Pour Blanche Gilbert-Demers, qui a rendu l’âme en janvier, la meilleure façon pour qu’un élève se rende au diplôme, c’était de s’arranger pour qu’il aime l’école et s’y sente bien.

Blanche s’est retournée dans sa tombe

CHRONIQUE / C’est certain qu’elle est au courant, elle se tenait informée de tout, rien ne lui échappait même avec ses 98 ans bien sonnés.

Elle ne manquait surtout pas une nouvelle sur l’éducation.

Normal, Blanche Gilbert-Demers a commencé à enseigner dans les années 50, je l’ai rencontrée une première fois pour une chronique, une autre fois pour mon livre Dans une classe à part — histoires de profs inspirants, puis pour le simple plaisir de jaser avec elle. 

Elle en avait long à dire.

Je l’entends encore, avec sa voix rauque et ferme, une voix qu’on n’aurait pu imaginer parfaite pour rappeler ses élèves à l’ordre, mais qu’elle préférait adoucir pour mieux se faire écouter.

Je me souviens de ce jour-là, c’était un lundi de mai 2016, elle avait Le Soleil du vendredi devant elle ouvert à la page 7. Elle m’attendait de pied ferme. 

- As-tu vu ça?

Elle m’a tendu le journal, j’ai vu le gros titre «À l’école jusqu’à 18 ans», un exclusif du collègue Jean-Marc Salvet, qui avait appris que la commission politique du Parti libéral du Québec proposait que le gouvernement adopte cette mesure.

Blanche était rouge de colère.

- Si t’as pas réussi à donner le goût de l’école au jeune rendu à 16 ans, ça ne marchera pas plus jusqu’à 18 ans. Tu vas juste l’écœurer encore plus. 

Blanche n’en démordait pas, il faut tout faire pour que les enfants aiment l’école dès qu’ils y mettent les pieds. Elle me répétait que tout se joue dans les premières années, que c’est trop tard après, qu’on ne fait alors que réparer les pots cassés. Et les pots cassés, ce sont des enfants.

Ne l’oublions pas.

Avant de promettre l’école jusqu’à 18 ans, on devrait promettre de plus petites classes dans les premières années, avec toutes les ressources qu’il faut pour que tous les marmots partent du bon pied. Un peu comme en vélo, si tu pars tout croche, tu as plus de chance de tomber. 

Et plus tu tombes, moins tu as le goût de remonter sur le vélo.

Quand elle enseignait, elle héritait le plus souvent des classes difficiles, et elle arrivait toujours à venir à bout des élèves les plus récalcitrants. Parce qu’elle les aimait, bien sûr, et parce qu’elle ne renonçait jamais. Elle avait une règle toute simple, à laquelle elle ne dérogeait pas, tous les élèves devaient avoir bien compris une notion avant de passer à la suivante. 

Quand je l’ai rencontrée pour le livre, elle m’a raconté la fois où un élève n’arrivait pas à comprendre la règle de trois, peu importe l’explication. Blanche avait beau tourner la règle mathématique dans tous les sens, rien à faire. «Pendant ce temps-là, il s’imaginait qu’il n’était pas bon. Je lui ai expliqué jusqu’à ce qu’il comprenne.»

Même si tous les autres avaient compris.

Elle lui a fait une démonstration. Elle a demandé aux élèves de déposer leur sac à l’avant de la classe, elle a fait une règle de trois avec les sacs. Après quelques tentatives, l’enfant a compris. «C’est sûr que ça a été plus long comme explication, mais ce n’était pas une perte de temps, au contraire.»

Elle a refait le coup des sacs avec un autre élève qui n’arrivait pas à comprendre pas la notion de multiplications. Là encore, tous les sacs se sont retrouvés devant la classe, elle les a séparés, puis regroupés. Eurêka. «Il a crié : “J’ai compris!!!” Il était tellement fier de lui. Je me suis peut-être gagné un mois d’explications en faisant ça!»

Et il pouvait passer à la notion suivante.

Sans creuser un retard.

Et c’est ce qui se produit aujourd’hui quand un élève passe d’une année à la l’autre sans avoir acquis toutes les notions, il creuse un retard, puis un fossé. Il s’enlise à l’école comme dans du sable mouvant.

C’est pour ça que Blanche était contre l’école jusqu’à 18 ans.

Elle a rendu l’âme en janvier, je suis sûre qu’elle a entendu la CAQ et les libéraux revenir avec ça, qu’elle s’est retournée dans sa tombe. Je l’entends pester, répéter que la meilleure façon pour qu’un élève se rende au diplôme, c’est de s’arranger pour qu’il aime l’école, et qu’il s’y sente bien.

Et bon.

Pas de l’obliger à y rester deux ans de plus.