Le greffier du Conseil privé, Michael Wernick, a expliqué la semaine dernière devant le comité permanent de la Justice que Jody Wilson-Raybould avait subi de la «pression», mais pas de la «pression inappropriée».

Quand je donne du «contexte» à mes enfants

CHRONIQUE / On a une règle assez simple chez nous, on ne joue pas au ballon au rez-de-chaussée, on ne lance rien en fait. On s’est arrangé pour que la règle soit la plus claire possible, précisément pour ne pas en négocier les termes chaque fois.

Et même là, des fois, les enfants s’essayent.

Ils montent un ballon du sous-sol, osent un lancer quand on a le dos tourné. Ce n’est jamais bien subtil, on arrive donc vite au moment où on doit rappeler la simplissime règle de ne rien lancer, suivi du moment où ils jonglent avec l’idée de récidiver, juste pour voir ce qui va arriver.

Et c’est là que je leur donne du «contexte» pour les «aider» à prendre la bonne décision. 

Je ne leur fais pas de pression, je les conseille.

Je leur parle d’abord des bibelots et des cadres, argument qui a généralement peu de poids, puis de la télé, voilà qui porte déjà un peu plus. Je leur suggère d’aller jouer en bas, proposition qui reste souvent lettre morte. S’ils n’ont toujours pas pris la «bonne» décision rendus là, j’évoque de possibles conséquences.

C’est habituellement là que le ballon retourne en bas.

Est-ce que j’ai fait des pressions indues? Pas du tout. Je leur ai servi un crescendo d’arguments pour qu’ils finissent par comprendre qu’il n’y avait qu’une option possible, une seule sortie de crise, abandonner le projet de lancer le ballon.

Et je pourrai soutenir que c’était leur choix.

Ce qui m’amène à vous parler de SNC-Lavalin, de ce qu’en dit le premier ministre Justin Trudeau quand il assure que ni lui ni personne de son entourage n’ont exercé de pressions indues pour que l’ancienne procureure générale du Canada, Jody Wilson-Raybould, permette à la compagnie d’échapper à un procès.

Le greffier du Conseil privé, Michael Wernick, a expliqué la semaine dernière devant le comité permanent de la Justice que Mme Wilson-Raybould avait subi de la «pression», mais pas de la «pression inappropriée.» Ainsi, à propos d’une conversation qui a eu lieu le 19 décembre, M. Wernick a plaidé ceci : «J’informais la ministre du contexte. Elle peut avoir une autre perception de la conversation, mais c’est quelque chose que le commissaire à l’éthique peut déterminer».

Mercredi, la ministre a justement donné sa perception de l’insistance du bureau du premier ministre qui, pendant quatre mois, a multiplié les rencontres et les appels pour lui présenter le «contexte», pour qu’elle comprenne qu’elle avait tout avantage à revenir sur sa décision.

En tout, 11 personnes sont intervenues. «Entre septembre et décembre 2018, j’ai vécu des tentatives régulières et persistantes de la part de plusieurs personnes au sein du gouvernement qui tentaient d’intervenir de façon politique dans l’exercice de mon pouvoir discrétionnaire de procureure générale du Canada, dans une tentative inappropriée d’obtenir un accord de poursuite suspendue avec SNC-Lavalin.»

Elle a été l’objet d’un tir groupé.

Justin Trudeau lui aurait aussi rappelé qu’il devait se faire réélire au Québec, dans le contexte où les élections approchaient. «Je lui ai demandé : “Êtes-vous en train de vous ingérer de façon politique dans mon rôle, dans ma décision en tant que procureure générale? Je le déconseille fortement.” Le premier ministre a dit : “Non, non, non, on doit juste trouver une solution.”»

Sauf qu’il n’y a pas 25 solutions, il y a deux options : soit on poursuit SNC, soit on ne les poursuit pas.

Et on a tout fait pour qu’elle passe l’éponge.

Le problème, c’est que, contrairement à mon histoire de ballon, la règle n’est pas aussi simple. Les conditions qui encadrent la négociation d’un accord de réparation peuvent faire l’objet de discussions, selon l’importance qu’on accorde aux intérêts économiques ou à la morale commerciale.

Francis Vailles soulignait dans La Presse vendredi qu’on n’avait pas vraiment cherché jusqu’ici à savoir pourquoi, en premier lieu, la Procureure générale avait refusé une entente à l’amiable avec SNC-Lavalin. Il faisait état de trois conditions — par rapport au crime allégué — pour donner le feu vert : 

  • n’a pas causé et n’est pas susceptible d’avoir causé des lésions corporelles graves à une personne ou la mort;
  • n’a pas porté et n’est pas susceptible d’avoir porté préjudice à la défense ou à la sécurité nationale et;
  • n’a pas été commis au profit ou sous la direction d’une organisation criminelle ou d’un groupe terroriste, ou en association avec l’un ou l’autre.

Or, les manœuvres qui sont reprochées à SNC-Lavalin, entre autres en Libye et au Bangladesh, baignent dans ces eaux troubles, il aurait donc peut-être été mal avisé pour la Procureure d’en faire fi.

Justin Trudeau et son entourage, eux, ne semblent pas vouloir s’enfarger dans ce genre de détails.

Hâte de voir quelle solution ils vont trouver.