«On a tué mon enfant»

CHRONIQUE / Dans une salle anonyme du palais de justice de Québec, fin septembre, des avocats ont demandé un arrêt de procédures. Un dossier qui traîne depuis 10 ans.

Le garçon avait cinq ans à l’époque, les services sociaux de sa communauté l’avaient confié à la voisine pendant huit mois, sa mère était à Québec et à Montréal au chevet de son nouveau-né, atteint d’une rare maladie. Il avait toujours été un «enfant enjoué, il imitait Michael Jackson, il faisait des farces à tout le monde».

Sa mère n’a jamais revu cet enfant-là.

Quand elle est revenue au sein de sa communauté pour faire le deuil de son bébé, elle ne se doutait pas qu’elle allait devoir faire aussi le deuil de son gars de cinq ans. Pendant qu’elle était absente, lui a-t-il alors confié, l’adolescent de la voisine l’aurait agressé sexuellement à plusieurs reprises.

Elle a porté plainte à la police, rien. «Quelques jours plus tard, il se fait agresser encore», elle porte une autre plainte.

Rien.

Elle se rend elle-même à l’hôpital de Sept-Îles pour le faire examiner, le 13 mai 2011, le médecin note en détail le récit que le garçon fait de ce qu’il a vécu. En haut du formulaire, il est indiqué «cocher si la description n’est pas claire», le médecin écrit à la main «enfant, mais clair».

Ce que le garçon raconte relève de l’horreur.

Le médecin demande aussi à ce que soient faits les prélèvements contenus dans la trousse médico-légale pour agression sexuelle, en remet le contenu le jour même au corps policier de la communauté, le SPUM. La trousse n’a jamais été envoyée au laboratoire de justice légale de Montréal.

Le SPUM maintient qu’elle a été perdue.

C’est la journaliste Anne Panasuk qui a révélé l’histoire en février 2017 à l’émission Enquête à Radio-Canada, elle montrait aussi du doigt le fait qu’aucune accusation n’a été portée contre l’agresseur présumé. Dans le reportage, la mère raconte qu’un policier lui a dit : «Ça n’ira pas plus loin, c’est un déficient et tu ne peux rien faire.»

Pourtant, le jeune a un permis de conduire.

Et un permis de port d’arme.

Dans la décision du procureur, il est plutôt écrit que la décision de ne pas porter d’accusations repose sur «le jeune âge [de l’enfant] et ses difficultés à relater les faits et sa confusion face aux événements». L’enfant, dont la langue maternelle est l’innu, a dû témoigner en français, le seul policier formé pour traiter les dossiers d’agressions sexuelles ne parlant pas l’innu.

D’où, fort possiblement, ses difficultés à relater les faits.

Évidemment, aucune aide n’est apportée à l’enfant ni aucun soutien à sa mère qui doit se résigner à placer son fils. «Je n’avais rien, pas de service de psychologue, rien. Si tu n’es pas avec la DPJ, tu n’as rien, alors il fallait le placer dans un centre jeunesse pour avoir des services», m’a-t-elle raconté la semaine dernière. 

À «six ou sept ans», son fils est placé au centre jeunesse.

À plus de 200 km de chez lui.

«Au début, il est resté là un an et demi, deux ans, il est revenu, reparti, revenu. Quand il revenait à la maison, les souvenirs revenaient aussi, parce que ça s’est aussi passé dans la maison. Il avait trop d’émotions, il n’était pas capable de contrôler sa peur, il faisait des crises, s’automutilait.» 

Son fils «se coupait les bras, il se donnait des coups sur le nez avec les poings» jusqu’à ce que ça saigne.

