Mylène Moisan
Le Soleil
Mylène Moisan
Visite du tipi géant sur le site traditionnel huron Onhoüa Chetek8e
Visite du tipi géant sur le site traditionnel huron Onhoüa Chetek8e

Ces voisins que nous connaissons si peu

CHRONIQUE / Autant les Hurons-­Wendats pourraient souhaiter que les Européens n’aient jamais mis les pieds sur leurs terres, autant ils s’ennuient d’eux aujourd’hui.


Le tourisme est au point mort.

Le Vieux continent, au cours du XVIIe siècle, est venu bouleverser leur nation, y apportant entre autres la religion catholique, la variole et autres maladies contagieuses qui ont éliminé les deux tiers de la population. Les missionnaires les ont baptisés «Hurons» à cause de leurs cheveux qui ressemblaient à la hure du sanglier.

Pas très flatteur.

Mieux vaut parler des Wendats, qui habitent Wendake, pas le village huron. Wendake veut dire «île», ils se pensaient entourés d’eau.

Au fil du temps, les Wendats ont tissé des liens avec les Français, par des alliances stratégiques, mais surtout par le commerce, que la nation contrôlait alors. Les colonisateurs du Vieux continent ont vite compris qu’ils avaient tout intérêt à avoir de leur bord les Hurons convertis.

Le mur d’un bâtiment à l’intérieur du site traditionnel

Aujourd’hui, les Européens ne débarquent plus d’un bateau en robe noire, ils arrivent à bord d’autobus climatisés.

Je dis aujourd’hui, je veux dire l’été dernier.

Parce que la COVID-19 est venue jouer les trouble-fête, comme l’avait fait la variole à l’époque, et voilà que les milliers de visiteurs du Vieux continent sont aux abonnés absents. Dans une thèse de doctorat publiée en 2007 sur le tourisme à Wendake, on indique que le village attire 35 000 personnes par an, c’est assurément plus maintenant, ne serait-ce qu’avec l’hôtel-musée des Premières nations ouvert depuis.

D’ailleurs, le projet d’agrandissement de 6 millions $ de dollars qui a dû être mis sur la glace avec la pandémie vient d’être relancé.

Même chose pour la reconstruction du restaurant Sagamité, une institution dans la communauté, complètement détruit dans un violent incendie en décembre 2018. «On avait fait un gros investissement en 2014, on était sur une pente montante et là, il y a eu l’incendie et après la COVID, c’est tout un mur. Mais on n’est pas du genre à laisser tomber, on rebondit», lance Steeve Wadohandék Gros-Louis, croisé mercredi dans un autre de ses commerces, Raquettes Gros-Louis.

Wadohandék signifie «il danse avec les célestes».

Steeve Gros-Louis vient d’ailleurs d’ouvrir une antenne de son Sagamité dans le Vieux-Québec, désert lui aussi. «On a ouvert dans le Vieux-Québec pour ceux qui ne viennent pas ici, mais ils ne sont pas là non plus… Mais on est quand même contents parce qu’on ne s’était pas créé d’attente. Un soir, on a servi 60 personnes et j’ai sauté de joie alors qu’en temps normal, j’aurais pleuré…»

Sa boutique de souvenirs et d’objets d’artisanat fait environ «40 % de ce que c’était, et je suis optimiste en vous disant ça.»

Faute d’Européens pour garnir ses coffres, Steeve Gros-Louis est heureux de voir que des Québécois ont profité de leurs vacances pour aller faire un tour à Wendake et pour en ramener des souvenirs. Et au diable la canicule, ils achètent surtout des mocassins et des mitaines.

Même son de cloche au Petit Huron Moc, une autre boutique pas très loin de là, la propriétaire Patricia voit une embellie depuis quelques semaines. «Ça n’a pas été facile, on avait une baisse de 60 % des ventes au début, après avoir passé deux mois fermé. Mais depuis deux ou trois semaines, c’est bien, on voit de plus en plus de Québécois qui viennent et qui nous disent qu’ils n’étaient jamais venus, qui vont peut-être en parler autour d’eux après. Je vois du positif à ça.»

Dehors, un homme s’affaire à réparer le toit de la bâtisse patrimoniale qui surplombe la rivière, juste avant la chute Kabir-Kouba.

Partout, on se reconstruit.

Président de Tourisme autochtone Québec, Steeve Gros-Louis voit lui aussi d’un bon œil cette nouvelle clientèle locale et régionale. «Ce que je vois, c’est que les gens vont séjourner une journée de plus, ils vont prendre deux nuitées [à l’hôtel-musée] au lieu d’une, ça veut dire qu’ils demeurent plus longtemps.»

Mais, ironiquement, la liste des choses à faire est réduite comme peau de chagrin. «Il n’y a rien à l’agora, alors qu’on avait habituellement 15 à 25 représentations par an» entre autres des spectacles de danse. Steeve a une autre corde à son arc, il fait partie du groupe de danse traditionnelle Sandokwa.

Il a aussi une boutique d’objets reliés à des films, surtout Star Wars, c’est son commerce qui a le moins souffert de la pandémie.

Il a été le premier surpris.

