Les ravages de l’intimidation sont terribles.

L’intimidation est une pieuvre

CHRONIQUE / Ça a commencé par une histoire de cœur, deux gars de cinquième année qui avaient un œil sur la même fille, et celui qui a «perdu» ne l’a pas pris. Il s’est mis à intimider l’autre.

C’est la mère de l’intimidé qui parle : «Il s’est mis à lui dire qu’il allait l’attendre après l’école, il le plaquait. J’ai eu deux feuilles de l’école qui me disaient de surveiller mon gars au cas où il aurait les symptômes d’une commotion…»

Elle a envoyé des courriels au prof pour lui faire part de la situation, pour qu’il ouvre l’œil. «Il m’a dit : “Je n’ai pas juste ça à faire, j’ai ma classe à gérer.”» La gestion de classe, on y revient toujours, avec le nombre de plans d’intervention dont les enseignants doivent tenir compte.

L’aide n’allait pas venir du prof, donc.

C’est que l’intimidateur, ratoureux, s’arrangeait évidemment pour faire ses mauvais coups quand les adultes avaient le dos tourné, ça se passait souvent dans la cour de l’école, à l’abri des regards. «Je lui disais : “Va le dire chaque fois” et il le disait. Une journée, il y a eu quatre épisodes, se faire crier des noms, se faire pitcher par terre…»

L’école n’a jamais avisé la mère.

L’intimidateur avait le champ libre. «Mon fils commençait même à être habitué, il y avait quelque chose chaque jour. Il se faisait rentrer dans le mur, empêcher d’aller aux toilettes et j’en passe…»

Le soir, elle lui posait des questions. «Heureusement, qu’il me parlait parce que je n’aurais pas été informée. C’est important d’avoir une bonne communication avec vos enfants, de les faire parler de ce qu’ils vivent et d’en parler tout de suite à l’école. C’est ce que je veux que les gens retiennent, c’est d’être vigilants, de ne rien laisser passer.»

En espérant qu’il y ait une suite.

L’école a d’abord essayé d’unir l’intimidé et l’intimidateur. «Moi, je disais qu’il fallait les séparer, mais au lieu de ça, ils ont dit : “On va les faire jouer ensemble.” Ils les ont mis ensemble dans un local pendant la récréation et quand ils sont sortis, l’autre a dit : “Ça s’est super bien passé…” et il continuait.»

Non seulement il a continué, mais il a recruté des renforts en liguant d’autres élèves contre l’intimidé. «À un moment donné, ils étaient 10 dessus.»

Et son fils n’était pas le seul à être intimidé.

La mère a demandé à l’école d’agir. «Ils nous ont dit qu’ils allaient augmenter la surveillance dans la cour, mais je pense qu’ils n’étaient pas capables de le faire. Mon garçon se faisait tabasser tous les jours pendant la récré. Des fois, ils étaient quatre dessus, ils se relayaient pour le taper.»

Le matin, il ne voulait plus aller à l’école. «Il dit qu’il est pourri, qu’il est bon à rien. Il n’a plus d’estime de lui.»

Les ravages de l’intimidation sont terribles.

«Un moment donné, je lui ai dit de se défendre. Il a dit : “Non, Maman, je ne veux pas être dans le trouble.” Deux fois, son amie [la fille que l’autre convoitait] est allée chercher un surveillant. Il n’y a pas eu de suite. Je ne sais pas ce qui se passait, ils le savaient qu’il y a un problème. Je leur ai demandé si l’élève allait avoir une conséquence, ils m’ont dit qu’ils avaient parlé aux parents et qu’eux étaient censés faire quelque chose…»

Elle a demandé leurs coordonnées, en vain.

La mère a su récemment que, au fil de l’année, l’école a fait 16 interventions auprès des élèves qui posaient problème. «Il y a eu des privations d’activités, une lettre d’excuse, un retrait d’une demi-journée. Mais je n’ai jamais été informée de ça, ça aurait été important, je pense, de savoir ce qu’ils faisaient.»

Et l’intimidation continuait.

De guerre lasse, début avril, la mère a appelé la police. «Quand la policière est allée rencontrer le directeur, il a dit qu’il n’était pas au courant.»

La mère est tombée en bas de sa chaise.

«J’ai envoyé mon enfant dans cette école [primaire publique de l’ouest de Québec] parce qu’elle était bien cotée et là, je me rends compte qu’ils n’agissent pas. Est-ce que c’est parce qu’ils ont perdu le contrôle? Est-ce que c’est pour sauver leur réputation? Je n’ai pas la réponse. Il y a un autre élève qui est intimidé, il va changer d’école l’année prochaine. C’est quoi le message qui est envoyé? Que l’intimidateur gagne…»

Elle refuse d’abdiquer.

Elle a parlé à la mère de l’amie de son fils. «Elle est impliquée dans plusieurs activités, il lui arrivait donc de croiser les parents de celui qui intimide mon gars, et les autres aussi. Elle leur a parlé, ils n’étaient pas au courant… Ils lui ont même dit que leurs enfants avaient des feuilles de bons comportements!»

Quand les parents ont su, ils ont parlé à leurs enfants. 

J’ai parlé avec cette mère. «Les parents ont compris la gravité de la situation, plus que l’école. Ils sont conscients de l’impact et ils ont agi. L’intimidation a diminué. Je ne suis pas certaine que l’école serait d’accord avec les interventions que j’ai faites, mais je ne peux accepter ça.»

Et la police? Ils ont donné une conférence sur l’intimidation aux 5es années à la fin du mois d’avril, ils ont aussi rencontré la plupart des parents dont les enfants étaient impliqués dans la situation. 

Ça aura pris presque toute l’année scolaire pour en arriver là, déplore la mère de l’intimidé. «Ça a commencé au début de l’année, ils m’ont dit qu’ils ont été mis au courant en novembre. Je ne comprends pas pourquoi ça a pris presque toute l’année pour qu’on s’occupe vraiment du problème. Ils m’ont dit que c’était normal comme délai.»

Je trouve ça long aussi.

La mère aurait voulu que l’école intervienne beaucoup plus rapidement, elle ne peut s’empêcher de penser que la situation n’aurait pas dégénéré à ce point. Qu’elle n’aurait pas eu à se battre pour qu’on finisse par prendre le problème au sérieux.

Qu’elle n’aurait pas eu à ramasser son fils à la petite cuillère.

Son fils sera maintenant suivi par le CLSC pour qu’il puisse consulter, «pour qu’il puisse parler de ce qu’il a vécu. Il n’aurait jamais eu besoin de faire ça s’il n’avait pas été intimidé... Je trouve ça vraiment dommage. On lui donne des ateliers d’aptitudes sociales», dont il n’avait jamais eu besoin.

Et maintenant, l’intimidation a cessé? 

«Presque, il a reçu un coup de poing dans le ventre vendredi dernier, mais à part de ça, ça va…»

Ça ne va pas.