Il y a des milliers de personnes au Québec qui sont en attente d’informations sur leurs parents biologiques, qui veulent savoir d’où elles viennent.

La femme qui déterre les racines

CHRONIQUE / Simone* se souvient de cette dame qui cherchait depuis neuf ans sa mère, toute sa vie tournait autour de ça, elle voulait vieillir avec elle. Elle l’a retrouvée. Mais sa mère n’a jamais voulu la revoir.

«Ce n’est pas toujours de belles histoires de retrouvailles. On imagine la mère qui a laissé son enfant et qui a pleuré toute sa vie, mais ce n’est pas toujours le cas. Il y a des mères qui ne l’ont jamais dit à personne, elles ne sont pas prêtes à ça.»

Et ça s’arrête là.

Depuis une dizaine d’années, Simone aide des gens à retrouver leurs parents biologiques à partir de grenailles d’information qu’ils arrivent à grappiller au prix de laborieuses démarches. Ils seraient autour de 300 000 «enfants du péché» au Québec, jusqu’aux années 1970, à s’être retrouvés orphelins dès leur naissance.

Et à chercher, depuis, d’où ils viennent. 

Le Québec leur a longtemps mis des bâtons dans les roues, leur transmettant aux compte-gouttes des renseignements incomplets, qui se limitaient le plus souvent à quelques antécédents de santé. À propos de l’identité de leurs parents, à peu près rien, à part qu’ils sont morts ou vivants.

Puis est arrivée la loi 113. En théorie, les enfants allaient finalement pouvoir connaître l’identité de leurs parents.

Dans les faits, ils n’ont que ça, un nom.

Je vous ai raconté l’histoire d’Hélène la semaine dernière, elle avait fait sa demande dès l’adoption de la loi il y a un an, venait de recevoir un coup de fil où on lui donnait le nom de sa mère, sans pouvoir lui dire si c’était son nom de jeune fille ou de mariage, sans pouvoir lui donner la date de sa mort.

Un nom commun en plus.

Elle m’avait écrit un courriel sous le coup de la colère, elle se sentait trahie, elle sentait qu’on s’était joué de ses sentiments, qu’on lui avait fait de faux espoirs. Et puis, en désespoir de cause, elle avait envoyé une bouteille à la mer dans un groupe Facebook, une dame lui avait répondu.

En une demi-heure, à partir de quelques fragments d’informations, elle a trouvé la mère d’Hélène, sa fratrie.

C’est ce que Simone fait, recomposer un casse-tête à partir de quelques morceaux, en consultant différents sites de généalogie, en passant par des tests d’ADN, en épluchant les archives, en utilisant des logiciels dont elle a le secret. «J’ai toujours aimé les enquêtes et aidé les gens. Je ne veux pas être payée pour faire ça, juste “merci” ça me suffit.»

Elle sait la différence qu’elle fait dans leur vie. «Souvent, ça fait des années qu’ils cherchent et moi, en 20 minutes, je trouve.»

Elle les ménage même un peu. «Avant, je les bombardais avec tout ce que j’avais. Maintenant, j’ai décidé de ralentir parce qu’ils sont pris avec leurs émotions, c’est beaucoup pour eux. Quand je vois dans leurs messages qu’ils ont atteint leur capacité d’émotions, je garde des informations pour le lendemain.»

Les échanges se font la plupart du temps par courriel ou par Messenger. «Il y a des hommes qui m’écrivent “je pleure”, je comprends qu’ils en ont assez.»

Depuis qu’elle déterre les racines, elle a découvert toutes sortes d’histoires, à l’image du Québec d’avant la Révolution tranquille, alors que les femmes ne devaient se reproduire que lorsqu’elles étaient mariées. «J’ai eu un cas, l’homme avait eu huit enfants avec son épouse, trois avec sa maîtresse. Ceux-là ont été mis en adoption.»

C’était avant la contraception. «J’ai vu jusqu’à 11 enfants confiés en adoption par la même mère.»

Possiblement une prostituée.

