Strahinja Gavrilovic s’apprête à quitter le centre L’Envolée après y avoir séjourné pendant six mois.

Strahinja Gavrilovic: après la dérape

CHRONIQUE / La seule fois que j’avais parlé à Strahinja Gavrilovic, avant de passer une heure avec lui il y a deux semaines au centre L’Envolée de Shefford, c’était au Centre Bell, le 8 décembre 2017. J’étais là pour couvrir le combat de championnat d’Adam Dyczka en arts martiaux mixtes.

J’étais en coulisse, en attente de mon accréditation pour la soirée, lorsque le grand Sherbrookois est arrivé. Tiré à quatre épingles, l’air ultra sûr de lui, l’air baveux à la limite, il ne m’était pas apparu très sympathique. On s’était présentés et on avait échangé des banalités.

Ce soir-là, Strahinja Gavrilovic s’est incliné par décision partagée devant Marc-André Barriault, qui a ainsi mis la main sur la ceinture des poids moyens de TKO MMA. Pour Gavrilovic, c’était la chance d’une vie, le combat qui aurait pu éventuellement, comme Barriault, l’amener jusqu’à l’UFC.

Quelques semaines plus tard, on apprenait que Gavrilovic avait échoué à un test antidopage le soir de son combat contre Barriault. Et huit mois plus tard, il était arrêté pour violence conjugale. Et il s’est retrouvé en prison.

Cette semaine, si tout va bien, il va quitter le centre L’Envolée, qui traite les dépendances, après y avoir séjourné pendant six mois. Il est sobre. Et il ne ressemble en rien, en rien pantoute, au combattant à l’air baveux que j’avais rencontré deux ans plus tôt.

«Le soir qu’on s’est vu, c’était de la grosse ma…, dit-il. Le gars super sûr de lui, au-dessus de ses affaires, le gros tough, c’était un gros front. Je revenais de trois jours de solide dérape, j’étais tout croche en dedans. Malgré tout, j’ai livré un bon combat, je suis passé proche. Imagine si j’avais été bien dans ma tête et dans mon corps !»

«La prison m’a sauvé la vie»

Strahinja Gavrilovic s’est retrouvé à Sherbrooke avec ses parents et ses trois frères alors qu’il avait huit ans. La famille a abouti au Québec après avoir fui la guerre en ex-Yougoslavie.

À Sherbrooke, le petit Strahinja a vécu une enfance « normale », pour reprendre son expression. Mais à 18 ou 19 ans, il a découvert les bars et il s’est mis à fréquenter les mauvaises personnes. Et entre deux bières, il se battait.

« J’ai arrêté de me battre dans les bars quand j’ai commencé à faire des arts martiaux mixtes, raconte-t-il. Mais j’ai fait assez de niaiseries pour me retrouver en prison pour une histoire de voies de fait. Et en prison, j’ai découvert la cocaïne. Ça, ça m’a fait plus mal que n’importe quel maudit coup de poing sur la gueule. »

Ont suivi des années de consommation. Et de dérapes. Il ne consommait pas tous les jours, mais quand il consommait, il était incapable de s’arrêter.

« La semaine de mon fameux combat contre Barriault, j’ai consommé non-stop pendant trois jours et, en tout, j’ai dû dormir quatre heures pendant cette période-là. C’était malade comme ça. Tu sais, quand on parle des bas-fonds, de l’enfer, c’est ça… »

Puis, il y a eu son arrestation. Et son séjour en tôle à Sorel-Tracy. Mais ça, ce n’était pas les bas-fonds. Au contraire, analyse-t-il avec le recul.

« La prison, c’est ce qui m’a sauvé la vie. J’te jure. Quand tu tombes dans la drogue, y’a trois affaires qui peuvent arriver. Ou bien tu vires fou, ou bien tu crèves, ou bien tu te ramasses en dedans. Mais des fois, te ramasser en dedans, c’est la meilleure chose qui peut t’arriver. »

En dedans, il s’est pris en main. Il a suivi des cours, il s’est inscrit aux AA, il s’est regardé dans le miroir. Après des années à fuir la réalité.

« Après avoir purgé le tiers de ma peine, j’ai pris la décision de venir ici, à L’Envolée. Parce que ce n’était pas trop loin de Sherbrooke, où mon petit garçon et ma famille vivent, parce que j’avais entendu dire qu’il y avait un grand gymnase, parce que j’avais entendu dire plein de belles choses au sujet de l’endroit et des intervenants. Ici, j’ai continué d’avancer, j’ai appris à pleurer, j’ai appris à redevenir moi-même, j’ai compris pourquoi je perdais le contrôle. Maintenant, le baveux, le gros tough, je vais garder ça pour l’octogone seulement… »

Il l’avoue : son retour à la vraie vie le stresse. Mais il affirme être bien entouré.

« Ma nouvelle copine n’a jamais consommé et elle sait tout sur moi, elle me connaît par cœur. C’est une bonne personne. Ma mère aussi est là pour moi. On a recommencé à se parler comme un fils parle à sa mère. Et j’ai de bons amis. Quand je dis de bons amis, je ne parle pas de ceux avec qui j’ai coupé les liens parce qu’ils n’étaient pas bons pour moi. Parce qu’il y en avait, c’est sûr. »

S’il est bien entouré, son petit Novak, cinq ans, reste sa plus belle motivation à demeurer sobre et à demeurer dans le droit chemin.

« Lui là, il mérite d’avoir un père capable de l’aimer et de prendre soin de lui comme il faut. Il a été privé de son père pendant dix mois et ça, il ne faut plus que ça arrive. J’te dis, il ne faut plus jamais que ça arrive… »

Faire ses preuves

Gavrilovic a gaffé et il a gaffé plus d’une fois. Il doit faire ses preuves, montrer aux gens qu’on peut à nouveau lui faire confiance. Et il le sait.

« Je ne suis pas une mauvaise personne, mais j’ai mal agi pendant trop longtemps, confie-t-il. Le gars pas fiable, le combattant qui échoue des tests antidopage, le gars violent, le maudit drogué, ce n’est pas moi. Mais c’est celui que j’étais devenu. Je ne suis pas devenu parfait, j’ai encore des choses à régler, mais j’ai un bout de chemin de fait. Je crois en moi et je sais qu’il y a des gens autour qui croient en moi aussi. »

À 32 ans, Gavrilovic veut retourner dans l’octogone. Le bonhomme a du talent, on le sait. Il est ouvert à toutes les propositions.

« Je vais retourner vivre à Sherbrooke et je vais probablement retourner à mon ancien travail, celui de soudeur. C’est pas compliqué, je veux vivre, pas mourir. »

Strahinja Gavrilovic s’apprête à quitter le centre L’Envolée. Et avant qu’on se laisse, il a tenu à ce que j’écrive qu’il remerciait sincèrement les gens qui l’ont accompagné depuis six mois, à commencer par Nicolas et Joanie. Ça semblait très important pour lui…

Voilà, c’est fait.