Non seulement la cible de donner un médecin de famille à 85 % des Québécois à la fin 2017 n’a pas été atteinte, mais des dizaines de milliers de Québécois attendent toujours que le téléphone sonne.

Comment trouver un médecin de famille

CHRONIQUE / Une chose d’abord, le problème pour dénicher un médecin de famille n’est pas né de la cuisse de Gaétan Barrette. Ça fait des années que ça dure. Quand ma pédiatre m’a annoncé qu’elle ne suivrait plus mes enfants, j’ai réussi à en trouver un en passant par la réceptionniste d’un CLSC.

Elle a eu un peu pitié, je pense.

Idem pour moi, j’ai pédalé pour avoir une place, il y a plusieurs années, dans un groupe de médecine familiale, un GMF, une belle idée. J’ai eu de la chance, je suis tombée sur une super médecin, une femme humaine, compétente et disponible.

Quand j’ai besoin d’un rendez-vous, c’est une affaire de quelques jours.

Si c’était comme ça pour tout le monde, les urgences ne déborderaient pas, plusieurs problèmes de santé pourraient être détectés en amont avant qu’ils ne prennent des proportions parfois funestes. Avant qu’ils ne coûtent plus cher à régler. Les gens auraient un suivi, ils ne tomberaient pas dans les craques.

D’où l’idée louable du ministre de la Santé de donner un médecin de famille à 85 % des Québécois d’ici la fin de 2017. 

D’où l’idée, pour y arriver, de créer le Guichet d’accès à un médecin de famille, en centralisant les demandes. On avait les Guichets d’accès pour la clientèle orpheline (GACO), on a maintenant le GAMF.

Une patente énorme.

Quand il a lancé le GAMF, le 12 avril 2016, Gaétan Barrette a expliqué, par voie de communiqué, que «ce guichet d’accès simplifie la vie des citoyens qui n’ont pas de médecin de famille et qui souhaitent en avoir un. [...] Cette solution s’inscrit donc en parfaite complémentarité avec nos efforts visant l’amélioration de l’accès aux soins de première ligne et de proximité».

La belle affaire.

J’ai écrit lundi l’histoire de Thérèse et Georges, qui attendent depuis 2015 d’avoir un médecin de famille. Ils ont appris en mars que leur dossier attendait depuis huit mois sur le bureau d’un médecin, avant d’apprendre deux semaines plus tard que le médecin les refusait et qu’ils retournaient sur la liste.

Ils ne sont pas les seuls, presque 30 000 Québécois ont été attribués à des médecins de famille depuis plus de 60 jours, le délai maximal «souhaité» et «partagé aux partenaires» par le ministère de la Santé.

D’autres attendent depuis des années.

J’ai reçu quelques centaines de courriels, beaucoup de gens qui attendent depuis 2014, 2015, 2016. Qui n’ont jamais été appelés. Des malades, des moins malades. Pas beaucoup de jeunes, surtout des moins jeunes. Comme cet homme qui attend depuis trois ans, sa fille a été appelée trois fois par un médecin.

Elle décline, elle en a déjà un.

Des gens aussi, dont le médecin disparaît dans la nature, qui s’absente pour une durée indéterminée en congé de maladie ou qui décède, qui doivent eux-mêmes se «désinscrire» auprès de la Régie de l’assurance maladie du Québec avant de s’inscrire au GAMF. 

Des gens qui ont un médecin et qui n’arrivent pas à avoir un rendez-vous.

Non seulement la cible de 85 % n’a pas été atteinte à la fin de l’année, mais des dizaines de milliers de Québécois attendent toujours que le téléphone sonne. 

Et, de ce que je comprends, étant donné que l’attribution d’un médecin repose sur le code postal de celui qui en cherche un, certaines personnes risquent de poireauter encore longtemps. Dans le secteur de Georges et Thérèse, seulement 20 dossiers ont été demandés en presque un an.

Un lecteur qui m’a écrit a vu augmenter son temps d’attente estimé, passant de 313 à 344 jours.

D’autres, à qui on avait promis un médecin d’ici 350 jours, ce qui est quand même un sacré bail, attendent depuis le double.

