Mylène Moisan
Les enfants, eux, ont dû se contenter de voir leur père par Facetime et un peu à travers les petites fenêtres du sous-sol.
Les enfants, eux, ont dû se contenter de voir leur père par Facetime et un peu à travers les petites fenêtres du sous-sol.

Papa a battu le coronavirus

CHRONIQUE / Le chum de Stéphanie a soupé, moins qu’à son habitude, il ne se sentait pas très bien. «Il m’a dit qu’il irait dormir au sous-sol.»

Il est remonté 11 jours plus tard.

C’était le 15 mars, il venait juste de rentrer d’un voyage d’affaires aux États-Unis où il avait passé cinq jours. Quand il est parti le 10 mars, le ministre des Finances, Éric Girard, s’apprêtait à déposer son budget, le coronavirus venait de faire un premier mort au Canada, les cas au Québec se comptaient sur les doigts d’une main. «On est chanceux au Québec, avait dit Horacio Arruda, Directeur national de la Santé publique. On a des cas, mais pas en quantités importantes. Probablement que cette quantité va augmenter au cours des prochaines semaines et mois.»

Quand le chum de Stéphanie est revenu, toutes les écoles étaient fermées, les événements annulés les uns après les autres, le gouvernement venait de décréter la fermeture des lieux publics. Le nombre de cas au Québec était passé de 21 à 39 en 24 heures, on en comptait quatre à Québec, trois dans Chaudière-Appalaches.

— Tu tousses?

— Un peu…

Stéphanie a posé la question à son chum, il venait à peine de mettre le pied dans la maison. «Il avait commencé à avoir des symptômes dans les jours précédents, mais il ne nous en avait pas parlé, me raconte Stéphanie au bout du fil. Il est monté du sous-sol le lendemain matin, il a dit : “Je pense que je fais de la fièvre…”»

Il en faisait.

Il a repris le chemin du sous-sol. «Rendus là, on savait que c’était ça. On a appelé au 8-1-1, il a eu un rendez-vous pour un test le mercredi, on a eu les résultats le vendredi. Quand ils nous ont appelés, ç’a confirmé ce qu’il savait, ç’a renforcé ce que je pensais, je vivais avec le coronavirus dans le sous-sol.»

Avec trois enfants, de quatre, six et sept ans.

Et le télétravail à temps plein.

L’ennemi que tout le monde tente d’éviter en restant planqué à la maison était dans la sienne, la COVID-19 n’était plus une menace théorique, la maladie s’était établie à demeure. «J’ai collé une ligne dans les marches du sous-sol et sur les murs et j’ai dit à nos enfants de ne jamais franchir cette ligne-là.»

Elle seule avait le droit de descendre, surtout pour aller porter à manger à son homme, avec tout ce que ça implique de précautions.

Lui, à 40 ans, combattait le virus. «Ses symptômes, c’était surtout de la fièvre et des étourdissements, il roulait sur le Tylenol. Il ne fallait surtout pas que je l’attrape, j’avais plus peur pour ce qu’il y a autour que pour lui. Je lui disais : “On va toffer le plus longtemps possible avant que je l’attrape pour que tu puisses prendre le relais.”»

Tous les jours, une infirmière appelait son chum sur son cellulaire pour s’informer de son état de santé, quelqu’un appelait Stéphanie aussi pour s’assurer que tout allait bien. «Ils ont fait un travail extraordinaire.»

Les enfants, eux, ont dû se contenter de voir leur père par Facetime et un peu à travers les petites fenêtres du sous-sol. «Quand ils allaient jouer dehors, je les voyais, ils étaient couchés dans la neige près des margelles pour essayer de voir leur père. Lui, il les entendait, quand il en entendait un pleurer, il le facetimait sur mon téléphone : “Pourquoi tu pleures? ” C’est comme ça qu’ils se parlaient.»

Papa restait dans son bunker, dans sa Batcave.

De temps en temps, entre deux séries sur Netflix, il faisait une partie de Battleship en ligne avec ses enfants. Stéphanie, elle, entre deux conférences téléphoniques, devait gérer la peur et répondre à leurs questions.

Sur la mort, entre autres.

Stéphanie ne les exposait pas aux nouvelles, question de ne pas empirer les choses. «Mon fils me demandait pourquoi je me mettais à risques en apportant les repas de mon chum. Il me disait : “Si tu l’attrapes, qui va s’occuper de nous?” Il y a aussi ma fille qui m’a demandé : “Si c’est moi qui l’attrape, est-ce que je vais devoir aller au sous-sol toute seule? Parce que j’ai peur au sous-sol...”»

Elle et les enfants se sont établi une routine, les chambres sont devenues des salles de jeu, leur père vivant dans la leur. «On tentait de maintenir un horaire de vie le plus normal possible. Je travaillais 40 heures, en tentant de jongler avec quelques exercices de lecture et de bricolage à travers des appels-conférences.»

En plus de décontaminer tout, tout le temps.

Mardi, la fièvre est tombée, enfin. Le chum de Stéphanie a eu un rendez-vous pour un autre test. «Ils nous ont appelés jeudi pour nous dire que le test était négatif, qu’il était guéri, c’était le deuxième au Québec. Au début, ils nous ont dit d’attendre avant qu’il remonte à la surface, puis ils nous ont dit que c’était correct.»

Il allait pouvoir quitter son bunker. «Mon chum n’avait pas vu le soleil depuis 11 jours… Lui était content, moi j’étais stressée! Il a pris sa douche en bas, il s’est rasé, il est monté en boxers. Je lui ai dit : “On ne monte rien.” Quand il est monté, les enfants ont crié : “Maman, papa monte! Il m’a touché!”»

La peur était encore là.

Stéphanie est restée elle aussi sur ses gardes, et son chum n’a pas encore eu droit de lui «donner un bis», c’est colleux pour tous. «Après 11 jours, je suis plus fatiguée, mais lui, il est plus reposé, plus patient.» Elle désinfecte la maison à l’eau de javel, tellement que «les enfants disent que ça sent la piscine».

Mais la vie, elle, reprend son cours.

«C’est vraiment beau de voir ça, de voir que la vie recommence. De voir qu’en 24 heures, notre vie revient à la normale. Mon gars a une dent qui branle et le focus est sur sa dent, pas sur le coronavirus. Reste aussi notre quarantaine familiale qui se poursuit encore pour quelques jours. Mais pour nous, c’est comme des vacances.»

Ce qu’elle sait, c’est qu’il y a un après-coronavirus.

Que ça va bien aller.