Chronique

Les amitiés véritables

CHRONIQUE / De tous vos amis Facebook, combien pouvez-vous en appeler en pleine nuit si vous avez besoin de parler à quelqu’un?

Un ou deux?

Voyez, c’est mon baromètre de l’amitié, pouvoir tirer une personne de son sommeil en sachant qu’elle va nous écouter. En sachant que ça va dans les deux sens, que l’autre aussi peut appeler n’importe quand.

Ça et pouvoir pleurer.

Je vous racontais dimanche l’histoire de Pierre et d’Errol, qui se sont connus dans un quartier ouvrier de Port-Alfred, à cinq ans, qui ne se sont jamais perdus de vue. Ils ont fêté, en août, 60 ans d’amitié.

Ils ne sont pas seuls.

J’ai reçu des dizaines de courriels de vieilles amitiés qui résistent aux années et aux intempéries. Chantale m’a écrit, elle avait à peine 10 mois quand Linda est née. «Lorsque j’ai commencé à parler et marcher, je disais à ma mère que je voulais aller voir “le bébé”. Le bébé, c’est ma grande amie, on était des voisines.»

Le bébé l’a aidée à passer au travers de moments difficiles. Elles se parlent souvent, traversent le Parc quand elles ont le goût de se voir.

Louis, lui, en est à un demi-siècle d’amitié. «En 1965, quand j’étudiais au collège classique Saint-Marie, sur la rue Bleury, je travaillais comme placier à la Place des Arts, toute nouvelle à l’époque. Au temps de l’Expo 67, nous étions plus de 150 étudiants à y travailler. Mardi prochain, je retrouve mes amis de l’époque pour le dîner. On se retrouve presque chaque mois et ça fait plus de 50 ans que ça dure... C’est le nœud le plus solide de mon câblage vital!»

Et pourtant, on parle peu d’amitié, de la vraie affaire. Dans un rapport publié en février 2016 par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) à partir de données de Statistiques Canada, on apprend — on s’en doutait un peu — que plus on a d’amis proches, plus on aime sa vie. On parle ici du distillat des amis Facebook, quand s’évaporent les simples connaissances.

De vrais amis.

Voici la définition de l’ISQ. «Les amis proches sont [...] des individus avec qui nous ne sommes pas apparentés, mais avec qui nous sommes à l’aise, à qui nous pouvons dire ce que nous pensons et à qui nous pouvons demander de l’aide. Ces relations sont envisagées comme des liens forts permettant du soutien émotif, de la compagnie, de l’aide financière d’urgence et de la réciprocité.»

Ado, je transcrivais sur des feuilles que j’affichais dans ma chambre des phrases que je glanais ici et là. Il y avait celle-ci : «Les amis, c’est comme les taxis, on n’en trouve plus quand le temps est à l’orage.»

Et celle-là, qui n’a rien à voir avec l’amitié : «Combien de gens qui rêvent d’éternité ne savent pas quoi faire un dimanche quand il pleut?»

Je l’aime bien.

Remarquez, un dimanche pluvieux passe plus vite avec un ami. Et ce que nous apprenait aussi l’Institut de la statistique du Québec, c’est que 9 % des hommes disent n’avoir aucun ami, contre 7 % pour les femmes. Et le nombre d’amis décroît avec l’âge, plus rapidement chez les messieurs.

Après 65 ans, une personne sur cinq n’a pas d’amis. 

Comme cet homme qui m’a raconté dimanche qu’il aimerait tellement en avoir un. La soixantaine avancée, il se retrouve seul aujourd’hui, avec aucun ami proche à qui se confier, avec qui se rappeler des souvenirs. 

Avec qui rire non plus.

Sans surprise, on constate que trois amitiés sur quatre sont entretenues sur les réseaux sociaux, mais quand même, autour du tiers sont faites de contacts en chair et en os. Chez les jeunes, l’école est un incubateur important de l’amitié, qui trouve son prolongement dans le virtuel. 

Ou en «vrai».

Comme Errol et Pierre, qui ont fait leur primaire et leur secondaire ensemble, et qui ont entretenu leur amitié après.

Parce que l’amitié, ça s’entretient.

C’est aussi l’histoire de Marcel, qui a connu Jean et Roger quand ils étaient des «ti-culs de Rosemont», à Montréal. Marcel m’a écrit quelques mots dimanche, il m’a envoyé un égoportrait de lui avec ses deux amis, pour me dire qu’ils en sont à 75 ans d’amitié. 

