Ces trois amis se sont connus il y a 75 ans, alors qu’ils étaient des «ti-culs» de Rosemont. Ils se retrouvent d’ailleurs mercredi soir pour souper.

Les amitiés véritables

CHRONIQUE / De tous vos amis Facebook, combien pouvez-vous en appeler en pleine nuit si vous avez besoin de parler à quelqu’un?

Un ou deux?

Voyez, c’est mon baromètre de l’amitié, pouvoir tirer une personne de son sommeil en sachant qu’elle va nous écouter. En sachant que ça va dans les deux sens, que l’autre aussi peut appeler n’importe quand.

Ça et pouvoir pleurer.

Je vous racontais dimanche l’histoire de Pierre et d’Errol, qui se sont connus dans un quartier ouvrier de Port-Alfred, à cinq ans, qui ne se sont jamais perdus de vue. Ils ont fêté, en août, 60 ans d’amitié.

Ils ne sont pas seuls.

J’ai reçu des dizaines de courriels de vieilles amitiés qui résistent aux années et aux intempéries. Chantale m’a écrit, elle avait à peine 10 mois quand Linda est née. «Lorsque j’ai commencé à parler et marcher, je disais à ma mère que je voulais aller voir “le bébé”. Le bébé, c’est ma grande amie, on était des voisines.»

Le bébé l’a aidée à passer au travers de moments difficiles. Elles se parlent souvent, traversent le Parc quand elles ont le goût de se voir.

Louis, lui, en est à un demi-siècle d’amitié. «En 1965, quand j’étudiais au collège classique Saint-Marie, sur la rue Bleury, je travaillais comme placier à la Place des Arts, toute nouvelle à l’époque. Au temps de l’Expo 67, nous étions plus de 150 étudiants à y travailler. Mardi prochain, je retrouve mes amis de l’époque pour le dîner. On se retrouve presque chaque mois et ça fait plus de 50 ans que ça dure... C’est le nœud le plus solide de mon câblage vital!»

Et pourtant, on parle peu d’amitié, de la vraie affaire. Dans un rapport publié en février 2016 par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) à partir de données de Statistiques Canada, on apprend — on s’en doutait un peu — que plus on a d’amis proches, plus on aime sa vie. On parle ici du distillat des amis Facebook, quand s’évaporent les simples connaissances.

De vrais amis.

Voici la définition de l’ISQ. «Les amis proches sont [...] des individus avec qui nous ne sommes pas apparentés, mais avec qui nous sommes à l’aise, à qui nous pouvons dire ce que nous pensons et à qui nous pouvons demander de l’aide. Ces relations sont envisagées comme des liens forts permettant du soutien émotif, de la compagnie, de l’aide financière d’urgence et de la réciprocité.»

Ado, je transcrivais sur des feuilles que j’affichais dans ma chambre des phrases que je glanais ici et là. Il y avait celle-ci : «Les amis, c’est comme les taxis, on n’en trouve plus quand le temps est à l’orage.»

Et celle-là, qui n’a rien à voir avec l’amitié : «Combien de gens qui rêvent d’éternité ne savent pas quoi faire un dimanche quand il pleut?»

Je l’aime bien.

Remarquez, un dimanche pluvieux passe plus vite avec un ami. Et ce que nous apprenait aussi l’Institut de la statistique du Québec, c’est que 9 % des hommes disent n’avoir aucun ami, contre 7 % pour les femmes. Et le nombre d’amis décroît avec l’âge, plus rapidement chez les messieurs.

Après 65 ans, une personne sur cinq n’a pas d’amis. 

Comme cet homme qui m’a raconté dimanche qu’il aimerait tellement en avoir un. La soixantaine avancée, il se retrouve seul aujourd’hui, avec aucun ami proche à qui se confier, avec qui se rappeler des souvenirs. 

Avec qui rire non plus.

Sans surprise, on constate que trois amitiés sur quatre sont entretenues sur les réseaux sociaux, mais quand même, autour du tiers sont faites de contacts en chair et en os. Chez les jeunes, l’école est un incubateur important de l’amitié, qui trouve son prolongement dans le virtuel. 

Ou en «vrai».

Comme Errol et Pierre, qui ont fait leur primaire et leur secondaire ensemble, et qui ont entretenu leur amitié après.

Parce que l’amitié, ça s’entretient.

C’est aussi l’histoire de Marcel, qui a connu Jean et Roger quand ils étaient des «ti-culs de Rosemont», à Montréal. Marcel m’a écrit quelques mots dimanche, il m’a envoyé un égoportrait de lui avec ses deux amis, pour me dire qu’ils en sont à 75 ans d’amitié. 

Des vieux chums, au propre et au figuré.

On pourrait dire qu’ils fêtent leur amitié d’albâtre, comme si c’était des noces. Pas juste pour la blancheur de leurs cheveux, mais pour la longévité de cette pierre dont on a retrouvé des sculptures datant de 4000 ans avant notre ère. Une pierre qui se façonne bien, qui résiste au temps.

Et qui, quand on prend le temps qu’il faut pour la polir, brille comme le marbre.