Marie-Ève Martel
Malgré tous ses défauts et toutes ses failles, elle demeure ma mère, la femme qui m’a donné la vie et qui m’a aimée du mieux qu’elle a pu.
Malgré tous ses défauts et toutes ses failles, elle demeure ma mère, la femme qui m’a donné la vie et qui m’a aimée du mieux qu’elle a pu.

Elle n’aura jamais connu la COVID-19

CHRONIQUE / Jeudi dernier marquait le huitième anniversaire du décès de ma mère. Je ne l’ai toutefois appris que plusieurs jours plus tard. Le 2 avril 2012. Une date qui restera à jamais gravée dans ma mémoire. Un lundi à oublier.

Ce jour-là, j’avais appelé le conjoint de ma mère pour lui demander s’il avait eu de ses nouvelles. Lui non plus ne lui avait pas parlé depuis une dizaine de jours, à la suite d’une violente dispute.

C’était fréquent que ma mère s’engueule avec les personnes les plus proches d’elle. Atteinte d’un trouble de la personnalité limite, elle pouvait nous montrer le meilleur d’elle-même comme le pire. On ne savait jamais à l’avance auquel des deux côtés on aurait affaire quand on allait lui parler.

Mais c’était inhabituel de ne pas se manifester pendant une période aussi longue. Après quelques jours, une dizaine tout au plus, la culpabilité et, surtout, la peur me rongeaient tellement que je finissais par la rappeler.

Pour m’assurer qu’elle était en vie.

J’avais essayé, sans succès, de l’appeler la veille, et trois fois le matin. Son cellulaire était éteint et sa boîte vocale, pleine. Pas son genre de ne pas rappeler rapidement, elle qui passait parfois ses journées à regarder des soaps américains et à surfer sur Internet.

La journée s’était terminée sans que j’aie de nouvelles de son conjoint. J’étais presque soulagée, mais pas pour bien longtemps.

L’autobus qui me ramenait à la maison après ma journée de travail venait de quitter le terminus quand mon cellulaire a sonné. C’était lui.

Heureusement que j’étais assise.

*****

Jamais je n’aurais imaginé avoir une telle conversation au téléphone. Encore plus de recevoir, ce jour-là, l’appel que je redoutais depuis l’adolescence et qui hantait mes jours et mes nuits.

- Ta mère est partie, Marie-Ève.

Sur le coup, je n’avais vraiment pas compris ce qu’il voulait dire.

- Partie… au dépanneur? À l’hôpital?

- Non, elle est partie…

Il m’a fallu peut-être une minute avant de finalement comprendre ce que «partie» voulait dire. Le temps a figé, mon cœur s’est arrêté.

Quand j’ai réalisé que je venais d’apprendre que ma mère était décédée, j’ai aussi saisi tout le sens de l’expression qui veut qu’une mauvaise nouvelle nous rentre dedans comme un train qui nous fonce dessus.

Je ne ressentais plus rien, que du vide. Mon corps était lourd, si pesant en fait que c’était comme s’il était vissé à la banquette. Mon esprit, lui, semblait tourner à cent à l’heure, mais rien de précis ne se dégageait de l’océan d’idées qui tourbillonnait à vive allure en l’espace de quelques secondes.

Je n’y croyais pas. J’ai répondu : Michel, tu sais que le poisson d’avril, c’était hier?

*****

À voir toutes les photos que mes contacts publient d’eux, enfants, ces jours-ci, la nostalgie est encore plus forte. En fouillant moi-même dans de vieux clichés, il était inévitable que le souvenir de jours plus heureux avec ma mère allait revenir à la surface.

Souvent, quand la gorge me serre parce que ma mère me manque, je trouve un peu de réconfort en me disant qu’elle est libérée de ses démons, où qu’elle soit.

Jeudi, c’est un peu la pensée que j’ai eue en me réveillant, réalisant aussitôt que le calendrier me ramenait à ce funeste anniversaire.

Ma mère n’aura jamais connu un monde différent, un monde où tous sont confinés chez eux. Un monde où un prédateur invisible est en train de tout foutre en l’air.

Comment aurait-elle vécu la pandémie? Je ne peux m’empêcher de me poser la question.

Je crois qu’au départ, elle n’aurait peut-être pas pris la menace au sérieux. Elle aurait vaqué à ses occupations. Je crois cependant qu’elle aurait fini par suivre les règles devant la gravité de la situation.

Alcoolique, elle se serait peut-être tournée vers la bouteille pour apaiser son angoisse. Je n’aurais rien pu y faire et d’y penser me brise le coeur encore aujourd’hui.

En même temps, j’ai aussi connu ma maman comme une femme très forte. Enfant, elle m’a appris la résilience, elle m’a aussi appris à me tenir debout.

Quand elle m’a vu nettoyer des giclées de sang dans la cuisine pendant qu’elle racontait aux policiers ce que son ancien amoureux au tempérament bouillant venait de lui faire subir, elle a fini par briser le cercle vicieux de la violence conjugale. Elle avait réalisé quel exemple cela me donnait et ne voulait pas que je me retrouve un jour dans cette situation.

C’est à ma mère que je dois en grande partie mon réflexe de garder la tête haute dans l’adversité. Elle-même n’aura pas toujours appliqué son propre conseil, mais elle aura su me donner de précieux outils pour affronter les épreuves que la vie met sur mon chemin.

Malgré tous ses défauts et toutes ses failles, elle demeure ma mère, la femme qui m’a donné la vie et qui m’a aimée du mieux qu’elle a pu.

Sans le savoir, de son vivant, elle m’a, en quelque sorte, préparée à vivre cette période improbable et difficile que nous traversons tous en ce moment, sans savoir qu’elle se produirait.

Je n’oublierai jamais.