Chronique

«J’aimerais aller voir si je suis encore là»

CHRONIQUE / Pour Marie-Pier Tremblay, le 11 novembre n’est pas le jour du Souvenir, c’est le jour des Souvenirs.

«Il y en a tellement.»

Marie-Pier a 30 ans, elle été déployée en Haïti en 2010, puis en Afghanistan en 2012. Elle n’est jamais tout à fait revenue d’Afghanistan. «Je travaillais sur le tarmac, à 50 degrés, j’étais heureuse. C’est sûr que ce jour-là, les souvenirs remontent. Il y en a des millions. Il y a des odeurs, il y a l’odeur du siège en cuir devant moi quand on a fait un accident. Je le sens encore.»

Ces odeurs lui manquent.

Tout comme les gens avec qui elle s’était liée d’amitié, dont ce bijoutier de Kaboul chez qui elle avait pris l’habitude d’aller partager le repas. «On mangeait dans sa boutique, on s’asseyait par terre, il y avait du poulet, et plein de choses. Et du thé, tellement bon. On était rendus amis.»

Elle est partie sans lui dire au revoir. «Je n’ai pas pu lui dire que je m’en allais, pour une question de sécurité.»

Dimanche, alors que les dignitaires du monde entier se sont rassemblés autour de couronnes de fleurs en souvenir des soldats qui ont servi leur pays, Marie-Pier, elle, est restée avec son chum qu’elle adore et leur fille de presque deux ans. 

«J’étais plus là-bas qu’ici.»

Je vous ai parlé de Marie-Pier il y a deux ans, elle venait d’apprendre que l’armée la «libérait», parce que trop amochée. «Quand ils t’annoncent ça, tu es dans un bureau, ils te disent : “Tu vas être libérée telle date.”» Après 10 années de service et autant de commotions cérébrales, elle a dû se rendre à l’évidence.

Le 31 mai 2017, elle allait devenir une ancienne combattante.

À 28 ans.

Elle était enceinte de 30 semaines et son chum, dans l’armée aussi, était déployé au Koweït. Elle était en train de compléter son cours secondaire. Quand je l’ai rencontrée, elle venait de terminer un examen de maths, elle avait posé sur la table une plaquette qu’elle venait de recevoir. 

Élève du mois.

Je l’ai revue mardi, on a pris un café ensemble, je voulais qu’elle me parle de son jour du Souvenir à elle. Elle aimerait pouvoir retourner en Afghanistan, juste une fois. «Mon père dit que sa fille n’est pas revenue. J’aimerais ça pouvoir y aller juste pour voir si je suis encore là.»

Son gros problème, ce sont les migraines. Elle tient un calendrier depuis deux ans sur lequel elle colore chaque jour. Rouge quand sa tête veut fendre, en vert quand c’est mieux. «Au début, c’était tout en rouge, maintenant, il y a un peu plus de vert. Mais le mois passé, sur 31 jours, il y en a eu 29 en rouge.»

Dimanche, le jour du Souvenir, c’était rouge.

Elle avale une douzaine de comprimés chaque jour, plus du CBD, le composé non psychotrope du cannabis. «Pour la douleur, le CBD fonctionne bien. Quand j’ai une migraine, c’est le THC.»

Elle a décidé de donner un coup de main à d’autres vétérans pour qu’ils aient une prescription. Elle les rencontre, les aide avec la paperasse, les informe des différents effets. «J’en ai aidé une vingtaine». Elle passe du temps en famille, avec sa petite, elle travaille un peu au restaurant de son beau père.

Présentement, dans le couple, c’est elle qui «garde le bateau». Son chum est dans une mauvaise passe. Des crises hallucinatoires. Il est aussi tombé au combat après avoir servi pendant 17 ans.

Il sera libéré bientôt des Forces. 

Choc post-traumatique.

Pour s’endormir, il écoute du heavy métal. Marie-Pier aime ça aussi. «On dirait qu’il faut qu’il y ait plus de bruit en dehors qu’en dedans.» Ils viennent de poser une clôture autour de leur maison. «On l’a faite la plus haute possible. En noir. On se sent mieux chez nous depuis qu’on est comme enfermés. On est comme dans un FOB.»

— Un FOB?

— C’était comme une mini-base en Afghanistan.

Marie-Pier a accepté cette année d’être un des «visages de l’honneur des vétérans». Sa photo est exposée à l’hôpital Sainte-Anne à Montréal (dédié aux Anciens combattants) à côté d’autres militaires qui ont aussi laissé une partie d’eux-mêmes à la guerre. «Il y en a qui pensent qu’il n’y a plus de vétéran, qu’on a tous 65 ans...»

Quand on la voit, avec ses beaux yeux et son grand sourire, on ne peut pas imaginer ce qu’elle a vécu. Ses débuts comme fantassin qu’elle m’avait racontés la première fois. «Je me suis ramassée à Valcartier, ça n’a pas marché. Ils ne voulaient pas de femmes. J’ai été maltraitée, je me suis fait fendre la tête sur un conteneur, ils m’ont attachée à un arbre en plein hiver...»

Elle a été mutée comme technicienne en approvisionnement en 2008, mais le mal était fait, sa tête était brisée. 

Elle a craqué en 2014, s’est ramassée en psychiatrie.

Pour s’être si souvent relevée, elle sait maintenant que chaque épreuve finit par passer. Elle s’est fait tatouer ces mots juste en haut du cœur, This too shall pass (Ceci devrait aussi passer), c’est aussi la phrase qu’elle a choisie pour accompagner sa photo de vétéran. Elle sait, pour être passée par là, ce que son chum traverse. 

Est-ce qu’il retournerait, lui, en Afghanistan? «Je ne sais pas, il ne parle pas beaucoup. Peut-être que ça lui ferait du bien. Il est peut-être encore un peu là-bas...»

Chronique

Se battre pour son enfant

CHRONIQUE / Quand un enfant donne du fil à retordre à l’école, il y a des parents qui font l’autruche ou, pire encore, qui abdiquent.

Il y a aussi, et surtout, des parents qui se battent.

Et qui sont à bout.

Josée* est de ceux-là. Son garçon est en première année, ça fait depuis le CPE qu’il donne des maux de tête aux éducatrices et aux enseignantes, et ça fait depuis le début qu’elle demande de l’aide. Elle a toujours été à l’écoute, a toujours collaboré, s’est toujours mise en mode solution.

Et pourtant, les solutions ne viennent pas.

