À travers son histoire et celle d’autres personnes, mon ami Mickaël Bergeron décrit dans «La vie en gros» un phénomène de société qui semble plus acceptable que le racisme ou le sexisme. Où la ligne entre le «politically correct» et la pure méchanceté est plus que mince.

Un cœur gros comme ça

CHRONIQUE / Ce n’est qu’à sa mort que j’ai compris que ma mère n’avait jamais remporté sa bataille contre l’anorexie et la boulimie.

En vidant son logement, j’ai découvert, dans le double fond d’un tiroir, une balance et un journal dans lequel elle consignait religieusement les calories ingérées, son poids et ses mensurations.

Vous dire que j’en ai eu le cœur gros n’était qu’un euphémisme.

Je savais que ma mère, avant de me mettre au monde, avait souffert de troubles alimentaires pendant de nombreuses années. Mais ensuite ? Rien.

Ma famille, elle, savait. Elle ne m’a rien dit, pour me protéger, si bien qu’à l’âge adulte, je n’ai pas eu le moindre soupçon. Jusqu’à sa mort, où tout m’a soudainement paru si clair et évident.

Malgré ses problèmes, ma mère voulait me protéger. Elle craignait tellement que je développe moi aussi un trouble alimentaire qu’elle m’a plutôt laissée manger tout ce que je désirais afin d’avoir une relation positive avec la nourriture.

Qu’est-ce qu’une enfant de huit, neuf ou dix ans aime manger ? Des pépites de poulet, du Nutella et des chips, entre autres. Des boissons gazeuses, des petits gâteaux et des pogos. À volonté, tant que je mangeais à satiété. Tant que j’ai oublié ce qu’était la satiété pendant des années.

Pas pour rien qu’avant même la puberté, j’avais développé un important surpoids qui me suit encore aujourd’hui, même s’il a pas mal fondu depuis que j’ai pris mon alimentation en main.

Pas seulement parce que je suis parfois un peu trop ronde pour les vêtements dits « normaux », mais pas assez pour les vêtements taille plus.

Le surpoids, c’est aussi la charge mentale de tous les railleries et commentaires déplacés qu’on porte en nous tel un boulet et qui continuent à nous trotter dans la tête des années durant.

Avec les années, on en prend et on en laisse, heureusement. On comprend que notre valeur, comme personne, n’a rien à voir avec notre silhouette ou la taille de nos jeans.

Le poids des préjugés

Ce qui m’amène à vous parler de mon ami Mickaël Bergeron. Mickaël est gros, c’est un fait. Après quelques minutes à peine à le côtoyer, on comprend que c’est parce que son cœur est tellement grand qu’il prend toute la place.

Mais ça n’est pas ce qui le définit comme personne.

Mon ami Mickaël a publié, fin mars, son essai La vie en gros. Il y décrit ce que c’est, vivre avec un surpoids ou l’obésité, mais surtout, il démantèle nombre de préjugés à l’égard de personnes grosses. Avec humour, aplomb, mais aussi avec toute la sensibilité et le gros bon sens que je lui connais, il mène une charge — nécessaire — contre la grossophobie, ce phénomène qui nous pousse à dévaloriser des personnes en raison de leur poids.

Il nous rappelle qu’il n’est pas nécessaire de faire remarquer à une personne grosse qu’elle l’est, car elle porte déjà le poids de la honte de son propre corps. Il nous rappelle que certains se trouvent indignes d’amour parce qu’ils se trouvent laids, mais aussi que le poids n’est pas qu’une simple question de junk food et de mauvaises habitudes.

Chaque témoignage, anecdote ou statistique évoqués dans la centaine de courts textes qui constituent l’essai sert le propos. Mickaël ne beurre pas épais et ne s’apitoie pas sur son sort. Il admet lui-même avec humilité avoir jugé autrui en raison de son poids et s’être demandé s’il était une mauvaise personne en raison de ses kilos en trop.

À travers son histoire et celle d’autres personnes, Mickaël décrit un phénomène de société qui semble plus acceptable que le racisme ou le sexisme. Où la ligne entre le politically correct et la pure méchanceté est plus que mince.

La lecture de l’essai m’a emplie d’empathie et d’admiration pour mon ami.

Son ouvrage nous place devant un miroir, non pas pour y déplorer nos poignées d’amour, mais pour déboulonner certains préjugés qui ont la couenne dure. Pour remettre en question la relation amour-haine que nous sommes plusieurs à entretenir avec notre corps, mais aussi avec celui des autres.

À travers les propos de Mickaël, j’ai parfois reconnu l’adolescente rondelette mal dans sa peau que j’ai été à une certaine époque. Mais aussi la jeune femme ambitieuse qui croyait que son apparence serait un frein à son essor. Et aussi la femme d’aujourd’hui qui sait qu’elle vaut bien plus que le chiffre que lui renvoie sa balance.

Pour ça, Mickaël, merci !

Au lancement de son livre, l’autre jour, je lui ai d’ailleurs souhaité de se défaire du plus grand nombre de livres possible.

Pas pour maigrir. Mais pour changer le monde à sa façon.