Elle trouve parfois des histoires sordides, des meurtres, un conjoint assassiné, une grand-mère empoisonnée. «Ce n’est pas facile, des fois, on se retrouve dans des situations de familles complètement dysfonctionnelles. Il y en a qui se disent après avoir retrouvé leurs parents : “une chance que j’ai été adopté.”»

Ça vient mettre un baume.

Surtout dans des cas de violence. «Il y en a qui, lorsqu’ils retrouvent leurs frères et leurs sœurs, réalisent qu’ils auraient grandi avec un père alcoolique et violent, qu’ils auraient vu leur mère se faire battre…»

Il y a des cas d’inceste, aussi. «Il y a une dame qui avait cherché pendant 40 ans, c’était une adoption privée. J’ai réussi à trouver le baptême, mais les prénoms qui étaient dessus n’étaient pas les bons. J’ai quand même réussi à trouver. Le père avait abusé de ses filles, la dame avait six demi-sœurs.»

Une d’elles était sa mère. 

«Elle a pu rencontrer quatre de ses demi-sœurs avant de mourir, elle m’a dit, “je peux partir, j’ai eu ma réponse. Heureusement que je ne suis pas restée là, j’aurais été abusée moi aussi.”»

Simone offre aussi son aide pour entrer en contact avec la famille biologique, pour augmenter les chances de retrouvailles. «Il y en a qui sont très réticents, il y en a d’autres qui sont sceptiques. Je passe souvent par les frères ou les sœurs, je les aborde en leur parlant de généalogie, ça permet d’y aller doucement.»

Si elle voit une ouverture, elle ouvre son jeu.

Il arrive qu’elle soit accueillie à bras ouverts. «Certaines familles ont toujours su qu’il y avait un enfant adopté et ils se sont toujours demandé ce qu’il était devenu. Quand il y a une grande sœur, je passe par elle. C’est souvent la sœur plus âgée qui accompagnait la mère à la crèche, qui avait promis de garder le secret. Elles sont souvent émues de savoir que l’enfant continue de vivre, elles vivent beaucoup d’émotions, c’est comme un prolongement de leur sœur.»

Parfois, elle doit trouver un plan B. «Dans un cas, j’avais trouvé un cousin, il était très méfiant, il ne voulait pas que les gens sachent. J’ai trouvé l’adresse de la maison de la mère, elle était à vendre, j’ai demandé si la dame pouvait aller la visiter. Elle a pu y aller, elle a pu s’asseoir sur le lit de sa mère…»

Et il y a ceux qui n’ont jamais été adoptés, des garçons surtout, qui sont passés de la crèche à l’orphelinat, comme celui d’Huberdeau dans les Laurentides, où les Frères de la Miséricorde devaient s’occuper d’eux. Certains ont dénoncé avoir servi d’esclaves, dans le champ et dans le lit des frères. 

«Ceux des orphelinats, c’est ma priorité. Il y a un monsieur qui a grandi à la crèche avant d’aller sur la ferme d’Huberdeau, il n’a jamais eu de famille et il n’a rien reçu encore, même pas le nom de sa mère. J’ai le goût de les appeler pour faire bouger les choses! Je n’arrive pas à comprendre comment ils marchent…»

À pas de tortue.

«Une fois, j’ai appelé pour avoir l’âge du décès de sa mère, on m’a dit autour de 75 ans. C’est décourageant.»

Et ils sont des milliers à attendre.

Au nombre de demandes d’aide qu’elle reçoit, Simone voit bien que la nouvelle loi ne remplit pas ses promesses. Le libellé était pourtant clair, il devait conférer à l’adopté «le droit d’obtenir ses nom et prénom d’origine et ceux de ses parents d’origine et les renseignements lui permettant de prendre contact avec ces derniers».

On est loin du compte.

Simone joint sa voix à ceux qui réclament des correctifs. «Il faut que les gens se mobilisent, ils devraient avoir au moins une date de naissance et de décès. Et c’est d’une lenteur… Ils ne sont pas encore passés au travers des demandes des trois premiers mois, ils en ont encore pour trois ans. Ça n’a pas de bon sens…»

*Le prénom a été modifié