Elle et son chum, le père de l’enfant, ont accepté de faire évaluer leur garçon quand le Centre de la petite enfance (CPE) leur a suggéré, inquiet de certains comportements. «Ils disaient qu’il ne répondait pas à son nom, qu’il ne s’intégrait pas. Ce sont des comportements qu’on n’observait pas à la maison. [...] Il y a eu une évaluation, puis un diagnostic de trouble du spectre de l’autisme.»

Il avait trois ans.

Josée avait tout de même des doutes. «Comme il était jeune, j’ai demandé à ce que le diagnostic soit provisoire.» Le fils de Josée a eu un peu de service en orthophonie, ils sont allés en ergothérapie au privé. «J’ai demandé à ce qu’il reste une deuxième année en maternelle, ils m’ont dit qu’il allait être correct en première année.»

Il n’a pas été correct.

«Après trois jours, trois jours, l’enseignante a dit : “Comment je fais pour le gérer, lui?” Comme s’il était juste une affaire.»

Le garçon de Josée a été réévalué, le diagnostic a été modifié, le voilà maintenant atteint d’un trouble de la communication sociale. Josée n’avait jamais entendu parler de ça. «C’est un nouveau diagnostic dans le DSM [la bible de la psychiatrie], même les intervenants ne savaient pas ce que c’était.»

Et, surtout, ce n’était pas associé à un code.

Pas de code, pas de services.

«Avec l’autre diagnostic, il y avait un code, qui était associé à 10 heures de services. Avec le nouveau, zéro. Et pourtant, c’est le même enfant, avec les mêmes problèmes, avec les mêmes besoins.» Et sa prof n’était toujours pas capable de le gérer en classe. Le même cul-de-sac, donc.

Qu’est-ce que la commission scolaire a fait?

«Ils l’ont transféré d’école.»

Rebelote. Évidemment, les mêmes problèmes se sont posés. «Ils m’ont même dit, après trois semaines, qu’il allait devoir reprendre sa première année. Il y avait trois semaines de passées! Je suis tombée des nues. [...] Le temps passe, les situations s’installent, le problème perdure.»

Le pire, c’est que Josée est travailleuse sociale et que son boulot c’est précisément de trouver des services pour des enfants qui en ont besoin. Et même si elle sait ce qui existe, et à quelle porte frapper, elle arrive à peine à grappiller quelques heures ici et là. Elle vient de réussir à avoir quatre périodes d’aide.

Quatre périodes.

«Quand je mets mon chapeau de travailleuse sociale, on m’écoute, mais quand je mets mon chapeau de mère, on me dit que je ne comprends pas. On n’a même pas été invités pour faire le plan d’intervention, on nous a dit que c’était moins compliqué de le faire entre eux et nous le montrer.»

Qu’on ne vienne surtout pas lui dire qu’elle ne collabore pas. «C’est extrêmement demandant comme parent, les démarches sont infinies. J’ai diminué mon nombre d’heures de travail pour y arriver. On doit vivre avec moins d’argent et continuer à payer des services au privé.»

Environ 7000 $ par an.

C’est une autre affaire, le privé. Tannés d’attendre sur des listes, plusieurs parents se tournent vers des services privés. «On a payé autour de 1500 $ pour faire évaluer notre fils au privé, sinon ça aurait pris trop de temps. On a eu une évaluation au public et, la conclusion, c’est qu’il fallait faire d’autres évaluations, mais ces évaluations-là n’étaient pas offertes au public...»

Misère.

Et Josée n’est pas toute seule. Elle le sait, elle côtoie dans son travail des parents qui vivent la même chose. «Ce désarroi-là, je l’entends de plusieurs des parents d’enfants qui ne rentrent pas bien dans les cases. Je sais que je ne suis pas seule, mais je me sens bien seule quand même.»

J’ai aussi reçu le témoignage d’autres parents qui ne savent plus à quel saint se vouer. Comme cette mère qui a «dû attendre plus de deux ans et vivre un enfer avant d’avoir les ressources pour mon fils et encore...  Ça fait six mois et rien ne bouge, on change d’intervenants constamment.»

Son fils a un syndrome de Gilles de la Tourette. «La pédopsychiatre demande des interventions à l’école et l’école me dit : “Vous voulez qu’on fasse quoi?” [...] L’école reçoit huit heures par semaine de budget pour mon fils... Et savez-vous quoi? Il n’y a aucun professionnel responsable de son dossier.»

Son fils a de bonnes notes, il est surdoué. 

«Ce n’est donc pas une priorité...»

Et, quand il arrive à la maison, le verrou saute. «Mon fils veut mourir et ne veut plus retourner à l’école. Ou bien il est si violent qu’il brise tout, conséquence de la surstimulation et de s’être retenu. Un jour, il fera à un professeur ce que nous vivons.»

Ce jour-là, il aura peut-être des services.

Peut-être. 

* Nom fictif

Chronique

Être congédié par PowerPoint

CHRONIQUE / Il n’y a pas qu’à Québec où ça brasse en psychiatrie, où on a appris récemment que l’urgence de l’hôpital Saint-Sacrement allait être fermée avec un plan, promet-on, pour offrir plus de services dans la communauté.

Ça brasse à Montréal aussi.

La rumeur courait déjà depuis un bon bout de temps à Pinel — l’hôpital psychiatrique de Montréal —, on savait que la direction jonglait avec l’idée de couper des postes de sociothérapeutes, qui sont en fait des éducateurs spécialisés. Leur job est de donner des services aux patients.

Le verdict est tombé jeudi, 37 postes seront supprimés.

Environ le tiers.

Les employés ont été convoqués en fin de journée, la réunion a d’ailleurs été devancée, et ils ont eu droit à une présentation PowerPoint, un «suivi sur la transformation du plan clinique». On a préféré le terme «transformation» à «restructuration», comme pour faire mieux passer la pilule.

Mais les faits restent les mêmes et ils sont têtus. À terme, 37 sociothérapeutes seront remplacés par des agents d’intervention.

Merci, bonsoir.

Comme à Québec où l’unité de l’urgence psychiatrique devrait être démantelée avant Noël, une formalité maintenant que la nouvelle ministre de la Santé, Danielle McCann, aurait donné son feu vert. C’est une centaine de personnes qui devront se replacer dans le réseau, parfois en prenant la place d’une autre personne. 

L’effet domino.

L’effet humain, surtout. Dans un réseau déjà fragilisé, voilà qu’on vient en rajouter une couche en procédant à d’importantes réorganisations. Fermer une unité, couper des postes, ce sont autant de personnes qui se retrouvent malgré elles les pieds dans le vide, à se demander où elles aboutiront.

