Les auteurs du roman collectif «La Rencontre» débordaient de fierté alors qu’ils recevaient tous une copie de l’ouvrage sur lequel ils ont travaillés pendant 18 semaines.

Les mots qui lient

CHRONIQUE / Caroline, Élaine et Sophie ont eu une idée comme ça, pendant une formation sur les activités sociales pour les aînés.

Écrire un roman collectif.

Caroline Berger, Élaine Fontaine et Sophie Perron ne sont pas écrivaines, elles sont enseignantes au Centre Louis-Jolliet pour le programme Soyons Alertes, une classe mobile qui se déplace dans des résidences. Et comme bien des profs, elles cherchent des projets pour leurs élèves. 

L’idée du roman est venue au printemps, elle a muri pendant l’été. «On n’arrête pas de penser à nos élèves», confirme Caroline.

À la rentrée, elles étaient toutes emballées de proposer ce projet aux élèves des trois résidences où elles enseignent. Elles avaient fait un plan sommaire, établi une rotation entre les groupes. Une histoire écrite comme un cadavre exquis avec des dizaines de mains, des dizaines de têtes.

Des gens qui n’avaient jamais fait ça.

«Quand la prof nous a présenté le projet, on était réticents... on n’était pas plus emballés qu’il faut», avoue candidement Françoise Pelletier, qui a mis la main à la pâte. Elle était dans le premier groupe, qui devait planter le décor, inventer les personnages, donner le départ à l’histoire.

Il a fallu qu’ils s’entendent sur les noms, sur tout. «Tout le monde n’était pas toujours d’accord», lance Monique Isabelle en riant.

Elles n’ont pas toujours ri.

En fait, elles ont trouvé ça difficile. Trouver des idées, les écrire, suivre le fil, garder le rythme de l’histoire, s’assurer de ne pas échapper de personnages en cours de route. Il fait quoi, déjà, Médée? 

Et le beau Sylvio?

Les trois groupes ont écrit le roman en 18 semaines, à raison de six étapes de trois semaines, deux fois par résidence. Chaque fois, les élèves devaient reprendre l’histoire où elle était rendue. Sans changer un mot de ce qui avait été écrit avant, même si on aurait peut-être fait ça différemment.

Il a fallu accepter.

Françoise, Monique et Françoise Brouillette, à qui j’ai parlé aussi, se sont retroussé les manches, avec les autres personnes du groupe, presque une vingtaine d’élèves en tout. «On se rencontrait des après-midis en dehors des cours pour faire avancer l’histoire, pour trouver des idées.»

Ils l’ont fait aussi pour ne pas décevoir leur prof, si vous voulez mon idée.

Mais ils l’ont fait.

Et c’est là que ça devient intéressant, l’histoire de Gisèle, de Rosanna, et de tous les personnages de La Rencontre — c’est le titre du roman —, a donné une autre histoire, une vraie, qui pourrait s’appeler la rencontre aussi. C’est l’histoire de voisins qui ont commencé à se voisiner. Ils avaient un prétexte pour se voir : écrire. «On s’est mis à se côtoyer, m’explique Françoise Brouillette. On prenait des cafés ensemble. Sans le livre, ce ne serait pas arrivé.»

Je trouve cette histoire-là plus belle encore.

Celle des mots qui lient.

Parce que ce n’est pas parce qu’on débarque dans une résidence qu’on se fait automatiquement des amis. C’était facile à la petite école, ça l’est moins maintenant. On est loin de l’enfance et de son élan naturel vers l’autre.

On a vieilli, on a ses habitudes. 

Et tout d’un coup, arrive un projet qui force le rapprochement, la discussion, l’entente. Le compromis.

Et de tout ça, des amitiés ont émergé.

La prof Caroline en a été témoin, elle en a glissé un mot lors du lancement officiel du roman lundi au Centre Louis-Jolliet. «Il a d’abord fallu convaincre les personnes d’accepter de sortir de leur zone de confort, ce n’était pas évident. [...] Le projet que nous avons réalisé est d’abord un projet humain. Des liens se sont créés, des gens se sont vus en dehors des classes. Ça ne se faisait pas avant.»

Et pour la première fois lundi, les trois groupes étaient réunis, ils avaient tous comme point commun d’avoir écrit un livre.

Ensemble.

Il fallait voir comment ils étaient fiers. On avait attendu ce moment pour leur donner le livre, qu’ils n’avaient pas vu avant. Les profs les ont distribués à leurs élèves, en les félicitant pour le travail accompli. Les élèves leur ont dit merci, merci de les avoir poussés à se dépasser.

Il n’y a pas d’âge pour ça.

Une dame a pris le livre dans ses mains, l’a porté à son visage, a fermé les yeux. Elle a pris une grande inspiration. «Il sent bon...»

La fierté sent le papier frais sorti de l’imprimeur.

Chaque auteur a reçu son exemplaire, certains en avaient demandé un de plus pour donner en cadeau. Et c’est tout. La Rencontre ne sera pas disponible en librairie, aucune réimpression n’est prévue. Plusieurs le lègueront à leurs enfants, à leurs petits-enfants, en leur disant que tout est possible.

Le livre commence par une série de dédicaces, des remerciements aux enseignants, des mots pour les petits. Comme ceux de Bérangère Fortin. «À mes beaux jeunes, une partie de votre grand-mère est dans ce récit.»

Et ceux de Monique Trottier. «Je dédie ce roman à ma petite-fille Alex-Sandrine que j’aime beaucoup.»

Monique n’était pas au lancement, elle est partie quelques heures avant.

Laissant une partie d’elle dans un roman.