Patrick Forgues était au volant de son camion le 18 février 2013 lorsqu'un homme s'est jeté devant lui... Il y a maintenant un an, sa conjointe Kareen a créé un organisme pour venir en aide aux camionnaires qui vivent la même chose.

Il y a quelqu'un qui conduit le camion

CHRONIQUE / Un pur inconnu est entré dans la vie de Patrick Forgues le 18 février 2013 à 16h07.

Il s’est lancé devant son camion.

«Je voyais l’auto qui était stationnée dans l’accotement... Le gars a ouvert la porte, il est sorti, il m’a regardé tout droit dans les yeux et... il s’est tiré sur le truck. Je l’ai pogné en plein vol, powf. Ça s’est passé tellement vite.»

L’homme est mort sur le coup. «Sa tête était dans le bumper. Les deux bras, plus loin...» Patrick a mis des gants, il a ramassé les morceaux qui traînaient sur l’autoroute. «Il y avait des voitures qui passaient, avec des femmes et des enfants.» 

Il ne voulait pas qu’ils voient ça.

«J’étais très calme, trop calme. J’étais juste pas là. J’ai appelé mon employeur pour lui raconter ce qui venait de se passer, il ne me croyait pas... Après, j’ai appelé ma conjointe, je lui ai dit “tu vas être en maudit, je vais être en retard.”»

Kareen l’a rejoint à l’hôpital, en état de choc. «Je l’ai vu cinq minutes à l’urgence psychiatrique. Il était trop calme, c’est lui qui m’a rassurée, qui m’a dit que tout allait être correct. Il faisait son tough

Patrick est sorti le lendemain à midi. 

Il voulait reprendre la route tout de suite, son employeur n’a pas voulu. C’était arrivé à un autre camionneur de la compagnie, il avait repris le volant trop tôt. «Il a appris de la première fois.» C’était arrivé aussi à un de ses amis. «Il avait eu beaucoup de misère à s’en remettre.»

Patrick pensait que le temps, et le vin, arrangeraient les choses.

«J’étais dans la brume.»

Quand Kareen lui posait des questions, il lui disait que ça allait mieux, qu’il allait bientôt reprendre la route. «Je le voyais bien à la maison, nos jumelles avaient quatre ans, papa était plus agressif.» Il se disait qu’il y arriverait. «J’ai essayé pendant deux mois de recommencer, je faisais de la ville avec un petit camion.»

Jusqu’au jour où Kareen l’a retrouvé «en boule dans la maison».

Un an et demi après l’accident.

Patrick a passé 19 jours à l’hôpital psychiatrique, en miettes. On a diagnostiqué un syndrôme de stress post-traumatique. «Ça se voit même sur un scan, ça fait comme un bleu dans le cerveau.»

Kareen a compris que son homme allait avoir besoin d’aide et de temps. Elle s’est mise à chercher des ressources. «J’ai commencé par chercher s’il y avait quelque chose de disponible pour les conjointes, il n’y avait rien. Et j’ai réalisé qu’il n’y avait même rien pour les camionneurs.»

Même pas un dépliant.

Selon des policiers de la Surêté de Québec qu’elle a rencontrés, «il y aurait en moyenne entre un et deux suicides par camion par semaine. Il n’y a pas de statistique officielle, mais un enquêteur nous a dit que ça tournait entre 300 et 500 par année. On nous dit de ne pas parler de la technique que les gens utilisent, mais il faudrait parler des dommages collatéraux. Le camionneur, lui, il le vit.»

Il le subit. «Tout le monde connait quelqu’un à qui c’est arrivé. C’est la hantise de tous les camionneurs. Quand tu passes en dessous d’un viaduc, tu regardes en haut pour voir s’il y a quelqu’un...» 

Après cinq ans, Patrick a encore des flashbacks de l’accident. «C’est tous les jours, des fois pires que d’autres. Je sais mieux quoi faire quand ça arrive, je m’isole.» Il arrive à peine à conduire son auto. «Je conduis le moins possible, jamais sur les autoroutes. Là, avec le beau temps qui revient et le monde qui se promène sur le bord du chemin, c’est pire... C’est ordinaire pour un gars qui trippait sur la route.»

Et il trippait fort.

Patrick a été camionneur pendant presque 20 ans, il avalait 250 000 kilomètres chaque année. «Ça me passionnait. La liberté que ça te donne, c’est incroyable. Toi, ta machine. T’as des choses à faire, tu les fais. C’était l’fun

Maintenant, il arrive à peine à se concentrer une heure par jour. 

Kareen a créé il y a un an un organisme pour les «mâles alpha» comme son chum qui se retrouvent au mauvais endroit, au mauvais moment. «On a rejoint une centaine de camionneurs. Des femmes aussi. Plus ils sont traités rapidement, plus ils ont de chances de s’en remettre. Ça se passe dans les premières heures.»

L’organisme s’appelle SSPT chez les camionneurs, l’acronyme tenant pour Syndrôme de stress post-traumatique, il est tenu à bout de bras par Kareen et par d’autres personnes qui ont à cœur la santé mentale des camionneurs. 

L’idée, c’est de ne pas les croire quand ils disent que «ça va être correct».

Parce que ce ne l’est pas. «Quand ça arrive, il faut intervenir. On a des équipes, avec des bénévoles, qui se rendent sur les lieux d’un accident tout de suite après.» Pour dire, essentiellement, «viens-t’en avec moi, on va jaser». Et ça marche. «Bien traité, on a des taux de succès de 80%, 90%. Si ce n’est pas traité, c’est 20% à 30% des camionneurs qui changent de métier, ou qui se retrouvent sur l’aide sociale.»

Le protocole qui a été élaboré ressemble à ce qu’on fait pour les conducteurs de train qui, eux aussi, se retrouvent parfois face à face avec la mort. «Le protocole qui est en opération pour les conducteurs de train, ça fonctionne très bien. Il est temps qu’on s’occupe des camionneurs.»

Le mot se passe, tranquillement. «Les gens commencent à nous connaître, ils nous réfèrent du monde, ils nous informent quand un accident arrive. C’est un mouvement d’entraide. On a un projet pilote avec l’UQAM, pour que chaque camionneur à qui ça arrive soit systématiquement évalué.»

Je pensais que ça l’était, tellement ça va de soi.

Patrick n’a pas eu cette chance, il en paye le prix. «Je donne un coup de main à Kareen quand je suis capable. Même si c’est difficile chaque jour, si je peux lui donner une heure, c’est déjà ça.»

Kareen, elle, fait tout ce qu’elle peut pour éviter à d’autres de vivre ça. «On veut essayer de transformer le négatif en positif.»

C’est déjà beaucoup.