J’ai eu des échos de la rencontre de jeudi à Pinel, d’un sociothérapeute qui était présent. «Les gens étaient dévastés, perdus.»

Des gens qui, dans certains cas, ont 30 ans de métier.

Ils étaient donc tous là, réunis dans une salle, à voir défiler devant eux des pages PowerPoint, se faire expliquer pourquoi il fallait absolument transformer des postes de sociothérapeutes en agents d’intervention, dont le travail ressemblera davantage à un agent de sécurité.

«Et pendant qu’on se faisait annoncer ça, la direction faisait des démarches pour recruter des agents.» À un salaire moindre, de 20 $ à 25 $ l’heure pour un agent, communément appelé un AGI, de 22 $ à 29 $ pour un sociothérapeute. Au diplôme d’études collégiales exigé pour être éducateur spécialisé, un secondaire 5 suffit pour être un agent, avec une formation en sécurité et en intervention physique.

Ils ne font pas de rééducation.

La direction plaide que cette «consolidation» est nécessaire et que, évidemment, les «changements se veulent positifs».

Comme à Québec, on assure que les gens dont les postes seront supprimés pourront atterrir quelque part dans le réseau.

Mais où? «On est dans le néant.»

Même son de cloche à Saint-Sacrement, où les jours de l’urgence psychiatrique sont littéralement comptés. Et où plusieurs employés se demandent encore où ils se retrouveront. Certains postes ont été offerts et, jusqu’à maintenant, il semble que ce ne soit pas en santé mentale.

Ce ne sont pas les postes vacants qui manquent dans le réseau.

Plusieurs voix se sont élevées à Québec pour déplorer la fermeture de l’urgence psychiatrique à Saint-Sacrement et même un certain retour à «l’asile», avec la concentration des soins à Robert-Giffard. 

D’autres voix ont choisi de donner une chance au coureur, c’est le cas de l’organisme PECH, une référence en matière d’intervention en santé mentale.

On part d’un plan sur papier. 

Et c’est toujours beau, un plan sur papier. C’est écrit avec de beaux mots, juste assez neutres, avec des objectifs louables et ambitieux, saupoudré de statistiques et de références à un modèle scandinave quelconque. Mais ce n’est pas ça qui fait le succès d’un plan. Ce sont les gens qui devront l’appliquer. 

Ils ne doivent pas seulement y adhérer.

Ils doivent y croire.

Chronique

Il faut parler des parents

CHRONIQUE / Je n’avais pas abordé à dessein la question des parents quand je vous ai parlé lundi des enfants volcans, ceux qui explosent de colère à l’école.

Même à sept, huit ans.

Mais dans les échanges que j’ai eus avec les profs et les éducatrices, le sujet est revenu chaque fois quand on arrivait aux solutions qu’il faut mettre en place pour que l’élève arrête de cracher, de frapper, de proférer des menaces de mort. Ça ressemble toujours à «ça dépend si les parents collaborent. Ou pas».

Il y a dans ce «ou pas» une grosse partie du problème.

Il y a des parents qui trouvent que l’école exagère, que leur enfant ne peut pas être si pire que ça. 

Et il y a des parents qui s’en foutent.

De l’école.

De leur enfant.

J’ai déjà raconté dans le livre que j’ai écrit sur les profs, l’histoire de cette mère qui ne signait jamais les travaux de son enfant. L’enseignante avait suggéré à l’élève de déposer le cahier sur son oreiller avec un crayon. Quand l’enfant s’est levé, le cahier était sur la table de chevet.

La mère l’avait tassé sans le signer.

Il y avait aussi ce père qui disjonctait, qui piquait de saintes colères, qui détruisaient les livres d’école tant et si bien que la prof a fini par dire à son élève de ne plus rien apporter à la maison.

Cette prof, c’est Caroline Paradis, une bonne amie qui enseigne au primaire depuis plus de 20 ans et qui en a vu de toutes les couleurs. Je l’appelle à l’occasion pour valider les histoires que j’entends. Je l’ai fait mercredi pour parler des enfants volcans, surtout de leurs parents.

Les tout-petits qui explosent en classe, elle en a eu.

Comme bien des profs. Je pourrais dire tous les profs et je ne me tromperais peut-être pas, je vais me garder une marge d’erreur.

Et chaque fois, elle a eu à rencontrer les parents pour leur dire que leur enfant pétait les plombs quand il n’était pas content. Comme ce petit garçon de troisième année qui frappait les autres élèves comme ça, sans avertissement. «Il frappait sans arrêt, sans arrêt, sans arrêt... On s’est demandé pourquoi, on a rencontré l’enfant, et on a appris qu’il était abusé par le chum de sa mère.»

La mère a nié, la DPJ est intervenue, l’enfant est allé vivre chez son père. 

«Et parfois, ils nient parce qu’ils ne veulent pas nous dire ce qui se passe à la maison. Ils disent : “C’est personnel.”»

Dans le sens de «c’est pas de tes affaires».

Des fois, c’est beaucoup plus simple que ça, les parents nient parce qu’ils sont convaincus que leur enfant est parfait. Surtout quand il a de bonnes notes. «Ils nous disent : “Ben voyons... Ça ne se peut pas, il n’a jamais fait ça.” Et quand on gratte un peu, quand on va voir les années avant, on se rend compte que c’est déjà arrivé.»

Un classique.

Comme cette mère, dont le fils, premier de classe, faisait trembler les autres élèves. «La mère a nié tant qu’elle a pu, elle me détestait, elle ne croyait pas ce que je disais. Et nous, on le voyait qu’il intimidait... Finalement, il a fallu que le CLSC s’en mêle, qu’on ait une rencontre avec eux pour qu’elle ouvre les yeux.»

Certains laissent traîner le problème jusqu’au secondaire. 

«Il est trop tard.»

Heureusement, selon Caroline, ce genre de parents est l’exception plus que la règle. «Je dirais sur 20, il y en a un ou deux parents qui ne collaborent pas. Des fois, quand il y a des gardes partagées, on a un parent qui collabore, l’autre pas. Il y en a qui se contredisent parfois...»

Et, dans certaines familles, l’enfant a le beau rôle, ou il se le donne. Il ment, fait passer la prof pour une conne et les parents le croient. 

Les enfants rois.

Caroline en a vu, de ces parents qui croient de façon systématique la version de leur enfant. «Les parents qui collaborent le moins, c’est avec les enfants qui mentent le plus. Il y a des parents qui ne sont pas prêts à accepter la réalité et qui ferment les yeux. C’est plus facile de mettre ça sur le dos de l’école. Mais nous, on veut juste aider.»