Des vieux chums, au propre et au figuré.

On pourrait dire qu’ils fêtent leur amitié d’albâtre, comme si c’était des noces. Pas juste pour la blancheur de leurs cheveux, mais pour la longévité de cette pierre dont on a retrouvé des sculptures datant de 4000 ans avant notre ère. Une pierre qui se façonne bien, qui résiste au temps.

Et qui, quand on prend le temps qu’il faut pour la polir, brille comme le marbre.

Chronique

Du sang sur les mains

CHRONIQUE / Ça fait déjà un bout, je jasais avec un psychiatre qui me faisait remarquer que, dans sa pratique, plus le patient est malade, moins il veut être soigné.

Plus il est déconnecté de la réalité.

Si le médecin juge que le patient peut être dangereux pour lui ou pour les autres, il peut l’hospitaliser quelques jours contre son gré et demander un «P-38» au tribunal pour pouvoir lui prodiguer les soins dont il a besoin. C’est une façon de suspendre son droit de refuser les traitements.

En santé «physique», c’est le contraire.

Plus le patient souffre, plus il est malade, plus il acceptera les traitements proposés par le médecin.

En santé «physique», les refus de soins arrivent généralement en fin de vie, quand la mort est toute proche et que la qualité de vie n’y est plus. On refuse ce qu’on appelle l’acharnement thérapeutique, on laisse la nature faire son œuvre. Et on accepte, rendus là, les soins de confort.

Rien à voir avec Éloïse Dupuis, cette jeune femme de 27 ans, témoin de Jéhovah, qui a refusé une transfusion sanguine à la suite de son accouchement. Le rapport du coroner Luc Malouin déposé la semaine dernière précise qu’elle est morte d’une infection, mais que son décès était «évitable».

Qu’une transfusion, la «seule solution médicale», aurait pu la sauver.

Toujours selon le rapport du coroner, Éloïse aurait refusé la transfusion cinq fois, «en toute connaissance de cause», même en sachant qu’elle y laisserait probablement sa peau. Invoquant ses convictions religieuses, elle a pris le risque de faire un orphelin plutôt que de contrevenir à ses croyances.

Elle ne voulait pas déplaire à Dieu.

Parce que Dieu, nous expliquent les témoins de Jéhovah sur leur site Internet, est très clair là-dessus, il ne faut pas «manger de sang». 

Il en va du boudin comme des transfusions sanguines. 

Voyez. «Après le Déluge, Dieu a permis à Noé et à sa famille d’ajouter la viande à son alimentation. Mais il leur a demandé de ne pas manger le sang. «La chair avec son âme, son sang, vous ne devez pas la manger». Ce commandement s’applique à tous les humains, puisque tous descendent de Noé.»

C’est ainsi que, plus tard, quand l’enfant d’Éloïse posera des questions sur sa mère, on lui dira que Dieu a interdit à Noé de manger du sang.

Et qu’elle a écouté Dieu.

Elle n’est pas la seule. De temps en temps, d’autres cas sont rapportés à travers le monde, d’autres témoins de Jéhovah qui sont morts parce qu’ils ont refusé une transfusion sanguine. Chaque fois, on invoque le «consentement libre et éclairé» à se laisser mourir. Même si ça part de Noé.

Même si le coroner Malouin a noté qu’Éloïse avait peur d’être rejetée par sa communauté si elle acceptait le sang qui aurait pu la sauver.

Les juifs accordent aussi une grande importance aux saintes Écritures, et ils ne peuvent pas non plus «manger de sang», d’où la viande casher. Mais, ils peuvent accepter les transfusions sanguines. Pourquoi? Parce qu’ils suivent un autre enseignement de Dieu, la vie est sacrée.

Et vlan.

On pourrait aussi citer Marc dans le Nouveau Testament : «Il n’est rien d’extérieur à l’homme qui, entrant en lui, ne puisse le souiller».

Incluant le boudin.

Même logique pour l’islam. Les transfusions sanguines sont permises quand la vie est en jeu. Le Coran a l’avantage d’être clair là-dessus. «Il vous a détaillé ce qu’Il vous a interdit, à moins que vous ne soyez contraints d’y recourir».

