À 27 ans, Marilyne Paradis-Poitras travaille comme éducatrice spécialisée dans les écoles. Quand notre chroniqueuse l’a rencontrée, elle venait de mettre au monde, un mois plus tôt, son troisième enfant.

La (belle) vie après la DPJ

CHRONIQUE / Vous commencez à me connaître, j’ai un faible pour les histoires qui ont tout pour mal finir, mais qui finissent bien. Comme celle de Maryline Paradis-Poitras.

Très tôt, elle comprend que ce qu’elle vit à la maison n’est pas normal. Ses deux parents sont gelés comme des balles, le frigo est pratiquement toujours vide, son père part pendant des jours.

Revient en s’excusant.

«Quand il revient, il y a une petite accalmie. Puis ça recommence, les engueulades, la violence. Je me souviens une fois, mon frère avait par accident entré un hameçon dans mon doigt. Mon père était hors de lui, il courait après avec sa carabine. Ce genre de choses, ça faisait partie de mon quotidien.»

Quand son père repart, ça va un peu mieux.

Mais sa mère se défoule sur elle. «Ma mère semble y prendre plaisir, elle me fait vivre sa peine et sa colère, comme si tout le mépris qu’elle a pour lui, c’est moi qui dois le recevoir. À ses yeux, je suis comme mon père, je lui ressemble tellement physiquement, je suis une menteuse et une bonne à rien. Je ne peux rien dire, ni rien faire, je suis toujours la fautive. J’encaisse les insultes sans rien dire.»

Sa mère héberge toute sorte de monde, dont un ami qui vient de sortir de prison. «Il avait agressé ses trois enfants.»

Elle doit laisser sa chambre, dort sur un matelas dans la salle de lavage.

À 11 ans, Maryline commence à garder des enfants et à distribuer des cartes de bingo le mardi soir. Sa mère prend presque tout son argent. «Elle me dit qu’il faut s’entraider dans la famille.»

L’argent va au pusher, pas à l’épicier. «Ma mère ne s’occupe pas de moi. Des fois, je vole un pain chez IGA pour manger.»

À 12 ans, Maryline en a assez, elle va rencontrer à son école une intervenante en toxicomanie. «Ce que je voulais, c’est comprendre ma mère, comprendre sa dépendance, pourquoi elle agissait comme ça. Je lui ai raconté ce que je vivais à la maison, c’était la première fois que j’en parlais.»

Ils ont fait un signalement à la DPJ. «Ils sont venus un soir, ils ont posé des questions à moi et à mon frère, mais ma mère était dans le corridor et elle nous fusillait du regard. Évidemment, on n’a rien dit, on avait peur, elle était là et elle écoutait ce qu’on racontait à l’intervenante.»

La DPJ est repartie, a fermé le dossier.

«Quand j’ai appris que le signalement n’avait pas été retenu, j’étais complètement découragée. Je suis revenue à la maison, je me suis fait couler un bain, je me suis immergée dans l’eau pour mourir. Je voulais mourir...»

Maryline a raconté ça à l’intervenante, qui a relancé la DPJ. «Je leur ai dit de ne pas nous rencontrer en présence de notre mère.»

Le signalement a été retenu le 3 mars. 

Un cadeau. 

«C’est le jour de ma fête.»

Elle n’a jamais remis les pieds chez elle, même pas pour aller chercher ses affaires personnelles. Avant de partir pour l’école, elle avait mis dans un sac quelques morceaux de vêtements et son journal intime.

Maryline avait mis dans le coup une de ses tantes, la sœur de sa mère, qui a accepté de l’héberger. Elle est restée là neuf mois. «C’était le jour et la nuit. Je passais d’un milieu où il n’y avait aucune règle à un milieu où j’avais une heure où je devais rentrer, où je devais faire mon lavage...»

Elle a demandé à aller en centre d’accueil, a atterri dans un foyer de groupe, avec neuf autres filles, toutes avec des troubles de comportement. «Ça a cliqué, je me sentais bien là. Mes notes ont remonté.»

Sa tête aussi.

À 17 ans, Maryline avait un chum, elle a demandé la permission d’aller vivre en appartement avec lui. 

Maryline a entrepris des études en éducation spécialisée, elle a obtenu son diplôme et a trouvé un travail auprès de jeunes filles qui, comme elle, ne l’avaient pas eu facile. Des filles qui avaient vécu dans la violence, dans les abus. «Un jour, une fille m’a raconté les agressions sexuelles qu’elle avait vécues, je lui ai dit de porter plainte. Elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a lancé: “Tu me dis de faire quelque chose que tu n’es pas capable de faire”.»

Maryline a perdu pied. «J’avais vécu des agressions sexuelles, de notre voisin pendant plusieurs années et du pédophile que ma mère avait hébergé, une fois, il m’avait demandé de lui faire une fellation.»

La digue a lâché. «J’ai fait une dépression, j’ai laissé mon chum, j’ai perdu mon emploi. Je suis allée en thérapie.»

On lui a donné le même conseil qu’elle avait donné à cette fille.

«Je suis allée voir la police et j’ai porté plainte contre mes deux agresseurs. Le voisin a plaidé coupable, j’ai juste eu à témoigner une fois. J’avais besoin qu’il sache que je savais, que je me souvenais. Le deuxième, ça a été plus difficile, il a plaidé non coupable, j’ai témoigné plusieurs fois, il y avait des détails qui n’étaient plus clairs, comme la couleur du divan, du tapis...»

Assez pour semer un doute raisonnable. «Le juge m’a dit: “Je vous crois, mais je ne peux pas le déclarer coupable”. Je me suis effondrée en sortant, dans la cage d’escalier, je criais, je hurlais! Ça a duré 15 minutes, j’ai repris mon auto, je suis revenue chez moi. Et ça a été fini, plus de cauchemars, plus de flashbacks...»

Le verdict importait peu. «Il m’a entendu raconter, il était derrière moi. M’entends-tu? Réalises-tu le tort que tu as fait? C’était comme un tête-à-tête, c’était l’objectif, qu’il sache le mal qu’il m’a fait.»

Maryline Paradis-Poitras et son troisième enfant

Quelques semaines après, Marilyne a accouché de son premier enfant.

Quand je l’ai rencontrée, elle venait de mettre au monde, un mois plus tôt, son troisième, prématuré. Il était à quelques jours de sa «vraie» date de naissance. Entre ses deux garçons, elle a eu une fille. Elle a eu peur d’être comme sa mère. «Cette peur-là va rester toute ma vie.»

Elle ne boit pas, ne consomme pas.

Elle vit un amour sain.

Elle travaille toujours comme éducatrice spécialisée, mais dans les écoles. Plus loin des filles qui lui faisaient trop penser à elle, qu’elle voulait sauver. 

À 27 ans, elle garde encore contact avec une intervenante de la DPJ, devenue son amie au fil des années. «La plupart du temps, avec les intervenants, tu sens que t’as dans le front l’étiquette “enfant de la DPJ”. Je ne l’ai pas senti avec elle. Elle était à l’écoute, elle me laissait vivre mes expériences.»

Elle lui en faisait vivre aussi. «Je l’ai connue à 14 ans, elle m’emmenait en camping, elle me montrait des choses. Elle m’a sauvé la vie. J’ai gardé et bercé ses enfants et aujourd’hui, c’est elle qui berce les miens...»