Sur ses avis d’augmentation de loyer, une résidence pour aînés à faibles revenus subventionnée avise ses locataires qu’ils devront débourser un minimum de 200 $ par mois pour des repas qu’ils devront consommer à la salle à manger.

Le changement de trop

CHRONIQUE / La mère de Julie* habite depuis sept ans dans une résidence pour aînés à faibles revenus subventionnée par le gouvernement, elle a son logement, un beau trois et demi.

En mars, elle a reçu l’avis de renouvellement du bail.

Elle commence à lire, on l’informe que son loyer sera majoré de 12 $ à partir du 1er juillet, c’est plus que raisonnable, c’est à peu près 1,5 % de plus que ce qu’elle paye maintenant. Elle continue à lire. «À compter du 1er juillet 2018, le service de repas en salle à manger sera offert chaque soir du lundi au vendredi en formule table d’hôte. [...] Tout locataire devra choisir obligatoirement l’une des deux options suivantes.»

Option 1 : 20 repas par mois, 250 $.

Option 2 : 15 repas par mois, 200 $.

Les quelque 40 locataires doivent payer les repas au début de chaque mois, sans remboursement, sauf s’ils passent plus de six jours à l’hôpital ou s’ils meurent, prend-on la peine de préciser. 

Quand la résidence a accueilli ses premiers locataires en 2011, on obligeait les gens à prendre quatre repas par mois, ce qui a plu tout de suite à des gens très autonomes comme la mère de Julie. On s’est vite rendu compte qu’on ne pouvait pas faire rouler la cuisine avec si peu de volume, on est passé à 10 repas obligatoires l’année suivante, puis à un minimum de 15 depuis deux ou trois ans. La salle à manger, qui était à l’origine ouverte sept jours sur sept, ne l’est plus la fin de semaine.

On avait aussi pris l’habitude d’accommoder la dizaine de personnes qui, comme la mère de Julie, aimaient manger dans leur logement. À partir du 1er juillet, ce ne sera plus possible. Les repas qui ne seront pas consommés en salle à manger seront perdus. C’est la goutte qui a fait déborder le vase. «Ma mère est active. Des fois, elle marche 10 kilomètres dans la journée. Quand elle arrive le soir, elle a juste le goût de prendre sa douche et de souper tranquille.»

Même chose pour les résidents plus jeunes. «C’est une résidence pour personnes âgées, mais ils prennent les gens à partir de 50 ans. Il y en a qui travaillent, ils n’ont pas tous envie d’aller souper là.»

Sa mère s’accommodait tout de même de la formule actuelle. «Je pouvais passer une fois, ramasser trois pâtés chinois et les manger quand je voulais.» Ce ne sera plus possible. Même si un résident est malade, il ne pourra pas faire monter le repas chez lui.» Elle a donc refusé les nouvelles conditions. Elle a envoyé une lettre enregistrée pour contester, à l’instar de six autres locataires. Elle a fait circuler une pétition, une vingtaine de personnes l’ont signée. 

Elle a appelé à la Régie du logement. «La fille n’avait pas vraiment l’air de connaître ça, les résidences pour personnes âgées. Elle nous a dit d’envoyer une lettre enregistrée. On l’a fait et on nous a répondu qu’ils étaient dans leur droit, qu’on avait seulement à nous en aller si on n’était pas content.»

Les autres locataires ont renouvelé leur bail.

J’ai appelé aux communications de la Régie pour savoir si une résidence peut changer à sa guise les règles de repas et obliger les gens à aller dans la salle à manger. «Les propriétaires ont le droit de modifier les conditions du bail comme ils veulent, les locataires peuvent accepter ou refuser. Ils peuvent contester, ce sera à un juge de déterminer si c’est justifié.»

Mais, dans le cas d’une résidence pour personnes âgées, on peut présumer que plusieurs locataires n’entreprendront pas de démarches. Ils font quoi s’ils ne peuvent pas payer? «Ils peuvent partir.»

À la résidence, on m’a expliqué qu’on permettait jusqu’ici aux gens d’apporter leur repas pour les accommoder, mais que l’accommodement est devenu trop populaire. Que cela affectait la gestion de la cuisine. Peut-être parce que ça répondait à un besoin, non? On m’a dit qu’il fallait des règles claires, que c’était une résidence de personnes âgées avec service de repas et que les repas doivent être consommés à la salle à manger. Point à la ligne.

À la Régie, impossible de savoir ce qui est acceptable ou pas. J’ai tenté de savoir si la Régie le voyait comme ça aussi. «Peu importe la question que vous allez me poser, je n’y répondrai pas. Notre politique, c’est ne pas prendre position, ni même donner l’impression de prendre position. Nous sommes un tribunal, c’est à un de nos juges qu’il revient de déterminer ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.» J’ai voulu savoir si d’autres décisions avaient été rendues dans d’autres dossiers qui pourraient s’apparenter à celui-là. Ce ne doit pas être la première fois, me suis-je dit, qu’un propriétaire fait ce genre de demande. Impossible de savoir.

Julie et sa mère n’ont pas l’intention d’abandonner, un avocat de l’aide juridique vient de se saisir du dossier pour le porter devant la Régie. «Les autres locataires qui ne sont pas d’accord, ils ont tellement peur de perdre leur logement... Mais il ne faut pas avoir peur. Ma mère veut avoir le choix. Il y a des gens qui aiment ça aller manger en bas, avec leur bouteille de vin, tant mieux. Ce n’est pas ça le problème.»

À ces conditions, la mère de Julie n’aurait pas choisi d’habiter là.

On les lui impose maintenant.

*Nom fictif