Drôle de hasard, alors que je naviguais sur Facebook tout en écrivant cette chronique, un de mes contacts a partagé un GIF animé tiré d’une émission télévisée. Comme quoi c’est facile de montrer les dents quand on n’a pas réellement l’opportunité de toucher notre cible, mais qu’on devient soudainement très frileux quand cette dernière se trouve à notre portée.

Pourquoi tant de haine ?

CHRONIQUE / Ça s’appelle La Purge.

On compte déjà quatre films — un cinquième et dernier long-métrage devrait sortir en salles à la mi-juillet — et une série télévisée comptant deux saisons disponible en visionnement continu sur Internet.

Le postulat de départ est troublant : aux États-Unis, le pouvoir est accaparé par un groupe politique nommé Les Nouveaux Pères Fondateurs, le NFFA (New Founding Fathers of America). Afin de diminuer le taux de criminalité au pays, les dirigeants américains ont mis sur pied un événement annuel — la purge — où, la nuit, tous les crimes imaginables peuvent être commis en toute impunité.

La purge, donc, pour expurger la population de ses sentiments négatifs, de sa colère et de sa violence ; mais — la prémisse des films et de la série est là —, c’est plutôt une purge démographique où les plus vulnérables, qui n’ont pas les moyens de doter leur résidence d’onéreux systèmes de sécurité, deviennent des proies faciles pour ces prédateurs d’un soir.

Au premier degré, La Purge n’est qu’un vulgaire divertissement à la sauce américaine, où des héros insoupçonnés émergent d’entre les bourreaux, un prétexte propice aux scènes d’action et de violence gratuite.

Pour ma part, j’ai trouvé dans ces œuvres cinématographiques, et plus particulièrement la série, une fine critique de l’Amérique actuelle, où les dérives dépeintes dans le scénario en montrent les travers, en plus d’être très près de la réalité. Je retiens notamment une scène d’émission pour enfants où l’animatrice explique les bienfaits de la purge aux tout-petits, ou bien des entreprises qui roulent sur l’or en fabriquant du matériel promotionnel destiné à ce soir fatidique.

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Certes, et heureusement, La Purge est une fiction.

Mais il s’en trouve sûrement quelque part pour souhaiter que le concept soit réellement mis en pratique. Et ce quelque part ne se trouve pas forcément loin de chez nous.

Depuis qu’on m’a envoyé un lien vers le blogue de Xavier Camus, qui a mené à l’arrestation du Granbyen Valentin Auclair pour incitation à la haine et promotion du génocide, j’ai découvert des recoins d’Internet — pas si reculés que ça — où certains se croient à l’abri des lois et de toute censure.

Dans ce cas-ci, des propos racistes, homophobes, misogynes et j’en passe...

Comme si toutes les raisons étaient bonnes pour haïr son prochain, surtout s’il ne nous ressemble pas comme deux gouttes d’eau.

J’ai lu des trucs abominables que j’aimerais bien oublier : des Québécois qui se vantent carrément de boycotter des commerces sous prétexte qu’on y trouve des employées voilées, qui s’enorgueillissent d’en avoir invectivé une sur la rue ; d’autres qui appellent à la violence envers d’autres tout simplement parce qu’ils n’ont pas la même couleur de peau ou qu’ils sont homosexuels.

C’est dur et ça fait dur.

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Et que dire de Denise Bombardier, louangée depuis le début de l’année puisqu’elle avait été la première à tenir tête à Gabriel Matzneff, désormais dans la disgrâce en raison de ses frasques sexuelles avec de trop jeunes femmes ? La chroniqueuse qui, pas plus tard que vendredi dernier, écrivait que le tatouage avait « transformé des êtres en monstres, en personnages de mauvaises bandes dessinées, bref en personnes déshumanisées », qualifiant même la pratique millénaire de mutilation.

Un commentaire qui, avec raison, a valu à son auteure une vague de critiques, et même une pétition ayant atteint 10 000 signatures en une journée à peine. Vendredi matin, plus de 15 000 personnes avaient appuyé l’initiative, qui invite la chroniqueuse à tirer sa révérence.

Malheureusement, il s’en est trouvé certains pour répondre à ces insultes par d’autres insultes, à commencer par l’instigatrice de la pétition qui n’hésite pas à traiter Mme B. de « folle », de « narcissique égocentrique ». « Vous êtes un monstre... morte de l’intérieur et vide comme un raisin sec depuis trop longtemps. Vous jugez vos semblables, vous méprisez l’humain... la seule personne qui vous importe, c’est VOUS », écrit Alexandra Bérubé, identifiée sur la page comme étant à l’origine de la pétition.

La réponse à la haine et aux préjugés est-elle vraiment encore plus de haine et de préjugés ?

Poser la question, c’est y répondre.

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« J’aimerais bien vous cracher ces mots au visage mais j’ai plus de classe que vous pouvez en avoir », poursuit l’auteure de la pétition.

J’ose demander : cette déclaration est-elle vraiment l’expression de la « classe » ou n’est-ce pas plutôt un manque de courage ?

Plus tard cette semaine, j’ai vu passer le commentaire d’un certain Dan Laroche dans mon fil Twitter. Il n’approuvait pas les propos tenus par François Cardinal, éditorialiste à La Presse. « C’est un journaleux à éliminer », écrivait-il.

On a beau être en désaccord avec les propos de quelqu’un, rien ne justifie qu’on appelle à son « élimination », pour reprendre l’expression de Dan Laroche, ou à s’en prendre à l’intégrité physique d’autrui.

Probablement que Dan Laroche ne pensait pas réellement ce qu’il avait tapé sur son clavier ou sur son téléphone. Comme bien d’autres qui, confrontés à leurs paroles, tentent de minimiser la gravité de celles-ci ou l’impact qu’elles pourraient avoir.

Drôle de hasard, alors que je naviguais sur Facebook tout en écrivant cette chronique, un de mes contacts a partagé un GIF animé tiré d’une émission télévisée. On y voit deux chiens enchaînés prêts à s’assaillir l’un et l’autre avec la mention « Internet ». Puis, leurs chaînes se brisent. Ainsi libres de mettre leurs menaces à exécution, les deux molosses prennent plutôt la fuite, effrayés l’un par l’autre. On y voit alors la mention « Reality » (réalité).

Comme quoi c’est facile de montrer les dents quand on n’a pas réellement l’opportunité de toucher notre cible, mais qu’on devient soudainement très frileux quand cette dernière se trouve à notre portée.

L’adage veut qu’on tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Et si on y ajoutait de se tourner sept fois les pouces avant de clavarder ?