Chantal Guay a voté lundi dans son CHSLD pour le principe, le cœur n’y était pas, avec cette impression de choisir le «meilleur menteur».

Au sous-sol, la démocratie

CHRONIQUE / La veille encore, Chantal ne savait pas où elle devait aller voter, ni pour qui, pas qu’elle ne s’intéresse pas à la politique, mais parce que la politique ne s’intéresse pas à elle.

Elle habite au CHSLD Saint-Augustin à Beauport.

À 54 ans, elle y est depuis huit ans, quand elle est devenue trop «lourde» pour la dame qui s’occupait d’elle depuis plus de 40 ans. Née prématurée avec de sérieux handicaps, elle a été placée à 4 ans. 

«Ma mère ne voulait plus de moi.»

Toujours est-il qu’après quatre ans sur la liste d’attente pour une place en CHSLD, le téléphone a sonné par un dimanche après-midi, une place venait de se libérer, elle avait 24 heures pour donner sa réponse. Le lendemain, elle partait en transport adapté, laissant toute sa vie derrière, n’ayant rien pu apporter avec elle.

Elle se souvient encore du choc, elle s’en est remise depuis, a réussi à faire du CHSLD sa maison, à s’y sentir chez elle.

Je l’ai rencontrée la première fois en 2017, elle me racontait qu’elle s’était habituée à plein de choses, sauf à celle-ci, qu’on ne tenait pas vraiment compte d’elle comme d’une personne, mais plutôt comme un ensemble de besoins primaires à combler, et encore. «Ils nous placent et on n’existe plus, m’avait-elle dit alors. Tu manges, t’es logé, ferme-toi. Ce que je veux est simple, je demande juste au gouvernement de penser qu’on a un cœur et un cerveau.»

Elle est encore au même point.

Pas vraiment en fait, elle mangeait mieux avant.

C’est un autre dossier.

Je l’ai appelée dimanche pour savoir si elle allait voter, personne ne lui en avait parlé, elle n’avait pas vu d’affiches non plus. Elle s’est informée, elle a su que le bureau de vote itinérant allait s’arrêter à son CHSLD entre 9h30 et 15h le lendemain au petit local des bénévoles. 

Au sous-sol.

J’aurais voulu suivre le bureau itinérant, je me suis prise trop tard, j’ai donc eu l’idée d’accompagner Chantal dans l’exercice son devoir de citoyenne. J’ai demandé la permission au CIUSSS, une des filles aux communications m’a accompagnée, «juste pour que tout se passe bien».

Chantal a toute sa tête, ce n’est pas le cas de tous les résidents du CHSLD, plusieurs de ceux qui n’ont pas toute leur tête, et c’est un euphémisme, reçoivent une carte d’électeur. J’ai écrit sur le sujet samedi, une dame s’inquiétait que sa mère et sa belle-mère puissent voter, même si elles sont déclarées totalement inaptes.

Une amie, dans un autre CHSLD, a été témoin de ça.

J’ai donc rejoint Chantal vers 11h, on s’est dirigées vers le sous-sol où deux femmes s’occupaient de faire voter les résidents qui se présentaient, en essayant de les accommoder le plus possible selon leur capacité à tenir le crayon. On leur demandait seulement leur nom, pas de preuves d’identité.

Ni de preuve d’adresse.

Élections Canada m’a permis d’assister au vote de Chantal à la condition que je ne prenne pas de photo. La loi est pourtant sans équivoque. «Pendant le vote, les médias ne peuvent prendre des photos ou filmer à partir de l’entrée d’un bureau de vote du moment qu’ils ne dérangent pas les électeurs ni ne compromettent le secret du vote.»

Passons.

De toute façon, vous n’auriez vu qu’une affiche, un gros cercle jaune avec une flèche dessus, collée avec du masking tape sur le cadre de la porte. J’aurais pu aussi prendre la photo du trou dans le plafond suspendu.

Alors nous voici dans le corridor au sous-sol à attendre le tour de Chantal, nous tenant le long du mur pour laisser passer les chariots contenant les dîners. Avant nous, un homme a voté, très lucide lui aussi, vous l’avez sûrement déjà vu si vous allez au CHUL, il est un des meilleurs vendeurs de billets pour la Fondation Maurice Tanguay.

Au tour de Chantal, je me suis assise en retrait, les dames ont installé l’isoloir sur la tablette du fauteuil roulant de Chantal.

Elle a voté.

Elle l’a fait pour le principe, le cœur n’y était pas, avec cette impression de choisir le «meilleur menteur». Peu importe le premier ministre, ça ne changera pas grand-chose à sa vie pour les quatre prochaines années, elle ne s’est jamais sentie concernée pendant la campagne.

Les partis ont pourtant fait leur lot de promesses en santé et en services sociaux, malgré que ce soit des compétences provinciales. À peu près rien pour Chantal. La seule fois où on a parlé des handicapés, c’est pour leur offrir l’aide à mourir.

Ça en dit long.

Chantal et moi sommes remontées chez elle après, les préposés s’affairaient à distribuer les plateaux, le sien arrivait justement quand nous sommes entrées dans sa chambre. J’ai soulevé le couvercle. «C’est souvent un repas froid.» Dans l’assiette, un pain fourré avec une salade de nouilles.

Elle a mangé comme elle a voté, par dépit.