Le foin de dunes, l’ammophile de son vrai nom qui veut dire amoureuse de sable, tient les Îles ensemble, littéralement.

En direct des îles: les amoureuses du sable

CHRONIQUE / Ils ont agrandi cette année le stationnement de la plage de la Dune du sud, une des plus courues de l’archipel, avec ses grands caps de terre rouge. Sauf qu’il n’y a plus de plage.

On a fait le saut, début juillet, quand on s’est pointés là, quand on a voulu contourner le premier cap et qu’on a vu qu’il n’y avait que de l’eau de l’autre côté, là où il y avait avant une large dentelle de sable.

Les tempêtes de l’hiver l’ont mangée.

Il reste la portion qu’on appelle la Cormorandière, qui s’étire de l’autre côté, mais n’empêche.

Pascal Poirier, qu’on appelle ici Pascal à Jacques, est particulièrement attentif aux changements qui s’opèrent année après année. «C’est normal qu’après l’hiver, qu’avec les grosses tempêtes, qu’il y ait des plages qui soient mangées, mais elles se reforment habituellement après. Ce n’est pas le cas cette année. À Dune du sud, c’est fou, elle s’est fait laver, t’as de l’eau jusqu’ à la taille! Même l’escalier pour descendre a été arraché.»

En plus des autres caps, avalés par la mer.

La tempête du 29 novembre, qui a coupé les Îles du reste du monde, a particulièrement amoché le littoral. Des sections de la piste cyclable ont été emportées, la route menant à la Grande-Entrée a été submergée. Le ministère des Transports a ainsi dû procéder à l’enrochement de certaines sections en plaçant des pierres sous un couvert de sable, pour ne pas altérer le paysage.

Un budget de 25 millions $ a été alloué à l’archipel pour protéger ses côtes, il en faudra sûrement plus.

«Les Îles sont aux premières loges des changements climatiques. On vit des choses qu’on pensait impensables avant, comme le couvert de glace qui nous protégeait et qui est beaucoup moins important», illustre Pascal qui a été technicien de la faune pour les espèces en péril et pour la protection des dunes pour l’association Attention Fragîles, qui veille depuis 30 ans sur l’archipel.

Dans sa flore, il y a ce qui peut avoir l’air d’un vulgaire brin d’herbe.

C’est sa police d’assurance.

Le foin de dunes pousse partout sur les Îles, on le nomme comme ça parce que les Madelinots en fauchaient quand ils manquaient de fourrage pour le bétail. C’est le meilleur indicateur pour le sens du vent.

Son vrai nom, ammophile, veut dire amoureuse de sable.

Et elle tient les Îles ensemble, littéralement. «C’est une plante essentielle. C’est l’ammophile qui construit la dune et, sans les cordons dunaires, on ne pourrait pas passer d’une île à l’autre en voiture. Il faudrait des traversiers…» Ou des ponts, comme celui entre l’Île de Cap-aux-Meules et celle de Havre-aux-Maisons.

Les autres sont liées par la dune, tenue par les racines de l’ammophile.

Elle permet aussi de préserver les lagunes. «C’est là où on fait l’aquaculture des huîtres, des moules, des pétoncles. Si la dune lâche, ça devient des baies!»

Ça fait des années, donc, que Pascal et plusieurs autres se battent pour préserver le foin de dunes, particulièrement malmené par ceux qui le piétinent ou, pire encore, qui roulent dessus avec leurs véhicules. Il n’y a pas si longtemps encore, les camionnettes circulaient sur les dunes comme sur les chemins.

À trois exceptions près, les plages sont désormais interdites du 1er mai au 15 septembre.

En théorie, les dunes sont mieux protégées.

En pratique, c’est une autre histoire. «Les gens sont plus sensibilisés qu’avant, mais il y a encore du travail à faire.» Autant auprès de certains résidents qui continuent à faire comme avant et des touristes, qui ne mesurent pas toute l’importance de ces grandes herbes qui bordent les buttereaux.

Il y a un propriétaire privé qui aurait, cette année, «bulldozé» de la dune pour y installer des véhicules récréatifs.

«Quand l’ammophile n’est plus là, une fois que la dune est partie, il est trop tard, le dommage est fait. C’est comme couper un arbre, quand il est coupé, il est trop tard, quand bien même tu mettrais de la colle Lepage!»

Mais la pression du tourisme — et des revenus qui vont avec — est forte. Les touristes convergent toujours plus vers l’archipel qui a connu l’an dernier une saison record de 77 000 visiteurs et la tendance devrait se maintenir cet été. «C’est nous qui sommes responsables de les encadrer. On pourrait mettre des panneaux d’information dans le bateau, ce serait un début…»

La presque totalité des touristes arrive à bord du Madeleine, on pourrait même leur remettre un dépliant lorsqu’ils payent leur passage. C’est bien de leur dire ce qu’ils peuvent faire aux Îles, mais on pourrait aussi leur dire ce qu’ils peuvent faire pour elles.

Ce serait la moindre des choses.