Mylène Moisan
Pendant 10 jours, ni Christine* ni personne de sa famille n’a eu de contacts avec les enfants, ce qui veut dire qu’ils ont été catapultés un soir dans une maison au fond du bois avec de purs inconnus, sans qu’ils ne comprennent ce qui se passe, et qu’ils n’ont revu leur mère que 10 jours plus tard.
Pendant 10 jours, ni Christine* ni personne de sa famille n’a eu de contacts avec les enfants, ce qui veut dire qu’ils ont été catapultés un soir dans une maison au fond du bois avec de purs inconnus, sans qu’ils ne comprennent ce qui se passe, et qu’ils n’ont revu leur mère que 10 jours plus tard.

DPJ: «Il fallait que je les sorte de là»

CHRONIQUE / Au lendemain de la mort de la fillette de Granby, la première réaction du Directeur de la protection de la jeunesse de l’Estrie a été une mise en garde : «attention de faire des amalgames et de sauter aux conclusions trop hâtivement», comme si tout avait été fait dans les règles de l’art. Alain Trudel a été aussitôt relevé de ses fonctions, le ministre Lionel Carmant répliquant que «tous les signes montraient qu’il y avait eu un problème dans la gestion de ce qui s’est passé». Le Soleil poursuit aujourd’hui une série de reportages exposant des cas où la DPJ a fait fausse route, où elle s’est entêtée, et où des enfants en ont fait les frais.

Jour 3

Tout a commencé par un appel de Christine* au CLSC, elle sentait qu’elle avait besoin d’un coup de main pour l’aider à motiver son fils de huit ans à aller à l’école. Il venait de manquer une semaine pour des tests à l’hôpital, Christine appelait chaque matin pour signaler et justifier chacune des absences.

«Ils m’ont aidée, le problème a été réglé.»

D’où sa surprise quand son gars et sa fille — de deux ans son aînée — lui ont dit, plus de trois mois plus tard, que quelqu’un était venu les rencontrer à l’école. «Je suis allée à l’école, je leur ai demandé : “Qui est venu voir mes enfants?” Ils ont fini par me dire que c’était la DPJ.»

Deux semaines plus tard, en février 2016, on a frappé à la porte de son condo. «Ils sont arrivés chez moi, on était en pleine fête d’enfants. Ils nous ont fait signer le premier papier de 30 jours, pour faire une vérification, ils nous ont dit que ça ne nous engageait à rien. On a signé de bonne foi, on n’avait jamais eu affaire avec la DPJ.»

Huit autres mois ont passé, les intervenants ont commencé par reprocher à Christine la semaine d’école manquée par son garçon, plaidant qu’elle faisait preuve de négligence sur le plan éducatif. Puis ils ont changé leur fusil d’épaule, remettant en question sa santé mentale en raison d’actes criminels subis entre 2011 et 2014. 

Jamais ils n’ont mis en doute les capacités parentales de Christine. Ses enfants ne manquaient de rien, ils mangeaient bien, voyageaient en famille, étaient inscrits à plusieurs activités comme la natation, le ski alpin, l’équitation, le piano et le soccer.

Son gars faisait aussi du skate.

Octobre 2016, elle a été convoquée en cour. «Tout le monde était là, le père, le parrain. Ils ont dit qu’ils avaient peur que je me suicide, ça n’avait absolument aucun sens, je n’ai jamais eu de pensées suicidaires. Ils ont demandé à ce que les deux enfants soient retirés à cause de ça.»

Le juge a ordonné le retrait immédiat. 

Un an après le signalement.

C’est à ce moment que la vie de Christine tourne au cauchemar. «Les enfants étaient à la maison avec leur mamie qui les gardait [depuis leur retour de l’école]. Quand on est arrivés, la DPJ était déjà là, on entendait les enfants crier de l’extérieur. C’était hystérique, ça criait, ça s’enfermait, les enfants ne voulaient pas sortir. Ils m’ont dit : “On te donne 15 minutes pour sortir tes enfants ou on les sort de force”.»

Ils sont partis avec les enfants. «Ils avaient été informés le matin à l’école qu’ils ne rentreraient pas à la maison le soir, avant qu’on passe en cour.»

Les enfants se sont retrouvés dans une auto avec des étrangers. «Ils les ont promenés pendant au moins deux heures alors que la famille d’accueil n’était pas très loin… Ils sont arrivés là, il devait être 22h, en plein bois, pas de lumière, sur un chemin de “gravelle”. L’intervenante est restée 30 minutes et elle est partie.»

Le choc était total. «Pour moi, c’est inacceptable, c’est inhumain. Ça crée des traumatismes à vie.»

Pendant 10 jours, ni elle ni personne de sa famille n’a eu de contacts avec les enfants, ce qui veut dire qu’ils ont été catapultés un soir dans une maison au fond du bois avec de purs inconnus, sans qu’ils ne comprennent ce qui se passe, et qu’ils n’ont revu leur mère que 10 jours plus tard.

