Marie-Ève Martel
Pépé, diminutif de Pénélope, est ma grosse princesse gâtée.
Pépé, diminutif de Pénélope, est ma grosse princesse gâtée.

Western félin

CHRONIQUE / L’art de la distanciation sociale, ça fait très, très longtemps que mes chats l’ont maîtrisé.

Ma grosse princesse gâtée Pépé, diminutif de Pénélope, et Coquine, la chatte d’Espagne de mon fiancé, vivent une cohabitation forcée depuis maintenant cinq ans. C’est plus de la moitié de leur existence, elles qui auront toutes les deux neuf ans en 2020.

Si Coquine — Coq pour les intimes —, d’un tempérament plutôt calme et joueur, en plus d’être très agile, s’est rapidement accommodée de sa « nouvelle petite soeur », pour Pépé, la maladroite et grognonne, c’est tout le contraire. 

La plupart du temps, elle se tient bien loin de l’autre. Comme si ma chatte au pelage de charbon croyait que l’autre, d’un blanc immaculé, était porteuse du coronavirus. 

Or, toutes deux apprécient le bain de soleil que leur offre la porte-patio du salon, où se trouvent aussi leurs petits lits respectifs.

L’affrontement semble alors inévitable.

Ma grosse princesse gâtée Pépé et Coquine (sur la photo), la chatte d’Espagne de mon fiancé, vivent une cohabitation forcée depuis maintenant cinq ans.

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Plusieurs fois par semaine, les deux chats se mettent en vedette dans une scène qui semble tout droit sortie d’un western félin.

Face à face sur le tapis du salon, à environ un mètre et demi de distance, mes deux minous se tiennent bien droits, le regard fixé l’un sur l’autre. Hormis leurs queues qui battent pour exprimer la défiance, les bêtes sont immobiles et imperturbables.

Plus rien d’autre n’existe en cet instant pour Coquine et Pénélope que Coquine et Pénélope, rivales de presque toujours et soeurs d’adoption malgré elles.

Si on ne passait pas l’aspirateur régulièrement, un motton de poils aurait pu rouler au loin dans la pièce, question d’ambiance.

Plus souvent qu’autrement, c’est Pépé qui brise le silence. Elle émet ce petit grognement guttural dont seuls les chats ont le secret et qui communique à l’ennemi qu’elle n’entend pas à jouer.

« Il n’y a pas assez de place pour nous deux dans cette maison ! » que ça doit vouloir dire. 

Du moins, c’est mon hypothèse.

Puis, lentement et dans un synchronisme quasi parfait, chacune lève la patte droite, les coussinets parallèles au sol. 

À la hauteur des yeux, le mouvement stoppe net. 

Et les chattes continuent de se fixer, jusqu’à ce que la plus rapide se jette sur l’autre, donnant le départ à une bruyante échauffourée qui s’échelonne ensuite sur plusieurs minutes dans différents coins du salon et qui prend souvent fin quand Pénélope, mauvaise perdante, finit par aller se cacher, la queue entre les pattes.

Ces petits moments me font rire, et ces jours-ci, je réalise à quel point j’ai de la chance d’en être témoin.

J’ai de la chance d’avoir Pépé et Coquine avec moi tous les jours, en plus de mon amoureux.

Leur présence, même si parfois discrète et silencieuse — un chat, ça passe son temps à dormir, n’est-ce pas — me fait du bien, brise ma solitude. 

J’ai même l’impression d’avoir un accès privilégié à leur quotidien, moi qui suis normalement loin d’elles pendant une quarantaine d’heures par semaine.

Je crois que le confinement auquel je me prête depuis désormais deux semaines serait beaucoup plus difficile à supporter si je n’avais pas mes deux petites boules de poil dans la maison, qui viennent faire leur tour dans mon bureau à l’occasion et qui viennent dormir à nos pieds la nuit venue.

De voir que la situation n’a pas vraiment affecté l’humeur et les habitudes de mes chattes me donnent confiance que la vie continue et qu’on passera à travers.

Du moins, c’est mon hypothèse.

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Mardi matin, quand j’ai appris que quelque 145 de mes collègues étaient mis à pied temporairement parce que les six journaux de la Coopérative nationale de l’information indépendante n’avaient plus de revenus — les publicités se font rares quand toutes les entreprises qui annoncent sont forcées de fermer —, j’ai l’impression que ma Pépé a senti que ça n’allait pas. 

Câline, elle est venue se frotter sur mes jambes, puis s’est relevée sur ses pattes arrière afin de me taper le bras de sa patte avant, comme elle le fait lorsqu’elle veut attirer mon attention pendant que je travaille.

Pour une rare fois, elle s’est laissée prendre dans mes bras sans rechigner.

Comme si son gros ronron réconfortant était une manière de me dire : « ça va bien aller ».

Du moins, c’est mon hypothèse.

L’inimitable Sheila Fraser s’est éteinte lundi soir des suites d’une courte maladie.

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Je n’imagine pas à quel point ça doit être difficile de dire adieu à son compagnon à quatre pattes au moment où sa présence est la plus importante, au moment où on est confiné, seul, chez soi.

C’est pourtant ce qui est arrivé à mon amie Valérie, dans la soirée de lundi. Après 13 ans d’amour, son « incomparable minoune Sheila Fraser » a rendu l’âme au terme d’une courte maladie. 

Une chatte qui n’aimait personne, sauf sa maîtresse, mais qui était devenue une véritable mascotte dans son cercle d’amis.

« Peut-être qu’elle redoutait le nouveau monde qui nous attend », philosophait Valérie au moment d’annoncer le décès de Sheila à son entourage sur Facebook.

« Elle est mieux où elle est. Oh que je me rappellerai de beaux moments, de ses agressions sur mes invités et de son insoupçonnable tendresse », poursuit mon amie. 

Pas mal certaine que du haut du paradis des chats, Sheila Fraser s’ennuiera aussi de Valérie. Et que si elle pouvait lui miauler quelque chose, ça voudrait dire : « ça va bien aller. »

Du moins, c’est mon hypothèse.