Les témoins de Jéhovah s’obstinent encore, eux, à obliger les membres de leur communauté à refuser des soins pour des fables qui remontent bien avant l’identification du facteur rhésus. À faire de ceux qui meurent au bout de leur sang des modèles de piété à travers les impies.

Les témoins de Jéhovah ne mangent pas de sang.

Mais ils en ont sur les mains.

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La (belle) vie après la DPJ

CHRONIQUE / Vous commencez à me connaître, j’ai un faible pour les histoires qui ont tout pour mal finir, mais qui finissent bien. Comme celle de Maryline Paradis-Poitras.

Très tôt, elle comprend que ce qu’elle vit à la maison n’est pas normal. Ses deux parents sont gelés comme des balles, le frigo est pratiquement toujours vide, son père part pendant des jours.

Revient en s’excusant.

«Quand il revient, il y a une petite accalmie. Puis ça recommence, les engueulades, la violence. Je me souviens une fois, mon frère avait par accident entré un hameçon dans mon doigt. Mon père était hors de lui, il courait après avec sa carabine. Ce genre de choses, ça faisait partie de mon quotidien.»

Quand son père repart, ça va un peu mieux.

Mais sa mère se défoule sur elle. «Ma mère semble y prendre plaisir, elle me fait vivre sa peine et sa colère, comme si tout le mépris qu’elle a pour lui, c’est moi qui dois le recevoir. À ses yeux, je suis comme mon père, je lui ressemble tellement physiquement, je suis une menteuse et une bonne à rien. Je ne peux rien dire, ni rien faire, je suis toujours la fautive. J’encaisse les insultes sans rien dire.»

Sa mère héberge toute sorte de monde, dont un ami qui vient de sortir de prison. «Il avait agressé ses trois enfants.»

Elle doit laisser sa chambre, dort sur un matelas dans la salle de lavage.

À 11 ans, Maryline commence à garder des enfants et à distribuer des cartes de bingo le mardi soir. Sa mère prend presque tout son argent. «Elle me dit qu’il faut s’entraider dans la famille.»

L’argent va au pusher, pas à l’épicier. «Ma mère ne s’occupe pas de moi. Des fois, je vole un pain chez IGA pour manger.»

À 12 ans, Maryline en a assez, elle va rencontrer à son école une intervenante en toxicomanie. «Ce que je voulais, c’est comprendre ma mère, comprendre sa dépendance, pourquoi elle agissait comme ça. Je lui ai raconté ce que je vivais à la maison, c’était la première fois que j’en parlais.»

Ils ont fait un signalement à la DPJ. «Ils sont venus un soir, ils ont posé des questions à moi et à mon frère, mais ma mère était dans le corridor et elle nous fusillait du regard. Évidemment, on n’a rien dit, on avait peur, elle était là et elle écoutait ce qu’on racontait à l’intervenante.»

La DPJ est repartie, a fermé le dossier.

«Quand j’ai appris que le signalement n’avait pas été retenu, j’étais complètement découragée. Je suis revenue à la maison, je me suis fait couler un bain, je me suis immergée dans l’eau pour mourir. Je voulais mourir...»

Maryline a raconté ça à l’intervenante, qui a relancé la DPJ. «Je leur ai dit de ne pas nous rencontrer en présence de notre mère.»

Le signalement a été retenu le 3 mars. 

Un cadeau. 

«C’est le jour de ma fête.»

Elle n’a jamais remis les pieds chez elle, même pas pour aller chercher ses affaires personnelles. Avant de partir pour l’école, elle avait mis dans un sac quelques morceaux de vêtements et son journal intime.

Maryline avait mis dans le coup une de ses tantes, la sœur de sa mère, qui a accepté de l’héberger. Elle est restée là neuf mois. «C’était le jour et la nuit. Je passais d’un milieu où il n’y avait aucune règle à un milieu où j’avais une heure où je devais rentrer, où je devais faire mon lavage...»

Elle a demandé à aller en centre d’accueil, a atterri dans un foyer de groupe, avec neuf autres filles, toutes avec des troubles de comportement. «Ça a cliqué, je me sentais bien là. Mes notes ont remonté.»

Sa tête aussi.

À 17 ans, Maryline avait un chum, elle a demandé la permission d’aller vivre en appartement avec lui. 