Il y en a qui abdiquent totalement. «Il y a des parents qui n’ont pas de ressources, qui ne savent pas quoi faire et qui lâchent prise complètement. Ils laissent faire, ils laissent l’enfant faire ce qu’il veut. Il y a des familles où ce sont les enfants qui mènent à la maison. Ça, c’est clair.»

Chronique

Josiane ne sourira plus

CHRONIQUE / Catherine était devant moi, mais elle n’était pas avec moi. Contrairement à son habitude, elle avait déposé son cellulaire sur la table de la cuisine, à côté de sa main, elle le consultait chaque minute.

Elle s’en était excusée. «Je pense juste à elle.»

Elle, c’est son amie Josiane Arguin, elle s’était volatilisée depuis deux semaines déjà, personne n’avait eu de ses nouvelles depuis le 1er septembre. «D’habitude, quand elle est dans le trouble, elle m’écrit. Elle vient chez nous le temps de se replacer, elle me raconte tout.»

Son silence était louche.

Et lourd.

Josiane n’avait pas l’habitude de disparaître sans donner de nouvelles, Catherine craignait le pire, mais elle ne comprenait pas tout à fait. C’est que Josiane semblait aller mieux ces derniers temps, le ciel semblait moins orageux qu’il l’avait déjà été. Elle avait le don, parfois, de se mettre dans le trouble.

Elle relevait la tête, chaque fois.

Catherine a été au cégep avec Josiane, elles s’étaient liées d’amitié, elles s’étaient perdues de vue pendant un certain temps et elles s’étaient retrouvées. «C’était tellement une bonne personne.» Josiane était partie faire sa vie à Montréal, elle revenait à Québec de temps en temps pour voir sa famille.

Quand Catherine a appris que Josiane avait disparu, elle a envoyé un message sur Messenger à son chum, Simon Brind’Amour. Elle a hésité avant de le faire, ne voulait pas s’immiscer dans sa vie. 

Elle n’a jamais eu de réponse.

Catherine a partagé tant qu’elle a pu l’avis de disparition rendu public par la police de Montréal le 19 septembre, elle nous avait demandé, nous ses amis, de partager aussi, pour qu’on la retrouve au plus vite. Pour au moins savoir ce qui s’était passé. Catherine, et les proches de Josiane, étaient hantés par cette idée de ne pas savoir.

Et là, on a une piste.

Josiane ne serait jamais partie de chez elle le matin du 1er septembre, comme l’avait raconté Simon, qui a été arrêté vendredi avant d’être accusé de meurtre au deuxième degré et d’outrage à un cadavre. Au corps de Josiane. Selon les informations qui ont filtré, le couple se serait disputé pour une question d’argent.

Simon l’aurait frappée avec un objet.

À mort.

Il l’aurait jetée aux ordures.

Il a signalé sa disparition aux policiers deux semaines plus tard, il a participé aux recherches, il a même hébergé des membres de la famille de Josiane dans leur maison de l’avenue d’Anvers dans Parc-Extension, celle-là même où il l’aurait tuée. 

Sur la page Facebook de Simon Brind’amour, on peut toujours voir le statut du 10 août 2017, «en couple avec Josiane Arguin».

La sœur de Simon a partagé trois fois l’avis de recherche de Josiane dans les jours suivant le signalement, elle a demandé à ses proches d’ouvrir l’œil pour retrouver la blonde de son frère. Simon ne l’aurait pas fait. Pendant que ses proches et ceux de Josiane multipliaient les appels à tous, il serait resté coi.

La semaine dernière, les policiers ont concentré leurs recherches à la résidence de l’avenue D’Angers.

Puis ils sont allés arrêter Simon à son travail.

Catherine a eu quelques échanges avec son amie au cours de l’année, Josiane ne lui a pas parlé beaucoup de Simon, peut-être parce qu’il n’y avait rien à dire ou parce qu’elle préférait ne pas en parler. Elle lui a dit, tout au plus, que c’était un gars bien ordinaire, sans histoire. 

C’est ce que les voisins disaient aussi.

Il y a quelque chose de terrifiant quand l’horreur vient de l’ordinaire. D’un banal homme de 37 ans, père de trois enfants, qui aurait pris la vie de celle qu’il disait aimer et qui, pour continuer à vivre la sienne comme si de rien n’était, aurait fait disparaître le corps et récuré le sang.

Qui aurait, jour après jour, joué le rôle de l’amoureux éploré.

Catherine, comme tous ceux qui connaissaient Josiane, n’aurait jamais pu imaginer une histoire aussi horrible. Ils ont pensé, comme le laissait présager le récit de Simon, qu’elle avait commis l’irréparable. Ou qu’elle s’était retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment avec de mauvaises personnes.

Jamais ça.

Depuis l’arrestation de Simon Brind’Amour, des voix se lèvent encore pour dénoncer la violence conjugale. Encore. Josiane, 34 ans, n’est plus. Pour elle, on voit circuler sur Facebook un bouquet de poings brandis contre cette violence qui ne cesse de faire des victimes innocentes.

Simon Brind’Amour, lui, doit revenir en cour le 3 décembre, il devra faire face aux accusations qui pèsent contre lui.

Il devra faire face à la justice.

Et à lui-même.

Chronique

Ces tout-petits qui explosent

CHRONIQUE / «L’élève a pris une bouteille, l’a brisée, a pris un morceau de verre et a couru après l’adulte en lui criant : “Je vais te tuer!”»

La scène s’est déroulée dans une école primaire.

L’enfant n’avait pas huit ans.

Isabelle Larouche représente les employés de soutien de la commission scolaire des Découvreurs, elle constate depuis quelques années que «la clientèle s’alourdit», entendre par là que les élèves qui ont de sérieux problèmes de comportement sont plus nombreux qu’avant.

Et les services qui sont donnés en classe ne suivent pas nécessairement au service de garde, comme si l’élève n’avait plus de problèmes quand il passe du prof à l’éducatrice. «Les enveloppes sont attribuées en silos. J’ai été témoin de plusieurs événements, des élèves qui mordent, qui lancent des choses, qui frappent. Même chez des tout-petits.»

En maternelle, en première année.

La commission scolaire est au courant et offre un bon soutien, dans la mesure du possible. «Nous, on est chanceux, on a de bonnes relations avec la commission scolaire. On est capables de s’asseoir et de se parler pour trouver des solutions. On a un intérêt commun : les enfants.»

À certains endroits, il y a des manchons pour limiter les dommages des morsures. À un autre endroit, il a fallu improviser un local d’isolement.