«À la DPJ, ils ont travaillé sur ses crises, sur sa colère, mais jamais sur ses agressions. Je n’ai jamais trouvé d’aide pour faire sortir ça de lui, pour faire sortir le motton, il garde ça en dedans de lui depuis 10 ans. Il a perdu confiance en tout le monde, personne ne lui a dit : “On s’occupe de toi“, il a aussi perdu espoir en moi, il pense que je n’ai rien fait. J’aurais aimé qu’un policier lui dise : “Ça n’arrivera plus…”»

Non seulement aucun policier ne lui a dit, mais les policiers impliqués dans le dossier ont plutôt donné l’impression qu’il ne s’était rien passé.

Tellement que, informé de la situation en 2017 par Anne Panasuk, le ministre de la Sécurité publique de l’époque, Martin Coiteux, a demandé une enquête en déontologie pour faire la lumière sur le dossier. Quatre policiers sont visés, le sergent Pascal Bérubé pour ne pas avoir inscrit la trousse au registre des pièces à conviction et ne pas l’avoir fait analyser, l’ex-directeur adjoint Gilbert Vollant pour l’avoir détruite, le sergent Guy Olivier pour ne pas avoir protégé la victime et l’ex-directeur du SPUM, Normand Ambroise, pour avoir mal géré la situation.

Le procès a commencé le mois dernier après deux ans et demi.

Cette femme a témoigné la première journée. «[Les avocats des policiers] me posaient des questions strictes sur les dates, ils voulaient que je me souvienne des dates précisément. Ça fait 10 ans, ça fait 10 ans que je veux oublier ça… Ils laissaient entendre que je n’avais pas fait mon travail, que je n’avais pas fait assez d’appels, pas assez d’efforts.»

Que c’est sa faute, en somme.

Et, une semaine après le début des audiences, les avocats des policiers ont demandé l’arrêt des procédures, après avoir appris que le dossier de la DPJ du présumé agresseur avait été détruit. Ils ont aussi évoqué le délai de prescription, arguant qu’il s’est écoulé trop de temps entre la disparition de la trousse et la poursuite.

Tout pour s’en tirer.

Mais le fils lui, ne s’en tire pas. Il a 15 ans, il est toujours au centre jeunesse. «Il est enfermé dans un endroit isolé depuis trois mois, c’est un endroit où on protège les enfants qui sont dangereux pour leur vie. Il n’a plus le droit de sortir jusqu’à tant qu’il fasse des efforts, qu’il montre qu’il tient à la vie.»

Le fil est mince. «Il ne veut plus rien faire.»

Depuis six mois, il fait des crises d’épilepsie d’une rare intensité, et dont les médecins n’arrivent pas à trouver la cause. «Je l’ai vu il y a deux semaines à l’hôpital, ils l’avaient mis dans un semi-coma, il fait des crises en continu, il reste dans cet état-là. Ils disent qu’il provoquerait lui-même ses crises, ils disent que ce n’est pas mental, que ça pourrait être une image qui provoque ça.»

Quand il finit par revenir à lui, il n’a aucun souvenir. «Il dit qu’il sent venir les crises, mais qu’il ne sait pas ce qui fait ça.»

On lui donne des médicaments à fortes doses, en vain.

Le procès est suspendu depuis presque deux semaines maintenant, le temps que la juge étudie la demande en arrêt de procédures. «On était rendu au procès… C’est tout ce qui me reste, l’enquête en déontologie, la seule lumière. Je ne peux pas mettre ça derrière quand je suis en train de perdre mon enfant. Si on avait eu de l’aide au bon moment, on n’en serait peut-être pas là.»

Le voisin est toujours dans la communauté, elle a dû partir.

Et pendant que la juge délibère, la vie de cette mère est suspendue, encore. Elle a écrit une lettre, un déchirant cri du cœur. «[Mon enfant] ne différencie plus le mal du bien, la haine de l’amour, le mensonge de la vérité. Mon enfant vit dans le noir. Il est perdu. […] C’est dur de regarder mon enfant et de me dire qu’on ne pourra pas le sauver de son enfer. Je peux le dire : “On a tué mon enfant.”»