Maryline a entrepris des études en éducation spécialisée, elle a obtenu son diplôme et a trouvé un travail auprès de jeunes filles qui, comme elle, ne l’avaient pas eu facile. Des filles qui avaient vécu dans la violence, dans les abus. «Un jour, une fille m’a raconté les agressions sexuelles qu’elle avait vécues, je lui ai dit de porter plainte. Elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a lancé: “Tu me dis de faire quelque chose que tu n’es pas capable de faire”.»

Maryline a perdu pied. «J’avais vécu des agressions sexuelles, de notre voisin pendant plusieurs années et du pédophile que ma mère avait hébergé, une fois, il m’avait demandé de lui faire une fellation.»

La digue a lâché. «J’ai fait une dépression, j’ai laissé mon chum, j’ai perdu mon emploi. Je suis allée en thérapie.»

On lui a donné le même conseil qu’elle avait donné à cette fille.

«Je suis allée voir la police et j’ai porté plainte contre mes deux agresseurs. Le voisin a plaidé coupable, j’ai juste eu à témoigner une fois. J’avais besoin qu’il sache que je savais, que je me souvenais. Le deuxième, ça a été plus difficile, il a plaidé non coupable, j’ai témoigné plusieurs fois, il y avait des détails qui n’étaient plus clairs, comme la couleur du divan, du tapis...»

Assez pour semer un doute raisonnable. «Le juge m’a dit: “Je vous crois, mais je ne peux pas le déclarer coupable”. Je me suis effondrée en sortant, dans la cage d’escalier, je criais, je hurlais! Ça a duré 15 minutes, j’ai repris mon auto, je suis revenue chez moi. Et ça a été fini, plus de cauchemars, plus de flashbacks...»

Le verdict importait peu. «Il m’a entendu raconter, il était derrière moi. M’entends-tu? Réalises-tu le tort que tu as fait? C’était comme un tête-à-tête, c’était l’objectif, qu’il sache le mal qu’il m’a fait.»

Chronique

Les recettes à Barrette

CHRONIQUE / Chantal Guay n’était pas au Centre des Congrès le 23 novembre 2016 quand le ministre de la Santé a fait servir les nouveaux menus concoctés pour les CHSLD. Elle n’était pas non plus à l’ITHQ lundi pour entendre Gaétan Barrette annoncer l’octroi de 100 000 $ pour ajouter 40 nouvelles recettes.

Elle était chez elle, au CHSLD Saint-Augustin à Beauport.

Chantal a 52 ans, elle habite là depuis presque cinq ans, dans une petite chambre avec vue sur le fleuve.

Je vous avais parlé d’elle en mars, elle voulait me dire qu’elle recevait de bons soins, que son corps recevait de bons soins. Mais qu’on ne s’occupait pas d’elle comme d’une personne, juste comme d’une peau à laver à la débarbouillette, un sac de stomie à vider, une bouche à nourrir.

Elle n’en voulait pas aux préposés «au cœur gros comme un autobus».

Elle les voit courir.

Elle m’a rappelée à la fin de l’été, elle voulait me parler de ces nouveaux repas, tous cuisinés à Robert-Giffard avant d’être acheminés dans différents CHSLD de la ville. Certains éléments en sachets sont réchauffés, les protéines sont cuites sur place, le tout est assemblé selon le choix des résidents.

«Ce n’est pas bon et c’est mal présenté, regrette Chantal. Je suis sur le comité des bénéficiaires, on a voté sur les nouveaux menus. On était neuf, il y en a cinq qui ont dit que c’était méchant, quatre ont dit que c’était passable.»

Elle fait partie des «méchants».

Je suis allée la voir pendant l’heure du midi, elle recevait son plateau quand je suis arrivée. Du spaghetti, un classique. Et quelques morceaux de cœur de Romaine dans un bol, sans accompagnement, à part le petit contenant de vinaigrette italienne. Pour dessert, du «blanc mange» à la vanille.

«Si ça goûte la vanille, ça, je me remets à marcher!»

Vous avez déjà goûté à ça, du «blanc mange»? C’est comme l’emblème de la bouffe d’hôpital.

Mais à 2,22 $ par repas, on ne peut pas faire de folie.

Chantal m’a montré des menus qu’elle a conservés. «On a toujours la même soupe et le même dessert au dîner et au souper. Et les mêmes menus reviennent aux trois semaines, en boucle. Ça revient vite...» Elle note ce qui manque. Ça arrive souvent. Le jour où j’y suis allée, on avait oublié le lait.

Karine, la gentille infirmière auxiliaire, est allée lui chercher un berlingot.

