Un pédiatre qui pratique à la clinique de l’adolescence à l’hôpital Sainte-Justine me disait récemment que 80 % des demandes de consultation concernaient désormais des problèmes d’anxiété de toutes sortes. Les statistiques aussi disent que les ados québécois sont deux fois plus anxieux qu’il y a six ans.

Mes pommettes

CHRONIQUE / On marchait de l’Australie vers l’Afrique l’autre jour — au Zoo de Granby — et en voyant des parents forcer comme des bœufs pour faire avancer leur poussette dans le chemin enneigé, les roues allant dans tous les sens sauf le bon, je n’ai pu me retenir d’affirmer à quel point je ne m’ennuyais pas « pantoute ! » de cette époque.

Celle des habits de neige rigides qui transforment les petits en étoiles de mer coussinées. Celle des sièges de bébé, du sac à couches et du parc Fisher-Price qui nous fait ressembler à des mulets. Celle où une sortie en famille demande la location d’une remorque U-Haul.

— C’était-tu si pire que ça ? m’a alors demandé mon ado, perplexe.

— Nooooon ! C’est juste que j’aime-vraiment-beaucoup-ça que vous soyez autonomes et que vous voyagiez léger, que je lui ai répondu, un sourire dans la voix. Des fois, c’est drainant quand vous êtes p’tits. Et l’hiver, avec les poussettes qui n’avancent pas, les bottes à velcro qui tombent, les tuques trop chaudes, les mitaines mouillées et le nez qui coule, c’est sportif. Je ne recommencerais pas.

Deux semaines plus tard — la vie est ainsi faite —, je me surprenais à m’ennuyer du moment où mes filles vivaient dans un monde imaginaire où le jeu et le plaisir prenaient toute la place dans leur tête. Je regrettais ce temps où, simplement en leur disant que j’allais compter le nombre de secondes nécessaire pour faire quelque chose, elles s’empressaient à le faire. J’ai poussé ma luck récemment avec ma petite de neuf ans en lui demandant d’aller chercher quelque chose pour moi au deuxième étage. « Vas-y, mon ti-chat. Maman va compter combien de temps ça te prend ! », que je lui ai lancé avec l’enthousiasme d’une cheerleader des Cowboys de Dallas.

Les yeux qu’elle m’a faits ! J’ai vite remisé mon stratagème inefficace dans la cave. À côté du p’tit pot.

Je me suis aussi ennuyé de la facilité qu’on avait, dans le temps, à chasser leurs ennuis, leurs peurs, leurs chagrins ou leurs angoisses. J’ai regretté les fois où le « becquer bobo » faisait la job. Où la diversion changeait tout.

J’ai souhaité que revienne ce temps où, pour les débarrasser d’un malaise quelconque, je faisais semblant de le prendre dans ma main la plus habile pour le lancer de toutes mes forces par la fenêtre. Geste que je posais de façon théâtrale et que j’accompagnais parfois d’un tour sur moi-même et du mot « Dehooors ! », prononcé très fort. C’était d’une efficacité désarmante. Je ne compte plus le nombre de maux de ventre et de cauchemars qui sont atterris face première dans le trottoir devant chez nous.

Mais c’est fini. Mes trucs ne fonctionnent plus. Les filles ont vieilli. La grande est en pleine adolescence. La petite, elle, vient de franchir l’âge de raison. Et en vieillissant, toutes deux ont, à leur façon, développé de petits maux qui, à une époque pas si lointaine, se manifestaient davantage chez les adultes.

Paraît que la pomme ne tombe jamais bien loin de l’arbre. Moi, j’ai donné naissance à deux pommettes anxieuses.

C’est merveilleux de voir grandir et vieillir nos enfants, mais maudit que c’est déchirant de les voir se tourmenter. De voir la détresse dans leurs beaux grands yeux bleus. Pas facile, comme parents, de se battre contre des monstres invisibles. Ô que je me suis souvent sentie démunie! J’ai même déjà rêvé qu’un simple prout sur la bedaine les fasse rire aux larmes, chassant du coup toutes leurs inquiétudes... pour la vie.

Heureusement, divers spécialistes existent pour nous aider à aider nos enfants. Il ne faut pas avoir peur de faire appel à eux. Selon moi, un bon parent est celui qui sait s’entourer des bonnes personnes quand son champ de compétences atteint ses limites.

Un pédiatre qui pratique à la clinique de l’adolescence à l’hôpital Sainte-Justine me disait récemment que 80 % des demandes de consultation concernaient désormais des problèmes d’anxiété de toutes sortes. Je le crois.

Les statistiques aussi le disent que les ados québécois sont deux fois plus anxieux qu’il y a six ans. Plus les filles même. L’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire, une étude réalisée en 2016-2017 auprès de 62 000 jeunes dans 465 écoles secondaires publiques et privées de la province, dévoile que les problèmes de santé mentale sont en hausse depuis 2010-2011 : la proportion d’élèves qui ont un diagnostic de trouble anxieux est passée de 9 % à 17 %. Chez les filles ça monte à 23 %. Chez les garçons ça atteint 12 %.

Avec de l’anxiété dans leur petit baluchon, mes filles font partie de ces statistiques.

Je me console toutefois en me disant qu’on en sait plus aujourd’hui pour les aider. On est plus outillés comme parents. Mais, oui, le temps de garnir notre fameux coffre à outils, c’est long et laborieux. Un mauvais bout à passer. Je le sais, un jour, je vais me surprendre à m’ennuyer de cette époque.

La vie est ainsi faite.