Dans un petit local.

Christine n’avait maintenant droit qu’à des visites supervisées.

«Mes enfants n’avaient aucun contact ni aucun appel avec les membres de la famille ni personne de leur entourage. Tout ce qu’on avait, c’est une visite supervisée de deux heures par semaine, dans un tout petit local avec une vitre et un micro pour qu’ils puissent nous surveiller.»

Ces visites étaient un supplice. «C’est très difficile. On ne peut pas les rassurer, c’est interdit, on ne peut pas leur dire que ça va s’arranger. C’est vraiment éteindre la mèche pour que l’enfant n’ait aucun espoir.»

Ils ne l’ont pas vue à Noël.

Elle les voyait s’éteindre. «Pendant les visites, je vois qu’ils s’éteignent, qu’ils vivent des choses dans leur famille d’accueil. Ils sont dans une maison isolée, ça sacre, ça crie, c’est rouge et noir partout. Ma fille se fait dire des choses comme : “Tu es laide, tu pues”, mon fils : “Ferme tes jambes, ça pue.”»

Il se fait pousser par terre.

Christine rue dans les brancards. Elle dépose une plainte au Commissaire du CIUSSS de l’Estrie, à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, elle interpelle son député, Pierre Reid, et la ministre responsable de la protection de la jeunesse, Lucie Charlebois. 

En vain. «Je me sentais dans un cul-de-sac.»

Sept mois et demi plus tard, elle se retrouve à nouveau devant le tribunal, la DPJ demande une prolongation du placement. «J’avais réussi à trouver un avocat. On arrive là avec tous nos espoirs, on avait des documents à mettre en preuve, des témoins. Mais on a eu juste une heure d’audience, on n’a pas eu le temps de déposer notre preuve. Ça s’est résumé à une seule chose : “Il faut que vous reconnaissiez le problème, vous ne le reconnaissez pas, donc on les replace pour un autre six mois”.»

Elle encaisse le choc. «On ne dort plus, on ne mange plus, c’est insupportable. J’ai ai été battue à crâne ouvert avec des bottes à cap d’acier, mais se faire enlever ses enfants, c’est pire que ça. Il n’y a rien de pire.»

Elle n’a pas dit son dernier mot, elle se met à la recherche d’un bon avocat pour la défendre, mais elle doit y mettre le prix. «J’en ai engagé un premier et je suis allée en chercher un deuxième. Ça pouvait me coûter jusqu’à 700 $ de l’heure, une journée de cour, c’était 5000 $. Il fallait que je sorte mes enfants de là.»

Les 100 000 $ d’héritage de son père y sont passés. «Je n’ai plus rien, j’ai tout liquidé.»

Mais, quand est venu le temps de revenir devant le juge, le vent a tourné. «Finalement, on a pu démontrer mon innocence, on a prouvé qu’on a toujours été de bons parents, qu’il n’y avait aucun problème de santé mentale. Au début de son jugement, le juge a dit : “On n’a pas l’habitude de remettre des enfants, mais dans ce cas-ci, on voit que les enfants dépérissent”…»

Du côté de la DPJ, on demandait que les enfants restent là jusqu’à leur majorité. «Lors du procès, la dame de la famille d’accueil a divulgué que, depuis le début, tout avait été entendu avec elle, les intervenants et l’orienteur de la DPJ, qu’elle allait garder les enfants jusqu’à 18 ans.»

Après deux ans, Christine a récupéré ses enfants.

Mais elle devait réparer les pots cassés. «Les gens pensent qu’après la DPJ, tout est beau... la réalité, c’est qu’on doit vivre avec des traumatismes. Mes enfants et moi, on a consulté au privé pour évacuer ce que nous avons vécu. […] Mon fils a souffert de nanisme psychoaffectif, il a arrêté de grandir, il ne parlait plus, ne mangeait plus. Quand il est revenu, je ne le reconnaissais plus, il n’était plus expressif, la dame lui avait rasé les cheveux à la peau. [Sa sœur] a dit en cour : “Mon frère est mort”.» 

Ils vont mieux, maintenant. «Ça leur a pris huit mois à sortir de leur coquille. Ils s’enfermaient dans leur chambre parce qu’ils avaient peur de repartir. Mon fils est passé en un an d’un enfant de six ans à un ado de 14 ans, un sportif qui joue au football. Ma fille, elle a recommencé à tisser des liens d’amitié. Mes enfants fonctionnent bien quand même, mais ils sont marqués à vie. Il y a certaines choses qui vont rester brisées, c’est comme si on avait arraché des pages dans un livre.»

Son fils a tout effacé. «Il est amnésique, il ne se souvient plus de rien jusqu’à son retour, même sa vie avant…»

* Prénom fictif

NDLR : Pour tous les cas présentés dans cette série, Le Soleil a eu entre autres accès aux jugements des tribunaux où est exposée la position de la DPJ, à des enregistrements et à des rapports officiels produits par des experts.