Manger, c’est à peu près le seul plaisir qui reste à Chantal. 

Là-dessus, le ministre Gaétan Barrette est d’accord avec elle. Il l’a dit lundi en conférence de presse pour annoncer qu’il donnait 100 000 $ à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec pour concevoir 40 nouvelles recettes pour les communautés culturelles. En plus des 72 autres recettes concoctées l’an dernier. «L’enjeu, c’est de servir à ces gens-là du réconfort, du bonheur.»

L’histoire ne dit pas pourquoi on ne popote pas les nouvelles recettes à l’interne.

Lisa Frulla, la directrice de l’ITHQ, en a ajouté. «Qui aime manger aime vivre. Ce qu’on veut faire, c’est de continuer à donner du plaisir.»

Plus facile à dire qu’à faire, constate le président du comité des usagers de la Capitale-Nationale, Gaëtan Pruneau «Les échos que nous avons pour les centres de la Vieille-Capitale sont que les repas ne sont pas bons. Il s’agit des commentaires que nous recueillons de la part des familles et des résidents de façon aléatoire. L’avis général est que les repas sont mauvais et, à certains endroits, les résidents se privent de manger, car ce n’est pas à leur goût.»

C’est le cas de Chantal.

J’ai parlé mardi à Marc Thibeault hier, directeur de la logistique au CIUSSS de la capitale nationale, et à Marie-Claude Rochon, coordonnatrice. «De façon générale, c’est apprécié», assure Mme Rochon, qui dit être en lien avec les comités d’usagers.

Pas celui de Chantal ni de Gaëtan, visiblement.

Depuis l’implantation en janvier, elle explique que des changements ont été apportés à la suite de commentaires des résidents. Le chili végétarien est passé à la trappe, remplacé par les bonnes vieilles «bines». On a réintroduit les frites, les assiettes froides et les hamburgers.

Depuis janvier, 17 établissements de la région ont été intégrés au système. «On est à peu près rendus à mi-chemin de l’implantation, ça se passe très bien, affirme M. Thibeault. On sert 15 000 repas par jour. On est très fiers de pouvoir offrir et maintenir un choix varié et de qualité.»

Difficile d’y arriver avec 7 $ par jour? «Pas du tout. On bénéficie de l’effet CIUSSS pour le pouvoir d’achat.»

Encore faudrait-il que les résidents des CHSLD aient le temps de manger. J’ai vu des endroits où ça fonctionnait vraiment bien, à Lyster entre autres, un CHSLD à dimension humaine où l’heure du repas se passe dans le calme et la bonne humeur.

Comme le reste.

J’ai vu d’autres endroits où les résidents étaient laissés seuls à fixer leur assiette.

Sans prendre une bouchée.

Qu’on remplace le pâté chinois par de la moussaka et qu’on offre du poulet Tandoori n’y changera rien.

Chronique

Une pétition pour Yves Michaud

CHRONIQUE / Vendredi soir chez une amie, on prend un verre avant d’aller voir Daniel Lanois au Grand Théâtre. J’adore Daniel Lanois, presque autant que Cohen.

— T’écris sur quoi demain?

— Yves Michaud

— Qui?

— Yves Michaud

— Le Robin des banques?

Exact. Ce Yves-là, celui qui a fondé en 1995 ce qui deviendra le MÉDAC, Mouvement d’éducation et de défense des actionnaires, qui existe encore aujourd’hui. Qui continue à se battre pour les petits épargnants.

Yves Michaud a aussi, au début des années 70, été haut-commissaire à la Coopération au ministère des Affaires intergouvernementales du Québec, puis, de 1979 à 1984, délégué du Québec en France.

Il a été député libéral de 1966 à 1969, est devenu souverainiste après.

Il y a aussi cette «affaire» qui porte son nom depuis presque 17 ans. Une histoire qui a commencé pendant une entrevue à CKAC le 5 décembre 2000, quand Michaud a raconté à Paul Arcand une discussion qu’il avait eue avec le sénateur Léo Kolber, celui-là même qui vient d’être éclaboussé par les Paradise Papers.