Isabelle Larouche a compilé les incidents violents déclarés à la commission entre juillet 2017 et septembre 2018, une année scolaire à quelques semaines près. «Pour 870 employés de soutien, on a 105 incidents déclarés. Et c’est seulement la violence déclarée, on sait que les éducatrices ne déclarent pas tout le temps.»

On les encourage à le faire, mais le temps manque parfois pour remplir la paperasse. «Les gens passent à autre chose.»

Les gestes posés sont nombreux. «Ça va des coups de poing, des coups de pied, de cracher au visage, des morsures, de se faire lancer des objets par la tête, de se faire mordre, de se faire pousser. L’an passé, il y en a eu trois qui ont eu des commotions cérébrales, et une cette année.»

Les gestes des enfants posés à l’endroit des adultes laissent parfois des marques, et pas seulement physiques. «J’ai quelqu’un qui a été mordu au sang, il a dû prendre des antibiotiques. Et il y a aussi les dommages psychologiques, il y en a qui ne veulent plus rentrer...»

Ils partent, baissent les bras, au bout du rouleau.

Isabelle Larouche n’a pas de baguette magique, mais elle constate que la pénurie actuelle de personnel dans les services de garde est aggravée par cette réalité dont on ne parle pas vraiment. «L’idée d’en parler, ce n’est pas de faire peur. C’est de nommer les choses, de se demander qu’est-ce qu’on fait?»

Elle pose la question taboue. «L’obligation de scolariser tous les enfants devrait-elle être remise en question? Quand il y a un enfant qui ne fonctionne pas du tout et qui se désorganise constamment, est-ce qu’il n’y aurait pas un milieu qui serait plus adapté pour lui?»

Elle constate que, dans une classe ou dans un groupe de service de garde, «c’est l’enfer pour tout le monde. Et pour l’enfant aussi.»

À la commission scolaire de la Capitale-Nationale, les données compilées par le Comité de santé et de sécurité au travail ne semblent pas faire état d’une augmentation des cas de violence d’enfants envers des adultes. Au cours des 12 derniers mois, sur 1180 rapports d’incidents, 23 ont trait à cette réalité, soit moins de 2 %.

Cela dit, la commission a mis en place au cours des années des solutions pour diriger certains élèves dans des endroits plus adaptés pour eux. Dans le cas des enfants autistes qui n’arrivent pas du tout à fonctionner dans une classe régulière, ils peuvent être transférés dans une classe de «petits princes».

Trois écoles offrent ce service.

Il y a aussi le programme qu’on appelle «L’intersection», exclusivement pour les élèves du premier cycle du primaire, en première et en deuxième année, qui ont de très grands troubles de comportement. Des jeunes de sept et huit ans. Le programme est offert par une seule école, l’élève y est envoyé pendant deux semaines puis il réintègre graduellement son ancienne école, pendant un minimum de 20 semaines.

Un retour progressif, en somme, selon les progrès effectués.

Ou non.

Dans le cas de cet élève qui avait couru après l’éducatrice en la menaçant de la tuer, Isabelle avait fait lire son dossier à une technicienne en éducation spécialisée, en protégeant évidemment son identité. «Elle a lu le dossier, ce que cet enfant faisait, elle était convaincue que c’était un élève du secondaire.»

Isabelle espère que des solutions seront trouvées, et appliquées, pour le bien de tous. «Quand il y a un événement entre deux élèves, on agit sur-le-champ, mais quand c’est avec un adulte, c’est plus délicat, la capacité d’intervention est moins grande. S’il fallait qu’il arrive quelque chose...»

Mylène Moisan

Madeleine aurait pu rester à Cancún

CHRONIQUE / C’est comme ça, on aime les chiffres ronds, on se dit à 30 ans je vais faire ceci et à 40 cela. Et on passe tout droit. Pas Madeleine Bousquet.

La dame n’est pas du genre à se projeter dans le temps. Et c’est à 61 ans, pas 60, qu’elle a décidé qu’elle en avait assez de faire de la programmation informatique. Elle faisait ça depuis plus de 20 ans, entre autres avec l’archaïque langage Cobol, créé en 1959, encore utilisé à certains endroits.

Dans la fonction publique québécoise, notamment.

Le déclic s’est fait au retour de ses vacances des Fêtes. «Quand je suis revenue au bureau en janvier, je me suis dit «ça fera».»

Elle a pris sa retraite en mars.

Et pour ses 61 ans, qu’elle a fêtés en septembre, elle a eu l’idée de partir en vacances au chaud, elle a pris un billet pour Cancún au Mexique. Jusque-là, vous vous demandez pourquoi je vous parle de Madeleine, une retraitée dans la soixantaine qui se pousse dans le sud pour échapper à l’hiver.

Madeleine n’est pas restée à Cancún.

Elle a pris l’avion le 27 septembre avec sa bécane, avec laquelle elle aimait bien arpenter les routes du Québec, et elle a décidé de traverser l’Amérique centrale jusqu’au canal de Panama. Elle se donne trois mois, mais ça pourrait être plus. «J’ai dit à mes [quatre] enfants que je pensais être revenue pour Noël, mais ça peut être après. Tant qu’à être là, je vais vivre ce que j’ai à vivre.»

Ça donne environ 3000 kilomètres.

En un mois, elle a parcouru un peu plus de 1000 kilomètres, lentement mais sûrement, environ une trentaine par jour. Elle raconte ses journées dans un blogue qui n’a pas de titre, juste son nom et le dessin d’une femme à vélo. Elle ne s’est pas vraiment entraînée pour l’aventure, pas tellement préparée non plus, elle va à son rythme. Elle finit certaines côtes à pied à côté de son vélo et c’est très bien comme ça.

Ce n’est pas une athlète.

Je lui ai parlé jeudi soir, elle était au Guatemala, à Quezaltepeque, à 30 kilomètres de la frontière avec le Salvador. Quand elle est arrivée dans ce hameau de 15 000 habitants, elle a eu envie de s’arrêter, et elle s’est arrêtée. Elle fonctionne comme ça. À l’inverse, elle voulait aller à Guatemala City, mais elle a changé d’idée.

«J’y vais au feeling. Je fonctionne au jour le jour. J’ai décidé de m’arrêter ici [à Quezaltepeque] et ça m’a permis d’assister à la fête des Morts. Depuis quelques jours, je voyais les gens acheter des fleurs et là, aujourd’hui [le 1er novembre], les gens fêtent leurs morts. Ils vont au cimetière, il y en a qui font des pique-niques, c’est joyeux, plein de couleurs et de fleurs. C’est très différent de chez nous...»

Elle s’assoit et elle observe.

