Les «méthodes éducatives» du pasteur baptiste Claude Guillot consistaient entre autres à frapper et à gifler les enfants, les obliger à rester debout pendant des heures, à supporter des exercices physiques excessifs, les priver d’eau et de nourriture.

Ce que les baptistes ne disent pas

CHRONIQUE / L’histoire sordide de Claude Guillot, ce pasteur baptiste accusé d’avoir tyrannisé et maltraité des enfants qui lui avaient été confiés, est l’application extrême d’une bien étrange conception de l’éducation.

Un enfant doit être corrigé physiquement.

Par amour.

L’Association d’Églises baptistes évangéliques au Québec (AEBEQ) s’est excusée du bout des lèvres en 2016, après avoir essuyé plusieurs critiques, notamment d’avoir détourné le regard durant des années. «Cela a donné l’impression que nous voulions cacher des choses, principalement aux victimes présumées, et que nous manquions de compassion à leur égard», avait alors réagi l’Association par voie de communiqué.

Les «méthodes éducatives» de Guillot consistaient entre autres à frapper et à gifler les enfants, les obliger à rester debout pendant des heures, à supporter des exercices physiques excessifs, les priver d’eau et de nourriture. 

Il reste un malaise.

Luc* a été pasteur dans une église baptiste au Québec pendant presque 20 ans, il a complètement quitté le mouvement. «Quand Guillot est sorti, rester dans le milieu, c’était accepter, cautionner. Les gens voulaient le cacher, les dirigeants s’attaquaient aux victimes… J’ai dit : “Wô!”.»

Il a accepté de me rencontrer pour me dire que, au-delà du discours officiel, la correction physique des enfants fait partie des choses qui sont suggérées — même recommandées — aux parents pour élever leurs enfants. «L’idée que l’éducation doit se faire par la punition est très répandue.»

En octobre dernier, ma collègue Isabelle Mathieu et moi avions raconté l’histoire de Stéphanie*, qui a grandi dans une famille baptiste, où elle a été frappée à coups de bâton par ses parents qui suivaient les enseignements du pasteur. «On nous disait : “Si tu ne corrigeais pas assez avec la verge de la correction, ton enfant allait mal virer, avait alors confié son père. Il fallait que tu casses l’enfant, que tu le frappes jusqu’à ce qu’il comprenne.”»

Il en a fait une dépression et a quitté l’église.

Au cours des entrevues que nous avons réalisées, plusieurs personnes nous ont parlé de la méthode Ezzo, qui est ni plus ni moins un mode d’emploi pour élever ses enfants selon une lecture très rigide de la Bible, notamment certains versets où il est fait mention de l’importance de la correction physique.

Celui-ci entre autres : «Celui qui ménage sa verge hait son fils, mais celui qui l’aime cherche à le corriger.»

Luc a mis la main sur une copie en anglais du «manuel» de la méthode, dont je traduis le titre : élever ses enfants à la façon de Dieu (Growing Kids God’s Way). «C’est un livre qui est très important dans le mouvement, c’est là-dedans qu’on indique comment frapper, pourquoi frapper.»

Il se rappelle avoir vu une version en français «avec le logo de l’Association [d’Églises baptistes du Québec] dessus».

Enseignée à partir de 1984 en Californie par Gary et Anne Marie Ezzo, la méthode a rapidement gagné en popularité jusqu’à devenir la référence au sein de plusieurs églises baptistes, notamment au Québec. Il est écrit, dans le paragraphe traitant de l’utilité de la douleur, que «la correction physique a un objectif, aider un enfant à se concentrer et à dominer ses faiblesses morales».

On prône aussi l’isolement «à partir de neuf mois».

La méthode Ezzo prévoit une gradation des mesures, allant de l’avertissement à la correction physique, selon la gravité du geste. Aucune «activité rebelle» ne doit être tolérée, ni une moue, ni un commentaire, ni une seule minute de retard. Là où le reste de la société voit un geste de «punition», les baptistes y voient de «l’amour».

Cette conviction n’a jamais changé, assure Luc, même avec l’affaire Guillot. «Il y a une hypocrisie qui est répandue. Publiquement, ils ont reculé, mais en réalité, ça n’a pas changé, c’est encore ça. Ce qu’ils ont enlevé, c’est l’objet, parce que ça contrevient au Code criminel et que ça devient risqué de faire la promotion de l’objet. Ils s’en tiennent à la correction physique avec force raisonnable.»

Selon leur lecture des textes religieux, frapper avec un objet était plus conforme à la Bible «puisque la main est là pour donner de l’amour».

Elle peut maintenant donner la fessée.

Le malaise avec cette position, c’est qu’elle implique que chaque personne doit tracer la ligne entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Ainsi, dans son esprit, Claude Guillot ne la franchissait pas, et c’est semble-t-il l’avis de certains parents qui lui avaient confié leurs enfants.

Donc, à partir du moment où on permet une violence «raisonnable» sur un enfant, on ouvre la porte à ce qu’elle ne soit pas.

C’est comme si on disait qu’on peut frapper un peu une femme.

Mais pas trop.

Luc, qui a encore la foi, rejette les dogmes. «Il y a certaines choses qui sont faites au nom de Dieu et c’est exactement le contraire qu’il a fait. Quand tu es là-dedans, tu ne le vois pas parce que ta réalité est tordue. Tout est codé, tout est défini, tu n’utilises plus ton cerveau ni ton jugement.»

* Prénoms fictifs

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ET QUE FERAIT JÉSUS?

«Si Jésus était marié et qu’il avait des enfants, il leur donnerait la fessée. […] Jésus croit à la Bible, il l’aurait fait.»

L’affirmation est tirée — et traduite — d’une vidéo de John Piper, un pasteur américain dont les enseignements sont respectés. Il va même plus loin. «La vraie question est pourquoi une personne en vient à penser qu’il ne faut pas donner la fessée à un enfant? D’où ça vient, ça?»

Il montre du doigt une société trop permissive. «Dans la société, on parle beaucoup de ces parents qui ne disent pas non. Le mouvement baptiste, d’une certaine façon, vient répondre à ça. Ça parle à certaines personnes», constate Luc.

Dans la vidéo, Piper déplore que la fessée (spanking) soit «associée à faire du mal à un enfant», surtout que «les enfants ont de petites fesses enrobées». Il se vante d’avoir corrigé ses enfants et raconte, sur le ton léger de l’anecdote, une fois où un de ses fils a fait une petite marque de crayon orange sur un mur. «Alors on va dans la chambre et “Clac”! J’aime cet enfant pour mourir, et il pleure facilement, alors il pleure. Quand il a fini de pleurer, grosse colle et je lui dis : “Ne refais pas ça, OK?”»  

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DES CHIFFRES 

Selon les données de l’Enquête nationale des ménages de 2011 de Statistique Canada, le Québec comptait alors près de 95 000 chrétiens évangéliques, les trois principaux groupes étant les baptistes avec 36 600 fidèles, les pentecôtistes avec un peu plus de 40 000 croyants, et quelque 17 000 personnes qui se sont identifiées dans la catégorie générale des évangélistes. Selon les données de 2014 du Pew Research, un Américain sur quatre se dit évangélique.