«Je suis allé chez mon coiffeur, il y a à peu près un mois. Il y avait un sénateur libéral [...], il me demande : “Es-tu toujours séparatiste, Yves?” J’ai dit : “Oui, oui, je suis séparatiste comme tu es juif. Ça a pris à ton peuple 2000 ans pour avoir sa patrie en Israël.” Et j’ai ajouté : “Moi, que ça prenne 10 ans, 50 ans, 100 ans de plus, ça peut attendre.” Alors, il me dit : “Ce n’est pas pareil.” Ce n’est jamais pareil, pour eux. Alors, j’ai dit : “Ce n’est pas pareil? Les Arméniens n’ont pas souffert, les Palestiniens ne souffrent pas, les Rwandais ne souffrent pas.” Je lui ai dit : “C’est toujours vous autres. Vous êtes le seul peuple au monde qui a souffert dans l’histoire de l’humanité.”»

C’est venu aux oreilles de Lucien Bouchard, alors premier ministre, qui avait déjà une dent contre Michaud.

Il ne le voulait pas comme candidat du Parti québécois dans Mercier.

Une semaine plus tard, Yves Michaud prononçait une allocution devant les États généraux de la langue française. Il a dit ceci : «Mes propres concitoyens devraient suivre l’exemple de ce que le chanoine Groulx disait à propos du peuple juif. Le chanoine Groulx disait et nous invitait, et je le cite : “à posséder, comme les Juifs, leur âpre volonté de survivance, leur invincible esprit de solidarité, leur impérissable armature morale”. Et l’historien donnait alors l’exemple du peuple juif comme modèle à suivre pour que les Québécois affirment leur propre identité nationale et assument, et assument pleinement, l’héritage de leur histoire, ajoutant que l’anti­sémitisme était «une attitude anti­chrétienne et que les chrétiens sont, en un sens, spirituellement des Sémites”.»

On est loin de l’appel à la haine.

Et pourtant. 

Le lendemain, cette motion a été soumise aux députés. «Que l’Assemblée nationale dénonce sans nuance, de façon claire et unanime, les propos inacceptables à l’égard des communautés ethniques, et en particulier, à l’égard de la communauté juive tenus par Yves Michaud à l’occasion des audiences des États généraux sur le français le 13 décembre 2000.»

On n’a pas donné aux députés le verbatim des propos dont il était question, ni à Yves Michaud la possibilité de s’expliquer.

Lucien Bouchard a gagné par K.-O.

Dix ans plus tard, Paul Bégin a écrit une lettre d’excuses à Michaud, signée par 19 autres députés. Depuis, plus d’une cinquantaine de péquistes ont exprimé des regrets, dont Pauline Marois, Bernard Landry et Jean-Pierre Charbonneau, qui était à l’époque président de l’Assemblée nationale.

Ça ne suffit pas.

L’erreur a été commise par l’Assemblée nationale, elle doit être corrigée par l’Assemblée nationale. 

Depuis ce matin, une pétition est en ligne sur le site de l’Assemblée nationale pour demander au gouvernement de «référer le dossier d’Yves Michaud, pour étude, à la commission parlementaire des institutions ou à toute autre commission que l’Assemblée nationale jugera pertinente.»

Voilà une autre belle occasion pour l’actuel président, Jacques Chagnon, de s’élever au-dessus de la mêlée. Il en a fait une belle démonstration fin octobre, quand il s’est porté à la défense de Guy Ouellette, en dénonçant le précédent créé par l’UPAC par l’arrestation du député Guy Ouellette.

Yves Michaud a été condamné sans procès.

Jacques Chagnon, dans un discours que plusieurs (sauf Pierre Moreau) ont qualifié d’historique, a déploré le doute semé par les policiers en arrêtant le député sans l’accuser. «Que des accusations soient portées ou que des excuses publiques soient faites. Qu’on accuse ou qu’on s’excuse.»

Michaud a été faussement accusé.

Qu’on s’excuse maintenant.

Chronique

Une pause payée en plus... et un banc

CHRONIQUE / Les personnes qui présentent des petites bouchées au Costco de Sainte-Foy ont désormais une pause de plus, 15 minutes, payées.

Ils peuvent «poinçonner» en français.

Ces changements ont été apportés cette semaine par la compagnie CDS, Club Demo Service, qui s’occupe des démonstrations dans tous les Costco du monde. Ce n’est pas arrivé par hasard. Dimanche, je donnais la parole à un des employés, Claude Gourdeau, qui déplorait ses conditions de travail.