Ou plus. «Mon mari est sur la liste d’attente en Outaouais depuis presque sept ans. Quelqu’un l’a appelé l’été dernier pour vérifier s’il cherchait toujours un médecin. Eh oui. À ma question pour savoir s’il serait appelé bientôt, j’ai eu comme réponse qu’ils nettoyaient la liste et qu’ils n’en avaient aucune idée. Depuis silence complet. Mon mari a besoin de médicaments et on ne sait plus où aller.»

Ils ont appelé au 8-1-1 pour le savoir, on leur a suggéré d’aller voir un médecin de l’autre côté de la rivière, en Ontario.

Il y a des gens, donc, qui se tannent.

Une dame a magasiné. «Voilà, j’ai tout simplement visité les cliniques et CLSC de mon quartier lors des cliniques sans rendez-vous. Je rencontrais le médecin et, si je sentais une compatibilité, je lui demandais s’il prenait de nouveaux patients. Je me suis fait dire non à quelques reprises, mais j’ai fini par trouver mon médecin de famille qui m’a fait signer les papiers requis. Parce que maintenant il faut signer un contrat avec notre médecin, d’où l’intérêt d’en choisir un qui nous correspond. Cela m’a pris six mois.»

On le suggère même sur le site du GAMF, dans la section «trouver un médecin de famille soi-même».

Ça en dit long sur l’efficacité du guichet.

Un médecin m’a d’ailleurs écrit pour me parler de cette «drôle de bête, difficile à dompter et à comprendre». Il m’explique que «plusieurs médecins acceptent régulièrement des nouveaux patients sans passer par le guichet, sans en faire trop de publicité. D’autres insistent pour que les patients s’inscrivent au guichet puis les inscrivent aussitôt. D’autres ont accepté une liste de nombreux patients, mais les inscrivent à un rythme lent, selon leur capacité, à travers leurs autres tâches, ce qui crée des délais parfois très longs. 

Les règles du guichet ont évolué et s’améliorent peu à peu. Cela demeure lourd, malheureusement. Par ailleurs, le guichet ne s’assure pas toujours que les membres d’une même famille sont référés à la même clinique ou au même médecin, ce qui est souvent peu commode pour le patient et pour le médecin.»

Ou encore, la moitié de la famille a un médecin, l’autre pas.

D’autres m’ont confié qu’ils ont fait le saut au privé. Parce qu’il ne faut pas se conter d’histoires, il y a un réseau de santé parallèle pour ceux qui ont de l’argent. Pour quelques centaines de dollars par année, vous avez accès à un médecin rapidement, à l’heure. C’est juste si on ne vous offre pas le café.

Un homme qui est inscrit au guichet depuis deux ans, lui, va faire son examen annuel au privé, ça lui coûte 250 $ chaque fois. D’autres y vont pour renouveler une prescription. «Ma femme est dans la liste depuis plus de 400 jours. Elle est très malade, elle prend 12 sortes de médicaments par jour. On a dû payer à une clinique privée 185 $ pour en renouveler un...» 

Ça n’inclut pas le suivi.

Ça me rappelle quand on envoyait les malades du cancer se faire soigner aux États-Unis parce qu’on n’arrivait pas à la faire au Québec. C’est l’État, évidemment, qui payait la facture. Faudrait-il le faire pour tous ceux qui vont au privé faute d’avoir un médecin au public?

Une femme avait mal à une épaule et, n’arrivant pas à obtenir un rendez-vous avec son médecin de famille avant plusieurs semaines, elle a sorti sa carte de crédit. «Une chose est certaine, c’était 215 $ bien investis et ça m’a permis une réponse claire. Fait cocasse... quelques jours avant, je me demandais ce que je ferais en tout premier si je gagnais une somme importante à Loto-Québec (à part voyager, rénover ma maison, gâter mes fils et ma petite fille, etc.) et ma réponse était que j’irais consulter au privé.»

Tiens, ça pourrait faire une belle image sur les «gratteux» de Gagnant à vie, un patient qui se fait ausculter par un médecin.