Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Le budget du tramway a été établi à 3,3 milliards, pas un sou de plus.
Le budget du tramway a été établi à 3,3 milliards, pas un sou de plus.

Le tramway et le chevalier noir

CHRONIQUE / Le film a à peu près le même âge que moi, je devais avoir 20 ans quand j’ai vu Sacré Graal des Monty Python pour la première fois, jamais oublié depuis la scène où on voit le chevalier noir se battre en duel contre le Roi Arthur, qui tranche les bras de son opposant, puis ses jambes.

Reste un homme-tronc.

Et on pourrait s’imaginer que le chevalier noir abdique mais, même ainsi émondé, il continue de défier Arthur et, après avoir essayé de riposter en lui donnant des coups de pieds, l’accuse de se défiler du combat en lui lançant l’ultime menace de le mordre à la jambe.

Ça me fait étrangement penser au tramway.

Voyez, quand la première mouture du projet a été annoncée il y a deux ans et demi, on parlait de 23 kilomètres de tramway, 17 de trambus, des nouveaux Metrobus, de corridors exclusifs, 5000 stationnements incitatifs de plus. Le 16 mars 2018, le maire Régis Labeaume a dit : «C’est aujourd’hui que nous faisons entrer Québec dans la modernité. [...] Fini le temps où Québec était la seule grande ville canadienne à ne pas disposer d’un système de transport collectif moderne et structurant.» 

Philippe Couillard, alors premier ministre, avait renchéri, Québec allait avoir «un réseau à la hauteur de statut et de la beauté d’une des plus belles villes du monde, notre capitale nationale». Après des années de valse-hésitation et le fiasco du Service rapide par bus (SRB) mort-né, on allait enfin quelque part.

Le budget a vite été établi à 3,3 milliards, pas un sou de plus.

L’argument du budget a vite été servi quand des voix se sont élevées pour suggérer, logiquement, que le tramway passe par le ministère du Revenu où travaillent plus de 4000 fonctionnaires, même chose pour les citoyens de la rue Pie XII qui demandaient à ce qu’il passe ailleurs que dans leur cour arrière.

Impossible, leur a-t-on répondu.

L’enthousiasme délirant du début s’est lentement émoussé et l’argument du budget, après avoir servi à freiner les ardeurs des partisans du projet, est devenu un scalpel. En juillet, on a revu à la baisse l’ensemble du réseau structurant, grappillant des économies là où on pouvait, entre autres en remplaçant le Trambus par des autobus pour éviter le dépassement des coûts. 

Ce n’est pas encore l’épée du roi Arthur, mais quand même.

On ampute doucement.

Régis Labeaume a dû se rendre à l’évidence. «On aurait aimé tout construire, mais le tramway coûte plus cher. Il fallait faire des choix et être réaliste au point de vue financier», a laissé tomber le maire début juillet. 

Et voilà que le gouvernement de la CAQ, qui avait par ailleurs approuvé le projet de tramway présenté en mars 2018, se limite aujourd’hui à souhaiter que Québec ait un jour un réseau de transport structurant, mais sans s’avancer sur ce dont il aura l’air. En entendant la vice-première ministre Geneviève Guilbault, mardi, j’ai eu l’impression qu’on revenait à la case départ, encore. «On n’a pas été élus, nous, pour servir uniquement les citoyens qui sont sur la ligne de la portion tramway. Il faut prendre en compte les intérêts de tout le monde. Chez nous, à Saint-Aug, ou quelqu’un à Stoneham, ou quelqu’un à Boischatel, qu’en est-il de ces gens-là? Est-ce qu’ils vont encore trouver leur compte dans ce projet-là? Possible que oui. Les analyses qui sont en train d’être faites nous le diront.»

Je revois le chevalier noir qui saute sur une jambe.

Pour le troisième lien, le gouvernement est beaucoup moins pointilleux, il assure qu’il paiera ce qu’il en coûtera pour construire un tunnel entre les deux rives du fleuve, le projet a déjà le feu vert malgré l’absence d’estimation budgétaire. Et pourtant, tous les citoyens de la ville n’y trouveront pas leur compte, et c’est tout à fait normal, comme ça l’est pour le tramway. 

Tous les projets ne peuvent pas plaire à tout le monde.

Bien hâte en novembre après le dépôt du rapport du BAPE, alors qu’on devrait en savoir davantage sur l’avenir du réseau structurant et ce qui restera du plan qui devait faire «entrer Québec dans la modernité». Déjà, on sent que le gouvernement travaille à diminuer les attentes envers le projet.

Et que ce qui lui restera à mordre, c’est la poussière.