Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.
Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Je visualise une espèce de guerrier viking à la barbe rousse qui n’a aucune pitié pour sa pauvre victime, en l’occurrence notre beau français <em>perlé</em>.
Je visualise une espèce de guerrier viking à la barbe rousse qui n’a aucune pitié pour sa pauvre victime, en l’occurrence notre beau français <em>perlé</em>.

Les barbares

Article réservé aux abonnés
CHRONIQUE / « 7 faits avec lesquels seuls les gens de la restauration pourront relate ». Ça m’a donné un sapré coup de vieux de lire ça. Ça, c’était le titre d’une publication sur un média numérique mariant blogue et actualités sur la thématique style de vie que j’ai vu passer dans mon fil d’actualités Facebook.

« Relate » : un verbe que je comprends tout à fait, mais qui appartient à la langue de Shakespeare et qui, à mes yeux, n’avait pas sa place dans le titre d’un texte rédigé en français à l’attention de lecteurs qui lisent le français.

Visiblement, je ne suis pas le public cible de cette publication : je ne trouve pas ça si cool que ça, l’usage de ce terme. Au contraire, ça m’a tapé sur les nerfs. Je dois être devenue ringarde.

Dans mon parler de tous les jours, il m’arrive, bien que moins fréquemment qu’autrefois, d’user de style, genre, hot, comme, full et chill. Des mots qui faisaient friser les oreilles de mes aînés qui trouvaient que je massacrais notre magnifique langue.

Ce fameux relate, comme d’autres mots anglais qui ne s’étaient jusqu’alors pas frayé un chemin dans notre vocabulaire quotidien, je l’entends de plus en plus de la bouche de jeunes adultes ayant quelques années de moins. Je le lis aussi dans leurs discours tapés sur le clavier de leur ordinateur ou sur le minuscule écran de leur appareil intelligent. Suis-je pour autant dépassée? Moi, une « milléniale » de tout juste 34 ans?

En bon français, le mot « relate » — qui signifie tout bonnement se reconnaître, comprendre ou s’identifier à une situation énoncée — est un barbarisme.

Selon le Larousse, il s’agit « d’un mot qui n’existe pas dans la langue à une époque donnée et dont l’emploi est jugé fautif. »

Dans la vie courante, des barbarismes, on en lit et on en entend plus souvent qu’on pense. Suffit d’aller reconduire un proche à l’aréoport ou d’être enduit en erreur par quelqu’un qui croyait bien faire. Peut-être aimez-vous quand vos enfants jousent dehors, puisqu’ils ne tardent pas à s’endormir une fois étendus sur leur tête d’oreiller. En tous cas, sontaient bien contents de leur journée...

Le mot « barbarisme » stimule mon imaginaire. Je visualise une espèce de guerrier viking à la barbe rousse bien fournie qui n’a aucune pitié pour sa pauvre victime, en l’occurrence notre beau français perlé. Caricatural comme image — ou cartoonesque, pour rester dans le barbarisme —, soit, mais il est aussi vrai que la langue de Molière en prend parfois pour son rhume, surtout sur les médias sociaux.

Tout ça m’a donné un coup de vieux parce qu’il n’y a pas si longtemps, et encore aujourd’hui, dois-je l’admettre, il m’est arrivé de me faire corriger par des lecteurs qui n’exigent rien de moins que l’excellence — avec raison — de ma plume, en ce qui a trait à la qualité de mon français.

Quand une coquille ou une impropriété se retrouve dans un de mes textes et que cela est porté à mon attention avec politesse et bienveillance, ces commentaires sont toujours les bienvenus.

Après tout, ça peut arriver à tout le monde d’en laisser passer une et il est apprécié qu’on me le signale.

Par contre, quand une erreur est relevée sur un ton moralisateur, avec dédain ou avec condescendance, ça passe moins bien. Il y a des gens qui semblent retirer une certaine fierté de prendre des journalistes en défaut; c’est comme s’ils se sentaient supérieurs.

C’est sans compter le zèle de certains apôtres du français autoproclamés, cerbères de notre culture linguistique pour qui le registre à l’écrit devrait constamment être des plus soutenus.

On m’a déjà rabrouée pour avoir parlé d’un « viaduc » dans un article : il aurait fallu que j’écrive le mot « saute-mouton » pour parler de cet « ouvrage d’art » qui enjambe une voie carrossable.

Ça me rappelle un enseignement que je partage toujours quand je rencontre des étudiants en journalisme, eux qui ont souvent le défaut de composer de longues phrases alambiquées et truffées de mots qu’ils n’utilisent pas au quotidien.

Dans ce boulot, on n’écrit pas pour se faire dire qu’on est donc bien intelligent : on écrit pour être compris de nos lecteurs, y compris de ceux qui sont moins doués pour la lecture.

Pas certaine que les abonnés du journal m’auraient comprise au premier coup d’œil si j’avais écrit que les travaux de réfection du saute-mouton surplombant l’autoroute 10 allaient débuter la semaine prochaine...

Alors, oui, ça m’a donné un coup de vieux de lire le mot « relate » : j’ai eu l’impression, en étant froissée par ce choix de mot, d’être devenue un de ceux qui m’écrivent et qui me font sentir comme si mes erreurs de grammaire ou de syntaxe étaient la principale raison pour laquelle on n’a pas encore un PAYS.

Le français est notre langue à nous, la nation québécoise. C’est notre héritage, nos racines et c’est ce qui nous distingue du reste du continent. C’est donc essentiel de la préserver.

Ça, oui, je « relate ». Tout à fait.

Mais j’ai dû me rappeler que la beauté d’une langue, c’est aussi qu’elle est vivante et qu’elle évolue avec les générations.

Pas pour rien que notre jargon et notre accent n’a presque plus rien à voir avec ceux de nos cousins de la France, même si nous partageons les mêmes ancêtres.

La langue évolue, donc. Et pour revenir à la définition du Larousse, un barbarisme est un mot qui n’existe pas dans une langue « à une époque donnée ».

C’est donc dire que les langues se marient les unes les autres, et je suis convaincue que l’omniprésence d’Internet a accéléré ce processus millénaire autrefois alimenté par les voyages et les conquêtes.

Pas pour rien qu’on y retrouve des emprunts à d’autres dialectes, emprunts qui se québécisent et finissent par intégrer pleinement, et légitimement, notre vocabulaire.

C’est drôle : moi, le premier exemple qui me vient en tête, c’est le mot moron.

Allez savoir pourquoi.