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Mickaël Bergeron
La Tribune
Mickaël Bergeron
«L'UNESCO tient à rappeler que l'information est un bien public et qu'il faut en assurer la viabilité économique.»
«L'UNESCO tient à rappeler que l'information est un bien public et qu'il faut en assurer la viabilité économique.»

Le droit à une information de qualité

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CHRONIQUE / Dans une dictature, la personne au pouvoir tentera de contrôler les médias et de limiter la liberté de presse, si ce n’est pas de carrément l’étouffer. Pour contrôler les informations qui pourraient circuler sur ses politiques, sur les enjeux sociaux, sur ce qui se passe réellement. Ça semble une évidence. Ça ne signifie pas que les médias ne sont pas menacés dans les pays démocratiques comme le nôtre.

Hier, c’était la Journée mondiale de la liberté de presse et son thème reflète l’une de ces menaces : « l’information comme bien public ». Je ne ferai pas semblant, cette valeur m’interpelle particulièrement, puisque cette même idée résume le sujet de mon deuxième essai, publié l’automne dernier.

L’UNESCO a noté trois éléments qui menacent la liberté de presse et c’est loin de concerner que les pires régimes dictatoriaux : assurer la viabilité économique des médias d’information, la transparence des sociétés Internet et l’éducation aux médias. 

Viabilité économique

Dans l’essai collectif Prendre parole, la journaliste – et amie – Gabrielle Brassard-Lecours écrit : « aucun média ne devrait appartenir à une poignée d’actionnaires, ou pire, à un seul individu. » Pourquoi? Parce que l’information doit être indépendante de l’influence politique, mais aussi de l’influence économique. La meilleure façon pour que l’information soit un bien public est que les médias soient aussi publics – société d’État, OBNL ou des coopératives comme l’est devenu La Tribune

Ceci ne règle toutefois pas tous les défis financiers. Il faut aussi un meilleur financement de l’État. Devant la chute des revenus des médias – Internet a transformé l’écosystème – et la fermeture d’un bon nombre d’entre eux, plusieurs pays ont commandé des études sur la préservation des médias et on y retrouve presque toujours la conclusion que l’État doit mieux soutenir la production de l’information.

La baisse de revenus a un impact direct sur la capacité de production et la qualité de l’information. Il se fait encore de la très bonne information, aucun doute, mais c’est souvent parce que les journalistes ont une vocation profonde. Il ne faut pas que la qualité qui persiste cache la fragilité de l’information. Ce n’est pas parce que des élèves obtiennent leur diplôme que l’éducation n’est pas sous-financée pour autant.

La course aux revenus fragilise aussi les médias. Pourquoi retrouve-t-on de plus en plus d’opinions? Pourquoi les « radio-poubelles »? Pourquoi des titres de plus en plus sensationnalistes? Parce qu’attirer l’attention permet de faire de l’argent.

C’est ce que dénonce la campagne Liberté d’oppression menée par le député libéral Joël Lightbound et la députée solidaire Catherine Dorion. Dans certains cas, l’infospectacle a pris le dessus sur la responsabilité sociale des médias. Et ça concerne même les médias qui se tiennent loin du cirque, parce que l’infospectacle mine la crédibilité de l’ensemble des journalistes. Quelques propriétaires privés ont tellement laissé des chroniqueurs ou animateurs dire n’importe quoi qu’une partie du public ne sait plus faire la différence.

La liberté d’opinion doit se faire à partir de faits. Le racisme, le sexisme, la transphobie, la grossophobie, le capacitisme ou le classisme ne se font jamais à partir de faits, mais sur des préjugés, la méconnaissance ou la haine. Collectivement, il faut se demander pourquoi c’est aussi facile pour des polémistes qui surfent sur ces idées d’avoir accès aux tribunes médiatiques et pourquoi il n’y a pratiquement jamais aucune conséquence malgré la violence de certains propos.

« Encouragé par ses cotes d’écoute, l’animateur se laisse aller dans la provocation », pouvait-on lire à propos de l’ancien commentateur et animateur trash Stéphane Gendron. Lui-même en parle comme un cycle de haine et un tourbillon nourri par l’industrie. Ça rapportait, mais est-ce que ça informait?

L’infospectacle permet à des gens comme Donald Trump, mais aussi des organisations qui se veulent sérieuses, de manipuler l’opinion publique avec la désinformation.

Il se publie beaucoup, beaucoup de choses sur Internet. Dans cette infodémie, la présence de médias crédibles est essentielle pour trier, confirmer ou invalider tout ce qu’on y retrouve.

Les algorithmes des géants du web ont un impact majeur sur quelle information circule et quelle nouvelle se rend à telle ou telle personne. C’est pour ça que l’UNESCO parle de la transparence sur Internet. Il faut assurer la circulation de l’information – et idéalement pas la désinformation.

C’est aussi pour mieux discerner l’information et la désinformation (et ses déclinaisons comme la malinformation, la propagande ou les légendes urbaines) qu’on évoque l’éducation aux médias. Là-dessus, j’ajouterais que les médias gagneraient aussi à être plus transparents dans leurs choix éditoriaux et à mieux expliquer leur processus. 

Ancrage régional

Le sous-financement menace aussi l’information ancrée dans son milieu, au service des communautés. Dans un autre texte du recueil Prendre parole, la journaliste Émélie Rivard-Boudreau, basée dans la magnifique région de l’Abitibi-Témiscamingue, témoigne avec justesse l’importance de l’ancrage régional. 

Le cliché veut que les journalistes passent en coup de vent dans les médias régionaux, une étape avant d’atteindre le grand média national à Montréal. Se décrivant comme une « abitibiste », c’est-à-dire une spécialiste de l’Abitibi, elle souligne l’importance que des journalistes vivent en région et s’y installent.

Comme elle le dit dans son texte, si tous les sujets régionaux ne sont pas nationaux, tous les sujets montréalais ne sont pas nationaux non plus, mais ça n’empêche pas que plusieurs enjeux montréalais sont traités comme s’ils concernaient tout le Québec. Il ne faut pas compter sur Montréal pour parler de Matane, de Fermont, de Rouyn-Noranda ou de Magog. 

D’où l’importance d’avoir des médias locaux. Quand un journal ou une radio ferme, c’est une population qui perd son outil pour s’informer des décisions politiques de sa région, des enjeux de sa ville, des événements de sa communauté, et même d’entendre parler d’elle. Sans média local, pas d’information locale.

À partir du moment qu’une ville n’a plus de médias, habituellement, on observe une hausse des coûts pour les infrastructures, on a même vu des conseils municipaux se voter d’énormes hausses salariales. Ce n’est pas pour rien qu’on dit que les médias sont les chiens de garde la démocratie, ce sont aux médias que les gouvernements, les sociétés d’État, les entreprises et le système judiciaire rendent des comptes

L’exposition proposée cette semaine à la place du Marché de la Gare de Sherbrooke est une bonne façon de voir l’importance de médias régionaux.

Une société qui tient à la démocratie doit se donner les moyens d’avoir une information forte et indépendante, comme elle doit se donner les moyens d’avoir un système politique libre et représentatif et un système judiciaire indépendant.

C’est justement parce j’y crois profondément que je suis journaliste.