Et cette année, il n’y a pas eu de Pow Wow à Wendake, cette grande fête annuelle où s’affrontent des danseurs de partout. «Le Pow Wow, c’est habituellement un beau véhicule pour amener des touristes, on trouve d’autres façons. On a fait plus de promotion pour attirer les Québécois.»

Et ça fonctionne.

Parlant de véhicules, on ne voit plus les gros autobus bondés de touristes qui s’arrêtaient au site traditionnel huron Onhoüa Chetek8e, qui signifie «d’hier à aujourd’hui», où est reconstitué ce à quoi pouvait ressembler le village lorsque les Wendats se sont installés à côté de Québec, en 1697.

J’ai trouvé ce site en fouillant sur Internet, je n’en avais jamais entendu parler avant, j’ignorais tout de son existence.

Et c’est normal. «Le site est méconnu des Québécois. Depuis qu’il a été créé, nous fonctionnons avec Rendez-vous Canada et Bienvenue Québec qui nous incluent dans leur offre pour les touristes internationaux», m’explique une responsable du site croisée sur place. «Et avec ça, on a à peu près toutes les écoles, les élèves apprennent ça en troisième année et ils peuvent voir ce qu’ils ont appris.»

Des autobus de plus.

Alors quand les écoles ont fermé et que les avions ont été cloués au sol, le site traditionnel s’est retrouvé le bec à l’eau. «Pour la première fois, on a fait de la publicité pour se faire connaître au Québec, on fait partie du Passeport Attrait au Québec. […] On avait environ 25, 30 employés, il nous en reste cinq.»

Le site roulait avec les élèves et les visiteurs étrangers depuis plus de 30 ans, le site Onhoüa Chetek8e a été créé en 1989, avant l’arrivée des entreprises autour, qui donnent au coin des airs de parc industriel.

Aujourd’hui, c’est le site qui détonne.

Et il n’a jamais été aussi tranquille. «Toutes les activités qu’on avait, les spectacles de danse traditionnelle, le lancer du tomahawk, tout est annulé. En temps normal, on avait des visites aux demi-heures, ça roulait, ça roulait, anglais, français… on avait sept ou huit guides et là, il en reste un seul. Les visites duraient 45 minutes, là on peut prendre une heure, et les groupes sont à la moitié, 20 personnes au lieu de 40.»

Les affaires ont baissé d’au moins 75 %.

Quand je suis passée, un groupe de 17 personnes était là, j’ai pu me promener dans la maison longue tant que j’ai voulu, prendre mon temps. J’ai appris plein de choses que j’avais oubliées, ma troisième année est loin. Les Wendats étaient une société matriarcale, ce sont les mères du clan qui désignaient les chefs politiques, ce sont les jeunes filles qui choisissaient leur amoureux.

J’ai attrapé la fin de la visite, le guide Luc Gros-Louis parlait des sépultures, du fait qu’on ne brûlait jamais le corps d’un Wendat ni d’un animal, même pas d’un poisson. 

Mais d’un ennemi, si.

Luc était là au tout début du site, il confirme qu’il n’y avait rien autour. «Il n’y avait même pas de chemin, les autobus débarquaient ici à côté, ce n’était pas évident. On était tout seuls ici.» Le tourisme n’était pas ce qu’il est aujourd’hui, surtout depuis 2006, alors que la communauté a commencé à y investir davantage.

Le nom wendat de Luc Gros-Louis, c’est Handawanon, ce qui veut dire «l’homme qui a la rivière dans la bouche», mais après une visite de plus d’une heure, elle commençait à être à sec…

Un guide donne un exposé sur les moyens de transport traditionnels

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IL ÉTAIT UNE FOIS LES WENDATS*

Il y a fort longtemps, les Hurons-Wendats vivaient de l’autre côté du ciel. Un jour, une jeune femme enceinte nommée Aataentsic cherchait des racines au pied d’un grand arbre pour guérir son mari malade. Malheureusement, elle perdit pied et tomba dans un trou du ciel. En tombant, elle s’accrocha à l’arbre, mais il chuta avec elle. Deux grandes oies sauvages aperçurent la jeune fille dans sa chute rapide. Étirant leurs ailes immenses, elles se précipitèrent vers la pauvre Aataentsic. Elles la sauvèrent d’une noyade certaine dans l’océan, en la posant sur leur dos. L’arbre coula jusqu’au fond de l’océan.

Ne sachant que faire de la jeune femme, les grandes oies s’adressèrent à la Grande Tortue qui nageait dans l’océan. Reconnue par tous pour sa sagesse, la Grande Tortue décida de convoquer une réunion de tous les animaux aquatiques afin de trouver une solution. Elle demanda aux animaux les plus courageux de lui rapporter quelques mottes de terre qui se trouvaient sur les racines de l’arbre tombé au fond de l’océan. […] Cette terre fut déposée avec soin sur le dos de la Grande Tortue et rapidement, devint une très grande île verdoyante. La jeune femme s’établit sur l’île et donna naissance à son enfant. Cette île fut nommée Wendake et depuis elle est habitée par la nation huronne-­wendate. Depuis ce temps, chaque fois que la Grande Tortue bouge, la terre se met à trembler. Mylène Moisan

*Mythe fondateur de la nation tiré de Nos légendes à lire et à raconter, Conseil en éducation des Premières Nations.