Cette scène du film «Paddington» me fait penser au réseau de la santé. Comme si, en voulant colmater les fuites, on avait cassé la plomberie.

Le syndrome Paddington

CHRONIQUE / Je vais vous faire une confidence, j’ai autant de plaisir que mes gars, peut-être même plus, quand je vais voir des films pour enfants avec eux.

Un de mes préférés, Paddington.

Pour ceux qui ne l’ont pas vu, c’est l’histoire d’un ours qui quitte sa forêt du Pérou et qui débarque à Londres, où il est recueilli par une famille. Le premier film — il y en a deux — raconte son arrivée catastrophique dans la maison des Brown, comment il découvre les commodités modernes.

De celles-là, l’eau courante.

Dans une scène particulièrement épique, Paddington se retrouve agrippé au réservoir de la toilette, réservoir qui est juché au haut du mur. Arrive ce qui doit arriver, le poids de Paddington entraîne le réservoir et l’arrache du mur, faisant éclater les tuyaux et valser la pomme de douche.

Plus Paddington tente de colmater les fuites, plus il y en a.

Pendant ce temps-là, au rez-de-chaussée, le papa Brown est surpris de voir une goutte tomber dans son café. Puis une autre goutte. Déjà qu’il n’est pas très chaud à l’idée d’avoir un ours à la maison, il grimpe l’escalier en trombe, ouvre la porte de la salle de bain. Un torrent dévale l’escalier, inonde la maison.

Le mal est fait.

Bizarrement, cette scène me fait penser au réseau de la santé. Comme si, en voulant colmater les fuites, on avait cassé la plomberie.

Gaétan Barrette avait promis ceci en septembre 2014, quand il a présenté son projet de réforme. «Désormais, je peux dire que notre intention reste que notre système de santé ne rimera plus jamais avec bureaucratie, mais avec services.»

La réforme a été imposée en avril 2015, avec une centralisation sans précédent des pouvoirs entre les mains de 34 centres intégrés, universitaires ou pas, les fameux CISSS et CIUSSS. Un an et demi plus tard, le ministre de la Santé confiait au Soleil que 90 % des mesures étaient en vigueur. Que tout allait bien. Il l’avait dit à sa manière. «Alors moi, écoutez bien, tout le monde peut bien m’écœurer, mais je vais continuer pareil. Envers et contre tous. Parce que ça fonctionne.»

Et pourtant.

Les premières gouttes d’eau perlaient déjà. Les promesses d’accès à un médecin de famille pour 85 % des Québécois se butaient déjà à la difficulté des médecins d’en inscrire davantage. Le guichet unique, le GAMF, une nouvelle mouture des anciens guichets uniques, les GACO, n’a pas livré la marchandise.

Certains patients orphelins y poireautent encore, depuis des années.

Pour colmater cette brèche, le ministre de la Santé a fait de la «prise en charge» une priorité, les médecins de famille ont donc dû inscrire des patients, quitte à en voir moins ailleurs, entre autres dans les CHSLD. Les personnes y étant hébergées n’étant pas comptabilisées comme patients, certains médecins ont dû se résigner à délaisser cette clientèle vulnérable pour atteindre les cibles.

Ploc, ploc.

Des centaines de résidents se sont retrouvés sans médecin. Le Ministère a dû revoir la comptabilité et calculé les personnes en CHSLD comme valant six patients, ce qui a permis de colmater la brèche.

Mais le nombre d’inscriptions au GAMF plafonne.

Cette semaine, ma collègue Élisabeth Fleury a révélé une autre fissure, cette fois dans les soins palliatifs. À cause de la réorganisation, l’unité de soins palliatifs de L’Hôtel-Dieu se voit dans l’obligation de fermer. Des dizaines de patients en soins palliatifs sont laissés à eux-mêmes ou à peu près, sans médecin de famille et sans un suivi serré.

Des infirmières, vendredi, ont fait une sortie publique pour dénoncer qu’on laisse souffrir des gens.
Ploc, ploc.

Pénurie de psychiatres aussi, qui était écrite dans le ciel, mais qu’on n’a pas endiguée. Qui a précipité la fermeture de l’urgence psychiatrique de l’hôpital Saint-Sacrement.
Ploc, ploc.

À cela vient s’ajouter la pénurie de personnel qui s’aggrave un peu plus chaque jour, les préposés, les infirmières et les infirmières auxiliaires qui sont essoufflés, qui font leur gros possible, qu’on oblige à travailler, qui refusent des postes parce qu’elles savent qu’elles seront encore plus sous pression.

En plus de tous ces cadres au bout du rouleau.

Jamais je n’ai entendu autant de personnes sonner l’alarme, des gens qui travaillent depuis longtemps dans le réseau, qui voient déferler une catastrophe sans précédent. J’ai cette image de la nouvelle ministre de la Santé, Danielle McCann, qui ouvre la porte et qui prend la mesure des dégâts.

L’heure n’est plus à colmater les fuites.

Mais à harnacher le torrent.