Quand elle est débarquée à Cancún, elle ne parlait à peu près pas espagnol, elle s’est arrêtée une semaine à Flores au Guatemala pour suivre des cours. «Ici, dans le sud, je ne comprends plus rien, l’accent est vraiment différent...» Elle arrive quand même à se faire comprendre, pour le minimum.

Elle compte suivre d’autres cours au Nicaragua.

Elle aurait bien pu se laisser arrêter par ça, parce qu’elle ne parlait pas la langue, elle s’est dit qu’elle se débrouillerait.

Et elle se débrouille.

Même chose pour les petits hôtels où elle dort, les endroits où elle s’arrête pour se sustenter. Elle ne se méfie plus des cantines de fortune en bord de route, où le poulet attend au soleil d’être cuit, et où il attend au soleil après avoir été cuit. «Je dors n’importe où, je mange n’importe quoi.»

Elle vit avec environ 50 $ par jour. Jusqu’ici, elle a eu quelques crevaisons, aucun ennui de santé.

Des gens qu’elle croise s’étonnent de voir une femme seule traverser leur pays à vélo, ils lui disent de faire attention. Elle aurait pu s’arrêter à ça aussi, à ce qu’on en dit dans les journaux. «S’il est pour arriver quelque chose, ça va arriver. Je n’ai pas l’air riche et je ne suis pas blonde aux yeux bleus! La plupart des gens sont gentils.»

Comme le 28 octobre, en franchissant son 1000e kilomètre. Après avoir monté 1,5 kilomètre à pied, elle descendait une côte à vive allure les deux mains sur les freins. Une camionnette s’est arrêtée, Madeleine a ralenti, le passager lui a tendu une boîte avec six pâtisseries.

Elle s’est arrêtée sur le côté de la route pour en manger une.

C’est comme ça qu’elle a fêté.

Mardi, elle a écrit son blogue dans la quiétude de Gualan, patelin de 2000 âmes. «Ce matin le temps s’arrête. Je me sens bien ici avec ma belle grande serviette rayée, un lit confortable, une belle piscine, de l’ombre à volonté, des cocotiers dont les feuilles se font caresser par le vent. Je choisis de rester une journée de plus dans ce coin de paradis.»

Elle a repris son vélo le lendemain.

Elle a tout son temps, enfin. Plus d’horaire, qu’une route en avant, qu’elle veut suivre jusqu’au canal de Panama. Elle s’arrête là «parce que la route s’arrête là.»

Aussi simple que ça.

Chronique

Services de garde: de belles idées

CHRONIQUE / Quand j’entends parler des maternelles quatre ans, ça me fait curieusement penser au deuxième bain en CHSLD.

Une belle idée.

Je me souviens du jour où l’ancien ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a annoncé fièrement le deuxième bain — après avoir martelé pendant deux ans qu’un bain par semaine suffisait amplement — avec même un budget de 36 millions $ pour embaucher 600 préposés de plus.

Même s’il en manquait déjà des centaines.

C’était en septembre l’an passé, j’avais reçu des courriels et on ne me parlait même pas de la pénurie de personnel déjà criante, qui mettait déjà à mal la faisabilité de cette belle promesse. Ça allait de soi, encore fallait-il être capable de donner un bain par semaine avant d’en promettre un deuxième.

On m’a parlé de réservoirs d’eau chaude. Dans certains CHSLD plus vétustes, la capacité de production d’eau chaude est un problème.

Pour un seul bain.

On m’a parlé de baignoires. C’est bien beau promettre un bain de plus, encore faut-il avoir assez de salles de bain. D’un point de vue purement pratico-pratique, on m’a dit que, à certains endroits, le nombre de baignoires suffisait à peine pour un bain, qu’il faudrait alors en donner la nuit.

Évidemment, on ne fait pas ça.

Samedi, je vous ai parlé des services de garde dans les écoles, où on s’arrache déjà les cheveux pour trouver des éducatrices, où on triche sur les ratios, parfois plus du double que ce que permet la loi. Une personne responsable d’un service de garde m’avait exposé le casse-tête quotidien pour combler les absences en jonglant avec les groupes, le personnel et les ratios.

Quand je lui ai demandé son avis sur les maternelles quatre ans, j’ai eu droit à un grand éclat de rire. 

Puis, ces mots. «C’est une belle idée.»

Je ne suis même pas si convaincue que ce soit une si belle idée, je suis plutôt de ceux qui penchent vers plus de CPE, qui ont des ratios plus petits, qui offrent un bon repas le midi et qui sont ouverts à l’année. Si tous les petits Québécois commencent l’école à quatre ans, y aura-t-il suffisamment de places — et de moniteurs — en camps de jour pour les accueillir pendant l’été?

A-t-on pensé à ça?

Comme après l’annonce du deuxième bain, j’ai eu droit à des courriels de gens qui travaillent dans les services de garde, d’un peu partout, jusqu’en Outaouais. Le constat est le même, on s’arrache les cheveux aux quatre coins du Québec pour arriver à trouver des éducateurs et des éducatrices.

Et, tous les jours, des absences ne sont pas comblées. Dans ma chronique de samedi, Nathalie Boisvert, attachée d’administration de la commission scolaire des Découvreurs, confirmait qu’il y avait un manque à gagner quotidien, entre 15 et 20 remplacements n’étaient pas attribués.

Une responsable de service de garde dans cette même commission scolaire m’a écrit pour me dire que ça frôle parfois la trentaine.

On m’a parlé des autres employés de soutien des écoles, les professionnels, les concierges, les chauffeurs d’autobus, les secrétaires. On a même de la difficulté à trouver des suppléants pour les enseignants qui prennent congé et qui ne peuvent parfois plus prendre congé quand ils en ont besoin.

L’école tient par la peau des dents.

J’ai eu droit au cri du cœur d’éducatrices qui sont déjà essoufflées. «Je suis éducatrice depuis 10 ans en milieu scolaire et cette année, c’est une année où je remets ma carrière en question! Je me sens incompétente de ne pas être capable de gérer les 25-27 élèves qu’on me confie... Gérer et répondre à leurs besoins.»

Dans la loi, le ratio maximum est de 20.

En plus du roulement de personnel, qui vient en ajouter une couche. «Je crois que les parents n’y voient que du feu. Mais, les enfants sont à risques, les employés en place sont à risque... Nous arrivons au mois de novembre et la fatigue mentale se fait déjà sentir sur la moitié de l’équipe!»

Ça va être beau tantôt.

