plus que par téléphone durant la même période. 

Encore aujourd’hui, à l’exception de certaines grandes villes du pays qui offrent leurs propres services en ligne, il n’existe aucun autre moyen qu’une ligne d’urgence pour une personne qui veut en finir avec la vie.

Au Québec? On y travaille.

Responsable du développement des contenus cliniques de la stratégie québécoise de prévention du suicide, Louis-Philippe Côté confirme que la province planche sur un service d’appel à l’aide en ligne, par texto et par clavardage. À l’heure actuelle, quelques rares organismes peuvent être contactés en ligne, par exemple Tel-jeunes et Jeunesse, j’écoute et Interligne, pour les LGBTQ+.

«Des services en ligne, ça existe depuis environ 15 ans. Il y en a aux États-Unis, en Australie, en Europe. On sait que ça fonctionne, que ça marche et on va pouvoir profiter de l’expérience des autres pour élaborer les services qu’on aura au Québec. On va être à jour, on va même innover. Mon rêve, c’est qu’on devienne les chefs de file. Au Québec, on a toujours été bons en prévention. On a été en retard pour les services en ligne, mais on va le rattraper.»

Quand le service sera-t-il disponible? «On développe des techniques d’intervention et ensuite, il faudra embaucher des intervenants, les former. On vise la fin de 2020», indique Jérôme Gaudreau.

Je comprends la complexité de l’entreprise, mais un an, c’est une éternité pour quelqu’un qui n’a pas la force de prendre le téléphone.

Et ils sont nombreux. «Quand on analyse les données disponibles, on voit que c’est une clientèle qui est plus jeune, de 30 ans et moins et qui ont des problématiques plus complexes, avec un degré de risque suicidaire plus élevé, résume M. Côté. Il y a trois types de personnes, celles qui ont une problématique de santé mentale, qui sont suivies par un travailleur social ou par un psychologue, celles qui n’ont jamais fait affaire avec le réseau de santé mentale, qui tâtent le terrain parce que c’est plus facile de communiquer leur détresse, celles qui ne veulent rien savoir de parler à quelqu’un, du face à face, qui veulent des services anonymes.»

Les deux derniers types n’appellent pas. On le voit où il y a des services en ligne, ces demandes s’ajoutent aux demandes par téléphone.

Elles ne les remplacent pas.

Ça veut dire que, présentement, ces personnes ne demandent pas d’aide. L’expérience canadienne montre que le besoin est là et qu’il est énorme, tellement qu’on sait déjà que les services en lignes du Québec ne fourniront pas. «La majorité des services en ligne ont été dépassés par la demande, il est impossible de répondre à tout le monde tellement la demande est énorme. Notre a priori, c’est qu’on va fonctionner à pleine capacité avec un temps d’attente. Est-ce qu’on se dit que, parce qu’on ne pourra pas répondre à tout le monde, on serait mieux de ne pas offrir de services? On se dit que c’est mieux de répondre à ceux qu’on peut.»

Au Québec, 80 personnes tentent chaque jour de mettre fin à leur vie, trois d’entre elles commettent l’irréparable.

C’est quand même particulier, à un an de l’entrée en service, on convient déjà que des personnes qui appelleront à l’aide n’en auront pas. «Pour opérer un service qui répondrait à toute la demande, il faudrait beaucoup de ressources.»

Le gouvernement ne disait-il pas que c’était une priorité?

Pas assez, il faut croire.