L’ex-enseignant de 71 ans en avait long à dire, surtout depuis le 1er août. Lui et 4000 Canadiens ont été «embauchés» par CDS après avoir été «remerciés» par PWD, qui avait le contrat des démonstrations chez Costco depuis une vingtaine d’années. Ce qui devait être une simple formalité administrative s’est traduit par des reculs.

CDS est présent dans neuf pays, la compagnie a la totalité des contrats de dégustations de Costco.

Il y a 953 employés au Québec.

On a, d’abord, enlevé les bancs aux employés. «J’ai demandé de remettre les chaises, ça a été une fin de non-recevoir, relatait Claude dimanche. On est pour la plupart des personnes âgées. Moi, j’ai un problème de dos, j’ai des ostéophytes, et même avec un billet du médecin, c’est impossible.»

On lui répétait qu’«un bon employé est un employé debout».

Claude a reçu un coup de fil d’Ottawa lundi, de Jean-Pierre Khouzam, directeur national des opérations de CDS Canada. «Il m’a d’abord remercié d’avoir exposé les problèmes que j’avais. Il a dit que j’allais avoir un banc, je suis la 15e personne au Québec... Mais il ne faut pas noyer le poisson, il faudrait qu’il y ait plus de bancs.»

Comme pour «cette dame qui se promène avec une canne et qui doit rester debout pendant des heures».

J’ai parlé à M. Khouzam hier, il se trouvait justement au Costco de Sainte-Foy quand je l’ai appelé. Il en a profité pour aller rencontrer Claude, qui venait juste de recevoir son nouveau banc. «Il est venu me voir à ma table, je l’ai trouvé gentil. Je lui ai dit que c’était important que les gens puissent avoir des bancs.»

Ça va rester du cas par cas, m’a précisé M. Khouzam. «Quand les gens font la demande, ils peuvent en obtenir un. [...] On va être très compréhensifs s’il y a une situation exceptionnelle, des cas qui sont très spécifiques.» Il faudra encore compléter un formulaire pour justifier ledit banc.

S’assoir restera un privilège.

Et pourquoi ne pas les remettre à tout le monde comme avant? Ou en mettre simplement quelques-uns à la disposition des employés? J’avais beau chercher une raison, je ne trouvais pas. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi, du jour au lendemain, les employés devaient rester plantés debout pendant des heures.

Des employés qui, insiste Claude, «sont souvent des aînés».

Tut, tut, question de sécurité. «Il faut comprendre que les paniers de magasinage chez Costco peuvent devenir très pesants et s’ils accrochent un tabouret pendant que la personne est accotée dessus... écoutez, on travaille avec des fours, des couteaux, ça peut être très dangereux.»

Ouin.

Quand il y a des paniers autour, ça veut dire qu’il y a du monde. Et quand il y a du monde, les employés n’ont pas le temps de s’assoir.

***

Claude Gourdeau m’avait aussi raconté que depuis l’arrivée de CDS, les procédures de «poinçonnage» se faisaient désormais sur une tablette, en anglais seulement. Le problème, qui était connu, a été réglé en quelques heures.

Une simple configuration à modifier.

On a aussi ajouté une pause payée de 15 minutes à la pause repas de 30 minutes, non payée. «Sainte-Foy est un cas isolé, c’était le seul Costco au Canada où la pause n’avait pas été instaurée. C’est fait maintenant. [...] Les employés devraient pouvoir travailler au maximum deux heures consécutives»

***

Et l’eau?

Claude déplorait aussi le fait que les employés de CDS n’ont pas le droit de boire d’eau quand ils présentent des produits alimentaires, ce qui inclut l’eau de coco. Et même l’alcool. «L’autre jour, pour une dégustation Captain Morgan en canettes, il y avait deux représentants de la compagnie, ils avaient chacun leur bouteille d’eau. Et l’employé de CDS, lui, n’avait pas le droit...»

Raison invoquée: contamination croisée.

M. Khouzam? «On a un système qui a été instauré dans d’autres Costco dans le monde. On met à la disposition des employés des verres transparents qu’ils remplissent, qu’ils recouvrent avec un couvercle, et ils boivent l’eau avec une paille. Pour le Canada, on est dans le processus d’approbation.»

Pardon? Et qui doit approuver le «système» de verres en plastique? «Par les ministères, ce sont des procédures normales. C’est ce qu’on nous dit.»

Misère.

M. Khouzam ne savait pas où en était le processus ni quand il allait être complété. «C’est géré à San Diego, par le Risk Management.»

