Kim Auclair est sourde de naissance, avec quelques traces d’audition à l’oreille droite, amplifiées tant bien que mal par un appareil auditif.

Entendre n’est pas comprendre

CHRONIQUE / Son entrevue avec Dominique Brown terminée, Kim Auclair se demandait bien ce qu’elle allait écrire sur l’homme d’affaires, fondateur de Beenox, qui s’est lancé dans l’aventure de Chocolats favoris.

Elle avait compris trois mots.

Kim est sourde de naissance, avec quelques traces d’audition à l’oreille droite, amplifiées tant bien que mal par un appareil auditif. «Je n’avais rien compris de ce qu’il m’avait dit. Je suis partie des quelques mots que j’avais saisis et j’ai fait des recherches sur Internet pour voir ce qu’il avait déjà dit autour de ces propos-là.»

On n’y a vu que du feu.

Mais Kim pédalait comme elle a toujours pédalé, depuis la petite école où sa mère a insisté pour qu’elle soit dans une classe régulière. «Ça a été dur, j’en ai arraché. J’ai tellement travaillé fort, au moins deux fois plus que les autres. Je voulais être comme tout le monde, j’ai refusé toutes les aides qu’on m’offrait, je ne voulais pas être différente.»

Et pourtant, elle l’était.

Au début de chaque année, sa mère allait rencontrer ses professeurs pour leur expliquer la situation. «J’ai eu des parents extraordinaires, ils m’ont toujours aidée, ils ont fait ce qu’ils pouvaient, c’est moi qui refusais toutes les aides. Ma mère a eu un impact positif, elle voulait que je sois autonome.»

Kim a développé plein de trucs, a appris à lire sur les lèvres.

Elle a choisi de s’orienter en graphisme, en se disant qu’elle s’organiserait comme elle s’était toujours organisée. «J’essayais de me trouver un emploi, je n’indiquais pas dans mon curriculum vitae que j’étais malentendante. Je ne parlais pas de ma surdité, je ne voulais pas faire pitié.»

Le Web a été sa planche de salut. «Je ne sais pas où je serais sans le Web. Ça a été ma deuxième porte d’entrée pour ma vie professionnelle.» D’un écran à l’autre, l’illusion était parfaite, Kim pouvait communiquer comme si de rien n’était. Elle s’est fait un nom, a développé son réseau.

Elle faisait de la radio à CKRL, tenait un blogue sur lesaffaires.com, donnait même des conférences et des formations

Elle a écrit un livre sur l’entrepreneuriat.

Mais nourrir l’illusion lui bouffait tellement d’énergie, comme à la petite école, tellement qu’elle a dû prendre une pause. Elle parle d’un épuisement de communication, trop fatiguée pour tendre l’oreille, toujours, et essayer de comprendre ce que les gens disaient autour d’elle.

Comme si elle vivait en Chine sans comprendre le mandarin.

Et c’est là, il y a quelques années, qu’elle a rencontré Audrey Grenier, qui milite pour la défense des personnes avec des limitations auditives, elle venait d’avoir un premier implant cochléaire, un dispositif connecté directement sur le nerf auditif. «Audrey, c’est la première fille à qui je pouvais m’identifier, elle est jeune, dynamique. Elle m’a dit : “Allez, fais ta demande!”» 

Kim l’a fait.

Mais avant, elle devait faire ce qu’elle n’avait jamais fait, accepter sa surdité. «J’ai toujours dit que j’étais malentendante, je n’arrivais pas à dire que j’étais sourde. Avant d’avoir l’implant, je devais me rapprocher de mon univers, accepter ma surdité. J’ai fait sortir mon dossier depuis mon enfance, le chemin que j’avais parcouru, tout ce que mes parents avaient fait pour moi.»

Elle a pleuré.

Et elle s’est acceptée.

Le 17 septembre dernier, elle s’est endormie dans une salle d’opération et s’est réveillée avec un bidule branché derrière son oreille droite. Mais la partie n’était pas gagnée, tous les nouveaux sons qu’elle allait entendre n’allaient avoir aucun sens, ils n’en avaient jamais eu. Elle devait s’entraîner à comprendre. «Ce n’est pas parce que tu entends que tu comprends. C’est beaucoup d’entraînement, il y a beaucoup de suivis à faire, beaucoup de travail. Là, je commence à écouter de la musique, je mets de la musique de relaxation avec des voix douces.»

On n’est pas encore à Metallica.

À 35 ans, Kim s’est remise au dessin, elle a eu l’idée d’illustrer ce qui se passait, les nouveaux bruits qu’elle entendait, comme le chien qui lape, les camions qui passent devant chez elle, le bruit «vraiment gossant» de ses doigts qui pianotent sur le clavier. «Je me suis mise à dessiner tout ce qu’il y avait de nouveau.» 

Au jour 60, elle a, pour la toute première fois de sa vie, commandé un sous-marin chez Subway.

Elle a partagé ses dessins sur Facebook sans trop savoir comment ça serait reçu. «Je ne voulais pas tanner les gens avec ça, mais la réception a été très bonne.» Non seulement elle a accepté sa surdité, mais elle arrive maintenant à en parler. 

Ses dessins, colorés et joyeux, aident même certains parents dont les enfants reçoivent des implants.

Ils comprennent ce qu’ils vivent.

Et, ironiquement, jamais de toute sa vie n’a-t-elle eu autant besoin du silence. «Quand tu entends, tu te rends compte qu’il y a toujours un bruit de fond, il y a toujours quelque chose, un son qui vient de quelque part. Les gens qui méditent, ils ne sont jamais vraiment en silence.»

Elle, oui. «Chaque matin, je reste dans le silence pendant trois ou quatre heures, j’ai besoin de ce silence pur.»

Puis, elle se branche au monde des entendants.