Il y a aussi, bêtement, la question des locaux. C’est bien beau d’accueillir plus d’élèves, encore faut-il les mettre quelque part. Dans un monde idéal, les élèves ont une classe et un local pour le service de garde. Mais, quand le nombre d’élèves augmente, on laisse faire l’idéal et on fait des classes.

Dans certaines écoles, il n’y a déjà plus de locaux attitrés au service de garde, les élèves passent la journée dans leur classe.

On les mettra où, les maternelles quatre ans?

Chronique

Les voix de Juliette

CHRONIQUE / — Les voix sont là?

— Oui.

Juliette Soucy a 15 ans, nous sommes seules dans la pièce. Elle entend les voix de deux hommes. Constamment. Mais, contrairement à avant, elle ne distingue plus ce qu’ils disent. Ils n’ont plus d’emprise sur elle.

Il lui a fallu du temps.

Ça a commencé en quatrième année. «Au début, j’essayais de voir si je les connaissais, si c’était quelqu’un de la famille... je ne les connaissais pas. Il n’y avait pas une journée où je ne les entendais pas.» Chaque jour, elle se faisait dire qu’elle n’était pas belle, qu’elle allait échouer à son examen. «Après ça, ils me disaient de ne pas parler à telle fille, ils disaient "elle t’en veut, elle lit dans tes pensées".»

Puis, «à la fin du primaire, ils m’ont dit de me tuer, que c’était la meilleure solution. J’étais dans ma chambre, les voix me disaient de me jeter de ma fenêtre. Je regardais la fenêtre... Et ma mère est entrée à ce moment-là.»

Juliette est allée voir une intervenante à l’école le lendemain, elle lui a parlé de ses idées noires.

Pas des voix.

«L’intervenante a convoqué mes parents, je leur ai dit que c’était la pression des examens. J’ai vu un psychologue pendant l’été, mais j’entendais encore les voix, elles me disaient : “T’es grosse”, “Tu déçois tes parents”…» Juliette ne savait pas ce qui lui arrivait. «Quand j’entendais les voix, je filmais avec mon cellulaire et, quand je réécoutais, les voix n’étaient pas là…»

Et pourtant, elle les entendait.

Clairement.

Elle a passé l’été à endurer ça, sa première année du secondaire aussi. «À la fin de l’année, les voix ont recommencé à me dire de me tuer, à me dire : “Qu’est-ce que tu fais sur cette terre?”» Cette fois, elle les a écoutées, elle a pris tous les comprimés chez elle, du Tylenol et de l’Advil, les a mis dans sa boîte à lunch. «Le midi, je suis allée dans un endroit isolé, un corridor qui n’était pas passant, j’ai commencé à prendre les pilules. Je trouvais ça ridicule, mais je n’étais plus moi…»

Elle a pris une photo des pilules dans sa main, l’a envoyée à une amie qui étudiait dans une autre école. «Je ne voulais pas mourir...» Son amie a alerté la direction, Juliette est allée à l’hôpital, plus de peur que de mal. Elle a encore mis la pression des examens, elle a toujours été première de classe.

Elle est allée à Barcelone avec ses parents pendant l’été. «Je disais à mes parents que j’étais correcte, mais les voix étaient de pire en pire.»

Et le pire était à venir.

Judy lui est apparue. «En secondaire 2, je me suis mise à halluciner, une fille vraiment méchante. Judy me suivait partout, elle me réveillait la nuit. Je me sentais folle, je la voyais. Un midi, je suis allée marcher, j’ai halluciné Judy qui m’attrapait par le bras. Il y avait mon amie à côté, je n’étais pas capable de faire la distinction entre les deux. Je voyais des marques sur mon bras, j’ai capoté...»

Elle a abouti à l’hôpital psychiatrique, elle a tout raconté au psychiatre, les voix, Judy. «Je me sentais comme dans une prison, j’avais besoin de ne pas être seule... Ça a empiré, plus de voix, plus d’hallucinations. Elles disaient : “Ton intervenante va entrer et elle va t’étrangler…” J’avais tellement peur!»

Elle y est restée un mois.

Ils ont essayé de trouver ce qu’elle avait, ont testé différents cocktails de médicaments. «Ça ne marchait pas, ça s’aggravait, je voyais un chat dans les airs, un chien au sol, Jack, il parlait. C’était rendu ma réalité, je restais là à fixer un coin à l’école, je parlais à voix haute et je ne m’en rendais pas compte.»

Elle est retournée à l’hôpital, un mois encore, Judy et les voix s’en donnaient à cœur joie, les médecins n’arrivaient pas à mettre le doigt sur ce qui clochait. «J’étais dans un deuxième monde, je ne dormais plus, j’avais peur qu’ils me tuent. Je me frappais la tête pour faire taire les voix...»

Elle est retournée une autre fois à l’hôpital, les voix lui ont dit de se jeter dans le fleuve, par une froide journée d’avril. «Quand je suis arrivée dans l’eau, je me suis réveillée, j’avais peur. J’ai réussi à sortir et je suis retournée à l’école. Je suis allée voir la travailleuse sociale, je lui ai tout raconté. J’avais confiance en elle.»

C’était il y a six mois.

«Il fallait que ça arrête. Les médecins disaient que j’allais passer tout l’été à l’hôpital, je me suis dit qu’il fallait que je change. Ils me disaient d’écrire ce que les voix me disaient, j’écoutais leurs conseils. Ils m’ont laissée sortir pour que j’aille en vacances avec ma famille, ils ont vu dans mes yeux que je voulais changer.»

Ils ont bien vu. «Plus l’été avançait, plus les voix diminuaient, elles ne me disaient plus quoi faire, comme si j’avais réussi à les mettre en arrière. Avant, je me mélangeais entre les vraies conversations et celles avec les voix. Là, je ne me mélangeais plus. Je ne voyais plus Judy, ni le chien, ni le chat.»

Tout ça sans médication.

Elle a continué à pratiquer sa discipline de concentration à l’école, le cheerleading. «J’en fais depuis le secondaire 1. Je me suis accrochée à ce sport-là, ça me permettait de décompresser.»

Juliette a repris le contrôle. «J’étais capable de leur dire : “Non, je ne suis pas conne.” Mes parents m’ont aidée à avoir confiance en moi, à m’affirmer. Je ne les écoutais plus. Plus je les défiais, moins elles étaient là, comme si elles se disaient : “Ça ne sert à rien, elle ne nous écoute plus.”»

Elles sont devenues un bruit de fond. 

Juliette a longtemps cru qu’elle était toute seule à vivre ça. «Ma travailleuse sociale m’a parlé d’un groupe de jeunes entendeurs de voix. Je suis allée, ça m’a fait du bien de voir qu’il y avait d’autres personnes comme moi. Quand ça arrive, tu ne sais pas ce qui se passe. Tu penses que tu es folle.»