J’aurais bien aimé savoir de quels ministères il était question, et aussi de quels gouvernements, M. Khouzam ne savait pas. Il devait me mettre en contact avec quelqu’un à San Diego pour répondre à mes questions, elles sont restées sans réponses.

À mon tour de rester sur ma soif.

Chronique

L’homme magique... au conseil municipal

CHRONIQUE / Printemps 2012, David Philippe apprend que le cancer est revenu, qu’il lui reste un an, peut-être deux, max trois.

Son gars a deux ans, sa fille, quatre.

Sachant son temps est compté, il décide d’en faire quelque chose de magique, ne me demandez pas comment il fait ça. Quand il va faire ses traitements à l’hôpital, il porte son nez de clown. À l’infirmière qui s’occupe de lui, il fait des tours de magie. À ses enfants, il fabrique des souvenirs.

Pour après, quand ils n’auront que ça.

La magie s’est retournée vers lui, son oncologue lui a proposé in extremis un tout nouveau médicament, un traitement de la dernière chance. Le Xalkori, comme par un coup de baguette magique, a fait disparaître toutes les métastases qui s’étaient logées dans ses os, dans son cerveau.

Pouf.

Ça fait quatre ans, le Xalcori tient encore le cancer au tapis et David en profite. Non seulement pour «juste» mordre dans la vie, mais pour continuer à faire le bien autour de lui. À faire une différence.

À penser encore plus loin que son nez de clown.

Dimanche, il a gagné ses élections, avec 58 % des votes. «J’avais pensé me présenter comme conseiller municipal il y a quatre ans, mais je ne me sentais pas certain d’en être capable. Je venais de commencer la médication, je ne savais pas si ça allait fonctionner. Il y a trois ans, je me suis fait élire à la commission scolaire.»

David habite à Maria. «Je me suis impliqué pour redonner. Je me suis dit qu’en ayant un petit pouvoir, je pourrais peut-être aider à changer les choses. On a une classe de plus cette année, c’est rare qu’on voie ça en Gaspésie.»

Il fait ça en plus de son travail à temps plein, dans une quincaillerie.

Avec d’autres parents, il a ressuscité la ligue de balle-molle, morte depuis une dizaine d’années. «On pensait avoir 50 inscriptions pour notre premier été, on en a eu 100! L’idée était d’offrir une autre option que le soccer. C’est ben l’fun, le soccer, mais il y a des enfants qui peuvent passer le match sans toucher au ballon...»

Pas à la balle-molle. «Tout le monde a son tour au bâton. Et quand la balle va vers toi, tu as ta chance. Je trouve ça important.»

Cette année, il a fait le saut en politique en briguant un des six postes de conseiller de la ville. Comme indépendant. Il a délogé Patricia Chartier, qui a porté au provincial les couleurs de Québec solidaire dans Bonaventure. «J’aurais pu choisir un siège plus facile. J’ai attendu à la dernière minute pour décider... je me suis inscrit à minuit moins une, le vendredi pendant ma pause!»

Il fait ce qu’il n’aurait jamais pensé possible en 2012. «Je m’engage pour quatre ans.»

Comme il le fait pour la commission scolaire, il laissera son nez de clown à la maison. «C’est important de dissocier les deux, même si faire rire, ça peut être sérieux. Je n’aurai pas physiquement mon nez de clown, mais il est toujours là en dedans. L’humour peut toujours être utile.»

Mais, prend-il le soin de préciser, «je suis capable d’être sérieux».

David a plein d’idées pour son coin de pays, il aimerait bien que les touristes arrêtent de passer tout droit, entre New Richmond et Miguasha. «Il faut qu’on trouve notre projet. Il y a un beau site, la Maison Mowatt, on pourrait peut-être y développer des jeux pour les enfants, quelque chose d’intergénérationnel...»

Ce ne sont que des idées, évidemment, qu’il pourra partager avec le maire Christian Leblanc et les autres conseillers.

«Je veux travailler en équipe.»

D’abord et avant tout, David, tout comme beaucoup d’élus municipaux, veut faire la démonstration que la politique peut changer les choses et, de nos jours, ce n’est pas rien. Il aurait pu facilement s’apitoyer sur son sort et vivre de son assurance invalidité, mais il a décidé de se retrousser les manches. 

La politique, comme le reste, a bien besoin d’un peu de magie.