La Régie de l’assurance maladie du Québec ne couvre pas les frais des soins dentaires que ce soit esthétique ou non et peu importe la raison.

Avoir des dents, un luxe?

CHRONIQUE / «Quand j’ai appelé à la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) pour savoir si les implants étaient couverts, on m’a dit que c’était un luxe.»

Un luxe, des dents?

Apparemment, oui. Louise Grégoire l’a appris à ses dépens à la suite d’une chirurgie de reconstruction de sa gencive supérieure en 2011. «Je n’avais pratiquement plus de gencive, elle s’était dégradée pour une raison inconnue. Pour la reconstruire, il a fallu faire une greffe osseuse de la hanche à la gencive. La greffe a été payée par la RAMQ, mais ça s’arrêtait là.»

Pour avoir des dents, elle devait payer.

Même chose pour la gencive du bas. «Il y a environ cinq ans, il me restait une dizaine de dents en bas, ça commençait à faire comme en haut. Les dents se déchaussaient, ne tenaient pas. Ils ont décidé de les enlever.»

À ses frais.

Complètement édentée, avec des gencives fragiles, elle a dû opter pour des implants dentaires. «J’en ai eu quatre en haut et trois en bas, à 1800 $ chacun.» Elle a aussi dû payer pour des dentiers adaptés aux implants. «En bas, ça a tenu, mais en haut, les implants tombaient…» Louise a dû refaire poser de nouveaux implants, en vain, ils tombaient eux aussi.

Cet été, rebelote. «Je me suis fait poser de nouveaux implants, des implants zygomatiques qui sont plus longs, ils sont vissés dans la joue. C’était ma dernière option.» Coût de la chirurgie, 14 000 $. «Là, il va me rester à payer les prothèses [les dentiers], ça va me coûter 13 800 $.»

Elle a bien essayé de voir s’il pouvait y avoir une exception, vu que son problème de gencives est d’ordre médical et, se disait-elle, avoir des dents n’est pas un caprice, ne serait-ce que pour manger. «J’ai appelé à la RAMQ, on m’a dit qu’il n’y avait rien à faire, que ça ne servait à rien d’insister.»

Toutes ses économies y sont passées. «J’ai dû prendre tout mon CELI, toutes mes économies et tout mon fonds de pension, et j’ai aussi dû payer environ 10 000 $ en impôts en retirant mon fonds de pension. Ce n’était pas un gros fonds de pension, mais c’est plate pareil, je n’en ai plus.»

Elle n’a plus un sou pour acheter ses prochaines prothèses. «Je vais être obligée d’emprunter pour les payer, ça n’a pas de bon sens, je n’ai plus rien. Je suis rendue à un total de 63 500 $ en tout. J’ai 64 ans et je ne veux pas me retrouver sans prothèse dans la bouche.»

Louise m’a fait parvenir une enveloppe contenant toutes les factures qu’elle a dû payer depuis sa chirurgie. Elle a fait affaire avec la Clinique de réhabilitation en prosthodontie de Québec, qui indique d’ailleurs sur certaines factures : «soins prosthodontiques pour non fins esthétiques».

Ce n’est pas pour avoir de belles dents, c’est pour avoir des dents tout court.

Que ce soit esthétique ou pas n’émeut pas la RAMQ pour qui les soins dentaires sont exclus de la couverture, peu importe la raison. «Si je m’étais fiée à eux, je n’aurais pas de dents dans la bouche…» Les règles sont sans équivoque, le territoire de la carte soleil s’arrête aux gencives.

Ses frontières sont définies sur le site de la RAMQ. «En milieu hospitalier, l’assurance maladie couvre certains services de chirurgie buccale. Les examens, l’anesthésie locale ou régionale et les radiographies qui sont liés à la chirurgie sont aussi couverts. Toutefois, vous devez payer l’extraction des dents et des racines, à l’exception des enfants de moins de 10 ans et des prestataires d’une aide financière de dernier recours.»

Tout le reste est du luxe.

Le gouvernement a corrigé le tir en avril pour les enfants dont la bouche et les dents sont ravagées par un cancer, uniquement par un cancer, après qu’une mère eut dénoncé publiquement le refus de la RAMQ de payer. «Une proportion importante des enfants qui ont eu un cancer pédiatrique sont à risque d’avoir à vivre avec des séquelles buccodentaires, avait indiqué en janvier la ministre de la Santé, Danielle McCann. La mise en place de ce programme apportera une lueur d’espoir additionnelle à toutes les personnes, tant les enfants que leurs proches. Il s’agit d’une mesure concrète qui vient augmenter l’accès à des soins et à des services de qualité pour la population du Québec, et plus particulièrement pour les petits survivants de cancers.»

Et les autres?

Et les petits survivants d’autres maladies?

Et Louise?

Au cabinet de la ministre, son attaché de presse Alexandre Lahaie indique que la couverture des soins dentaires par la RAMQ pourrait être élargie. «Il y a une analyse qui est faite présentement au ministère pour étudier cette question-là, et le ministère va nous faire des suggestions.»

Quand? «Il n’y a pas de durée, pas de timeline

Il y a une intention.

Et à quoi ça pourrait ressembler? Trop tôt pour le dire, évidemment. Trop tôt pour dire si on s’en tirera en couvrant de rares exceptions ou si on en profitera pour s’attaquer à l’aberrante exclusion de tout ce qui a trait aux dents, comme si elles ne faisaient pas partie du corps.

On traite le mal d’oreille, pas la rage de dents.

Jusqu’à ce que le ministère se fasse une tête, qu’il transmette le fruit de ses cogitations à la ministre et que la ministre se fasse une tête, des «Louise» continueront à devoir payer pour avoir des dents dans la bouche ou à devoir se passer de dents s’ils n’ont pas les moyens de s’en payer.

Il n’y a aucune exception.

C’est ironique tout de même quand on sait qu’il y a des exceptions pour des soins esthétiques, entre autres pour faire remonter ses paupières, se faire greffer des cheveux, faire corriger son buste, atténuer une cicatrice, se faire enlever un excès de peau ou de graisse. Entre 2013 et 2015, la RAMQ a accepté un peu plus de 6000 demandes d’exemption, elle en a refusées autour de 2400. 

Sur le site de la Régie de l’assurance maladie, on explique qu’«aucun service rendu seulement pour des raisons d’esthétique n’est couvert par le régime d’assurance maladie. Il faut donc qu’un médecin détermine si le service demandé est nécessaire ou non sur le plan médical». 

Il doit remplir le formulaire 4248, indiquer la chirurgie plastique dont il est question et expliquer en quoi elle est justifiée, que ce soit pour des raisons physiques ou psychologiques. On reconnaît donc qu’un problème purement esthétique peut être un problème de santé. 

Mais pas être complètement édenté.