Le groupe a été mis sur pied par le Pavois, un organisme qui se consacre depuis 30 ans aux gens aux prises avec des problèmes de santé mentale. Ils sont cinq ou six dans le groupe, âgés de 12 à 18 ans. «La maladie mentale, tu ne décides pas de ça. Ça ne sert à rien de ne pas en parler.»

Les médecins n’ont jamais mis le doigt sur le bobo. «Ils ont exploré la schizophrénie, la bipolarité et d’autres choses. Aujourd’hui, je n’ai toujours pas de diagnostic. J’ai fait deux psychoses non identifiées.»

Elle assiste encore aux réunions, même si les voix sont maintenant derrière elle. «Il y en a dans le groupe qui sont encore là-dedans. J’y vais pour leur dire que c’est possible de passer au travers. Moi, je suis passée au travers. Quand mon père me disait que ça allait passer, je ne le croyais pas.»

C’est pour ça qu’elle a accepté de raconter son histoire, pour que les jeunes à qui ça pourrait arriver sachent qu’ils ne sont pas tout seuls. Elle aurait voulu le savoir quand ces deux hommes ont commencé à lui dire qu’elle était laide. «Il ne faut pas voir peur, c’est juste des voix...»

Il ne faut pas avoir peur.

Ni honte.

Chronique

Le gros contrat d’un prof idéaliste

CHRONIQUE / Septembre 2016, Jean-François Roberge est venu au lancement du livre que j’ai écrit sur des profs inspirants, j’avais trouvé gentil qu’il se déplace une soirée de semaine pour venir discuter d’éducation. Il venait lui-même de publier un livre sur le sujet, «Et si on réinventait l’école?» Chroniques d’un prof idéaliste.

On a surtout parlé des enseignants.

Il en a déjà été un.

Et il est aujourd’hui ministre de l’Éducation. Il est celui à qui il s’adressait dans son livre, quand il écrivait le gouvernement doit faire plus de ci, moins de ça. C’est lui, le gouvernement qui doit régler les nombreux problèmes qui affligent le réseau depuis trop longtemps.

D’abord, pas besoin de «réinventer» l’école, ni d’inventer autre chose, il faut travailler à partir de ce qu’on a.

Jean-François Roberge siégeait comme critique à l’Éducation pour la Coalition avenir Québec quand il a écrit son livre, on comprend bien qu’il espérait avoir l’occasion d’appliquer lui-même les solutions qu’il propose. L’occasion lui est maintenant donnée. Et les attentes sont énormes.

Le portrait qu’il fait de l’école est sombre. 

Page 23, «le nivellement par le bas a créé une véritable chaîne de médiocrité dans tout notre système scolaire», page 62, «un système sans-cœur» où «le bien de l’établissement ou celui de l’enseignant passent parfois bien avant celui de l’élève, un être anonyme trop souvent laissé pour compte dans le dédale de règles et de normes».

Page 93, «nos écoles sont devenues des boîtiers de montre», un «système en apparence bien rodé, doté d’un tic tac régulier, rassurant», mais dans lequel «on cultive parfois la médiocrité». À la page suivante, il invite à «briser le moule, casser la montre pour accorder plus de pouvoir aux directions d’école».

Et plus de liberté aux profs, «la plus grande richesse d’une école».

Page 98. «Les ministres de l’Éducation regardent ailleurs. Il est trop facile de blâmer les enseignants lorsque les taux de décrochage sont élevés. Quand les services professionnels ne sont pas au rendez-vous, les enseignants se découragent. Certains d’entre eux ne veulent même plus remplir les formulaires destinés à rapporter les cas d’élèves en difficulté, sachant qu’ils ont mieux à faire et que le soutien ne viendra pas.»

On en est là.

On parle beaucoup de valoriser le rôle d’enseignant, pour que la profession soit plus attrayante. Jean-François Roberge sait qu’une tape dans le dos ne suffira pas. Il propose de mieux les payer au moins de 50 000 $ par an en partant, ce qui est environ 10 000 $ de plus que maintenant. 

Il propose des services aux élèves, beaucoup plus de services. «Actuellement, les ressources manquent dans les écoles et il devient impossible d’assurer la réussite des jeunes en difficulté et de stimuler adéquatement tous les autres. L’argent que l’on refuse d’investir va finir par coûter très cher en problèmes sociaux : chômage, assistance sociale, violence conjugale, petits et grands crimes.»

Il cite l’humoriste français Guy Bedos : «Il faut payer les enseignants, sinon ce sont les enfants qui payent».

Jean-François Roberge va plus loin, il faut les choisir, parce qu’«un trop grand nombre de jeunes choisissent l’enseignement pour les mauvaises raisons. Ce peut être parce qu’ils ont été refusés dans d’autres facultés, ou encore à cause du fameux “deux mois de vacances d’été”.»

Deux mois qui, à cause de la lourdeur de la tâche, «devraient être considérés comme une période de convalescence».

Jean-François Roberge souhaite même «contingenter davantage l’accès aux facultés d’éducation. Dès l’école secondaire, les jeunes qui se destinent à l’enseignement doivent être informés du fait que cette profession n’admettra que les étudiants les plus forts. [...] Leur motivation n’en sera que plus grande.»

Il veut «attirer davantage de jeunes profs aux talents exceptionnels» et propose aussi que les facultés passent les candidats en entrevue. «Si cette démarche est bonne pour sélectionner nos futurs médecins, il me semble qu’elle s’impose pour ceux qui auront la tâche de “prendre soin” de nos enfants.»

Il tient aussi mordicus à un ordre professionnel, une proposition qui est loin de faire l’unanimité dans le milieu. Mon petit doigt me dit que ce sera un de ses premiers chantiers. «Si l’école est importante, si l’éducation de qualité nous tient à cœur, si nous voulons viser haut et loin, nous devons revaloriser la profession et créer sans tarder un ordre professionnel des enseignants!»

Avec un point d’exclamation.

Le nouveau ministre est pour le moins conscient de l’ampleur de la tâche qui l’attend. Il peut désormais soumettre ses idées au test de la réalité, montrer qu’il veut vraiment faire de l’éducation une «priorité nationale». 

Ce soir de septembre 2016, il m’a remis son livre avec cette dédicace : 

«À Mylène,

Parce que chaque jeune devrait pouvoir aller au bout de ses rêves.

Jean-François.»

J’espère qu’il ne l’oubliera pas.