Que la MRC de la Haute-Yamaska et incidemment celle de Brome-Missisquoi, qui est fortement sollicitée à le faire, passent à l’est, ne changera pas d’un iota leur réalité géographique : des confins de la Montérégie, les deux MRC se retrouveront aux confins de l’Estrie. Elle recevra la même attention des autorités ministérielles.

Passer à l’Est

CHRONIQUE / Que la MRC de la Haute-Yamaska déménage ses pénates de la Montérégie vers l’Estrie ne changera rien dans la vie de monsieur et madame Tout-le-Monde. Ils n’obtiendront pas plus de services des différents ministères. Ni de meilleurs services. Ni ne verront une meilleure cohésion dans l’appareil étatique.

Ce projet n’a qu’un seul but : modifier des structures administratives au lieu de s’attaquer au fond du problème qu’est la centralisation des pouvoirs dans quelques capitales régionales. On propose un exercice cosmétique vite appliqué alors que l’organisation des services gouvernementaux nécessite une chirurgie cardiaque pour donner aux régions et à leurs sous-régions les outils pour qu’elles veillent à leur développement.

Comme première mission, le ministre François Bonnardel aurait pu mieux choisir. On comprend qu’il veuille aider les maires de la MRC pour qu’elle passe de la Montérégie à l’Estrie. On pourrait aussi penser qu’il souhaite ardemment que la MRC effectue un tel saut vers l’est. Ça ferait en sorte de corriger l’anomalie politico-géographique de son titre non officiel de ministre responsable de l’Estrie.

Dans les gouvernements conservateurs de Stephen Harper au fédéral, les ministres responsables de Montréal n’étaient jamais des élus de Montréal. Et pour cause. Jamais le Parti conservateur n’a réussi à faire élire un de ses représentants dans l’île…

Le premier ministre François Legault n’était pourtant pas confronté au même dilemme au lendemain de sa grande victoire du 1er octobre. L’Estrie compte quatre députés caquistes : André Bachand (Richmond), François Jacques (Mégantic), Geneviève Hébert (Saint-François) et Gilles Bélanger (Orford). Aucun n’a hérité d’un siège à la table du conseil des ministres. C’est assez gênant pour une région d’être représentée par un voisin. Méprisant, pourrait-on dire.

Que la MRC de la Haute-Yamaska et incidemment celle de Brome-Missisquoi, qui est fortement sollicitée, passent à l’Est, ne changera pas d’un iota leur réalité géographique : des confins de la Montérégie, les deux MRC se retrouveront aux confins de l’Estrie. Elles recevront la même attention des autorités ministérielles. Pas plus. Pas moins.

Dans l’appareil public, être loin des yeux, c’est être loin du cœur. La réforme de la santé du Parti libéral en 2015 est un bon exemple. Dans un souci d’améliorer l’offre de services à la population, le gouvernement a confié l’administration des établissements de santé dans toutes les municipalités du Québec à des centres intégrés de santé et de services sociaux dans les capitales des 17 régions administratives, tassant du coup tous les centres de santé et de services sociaux. Les CSSS, gérés localement, ont été vidés de leur budget et leurs administrateurs, imputables devant les citoyens, remerciés pour leurs bons services. Une centralisation tous azimuts sans égard aux réalités locales ou aux besoins des citoyens.

Et quel est le bilan à Granby de la création de cette énorme créature appelée Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux installé à Sherbrooke ?

On navigue de crise en crise : manque de médecins spécialistes et d’infirmières, temps d’attente indécent à l’urgence de l’hôpital, hausse de tarification des places de stationnement. De tels problèmes existent ailleurs, mais peut-on se fier à des administrateurs à 88 kilomètres d’ici pour y remédier ? D’avoir ne serait-ce qu’une préoccupation ? On peut présumer qu’ils cherchent d’abord à régler les pépins dans leur cour.

Une amie dans le réseau de la santé en Gaspésie m’a expliqué que les gens de Chandler sont en rogne contre ceux de Gaspé et remettent en question la répartition des ressources financières et humaines entre les deux municipalités. Vous aurez compris que le siège social du Centre intégré de santé et de services sociaux de la Gaspésie se trouve à Gaspé. La nature humaine est ainsi faite.

Il est clair que la MRC de la Haute-Yamaska deviendra sous peu estrienne. Le ministre Bonnardel en a fait la promesse. Il serait intéressant qu’il nous dise combien coûtera ce transfert. Parce que des sous seront dépensés, n’en doutez pas, des fonctionnaires investiront des semaines complètes, des mois même, à calculer quels montants devront être transférés d’une région à une autre, quels employés pourraient devoir se déplacer dans d’autres bureaux. La machine fait preuve de beaucoup d’imagination dans de tels contextes.

Ce changement de région n’apportera rien aux citoyens. Il ne vise qu’à satisfaire des élites politiques naïves de croire que des changements sonnants en découleront. Elles déchanteront lorsqu’elles devront reprendre leur habituel jeu de souque à la corde avec de nouveaux partenaires dans les ministères pour obtenir des budgets ou faire accepter des projets.

Et toute la Montérégie rira !

Pendant ce temps, les bases de l’organisation de nos ministères et des organismes qui les représentent seront épargnées.

Et l’ensemble de la machine étatique rira !