Il est difficile d’imaginer, comme société, comment nous parviendrions à concilier le fait de permettre à des personnes vivant des souffrances psychologiques immuables de mourir dans la dignité tout en promouvant la prévention du suicide.

Dérives

CHRONIQUE / C’est toute qu’une boîte de Pandore qui s’est (r) ouverte cette semaine avec le retour du débat sur l’aide médicale à mourir.

Voilà que l’abandon du critère « fin de vie » pour rendre une personne éligible à la mort assistée amène tout plein de questions auxquelles on n’avait pas songé lors de l’élaboration du projet de loi, dont la question d’accompagner une personne souffrant de troubles mentaux de mettre un terme à ses souffrances.

Le tout a causé la controverse, forçant la ministre de la Santé Danielle McCann à tenir une journée de consultation publique sur le sujet.

Ironie : au même moment où la notion de « fin de vie » disparaît des critères pour être éligible à la mort assistée, le psychologue Marc-André Dufour publiait Se donner le droit d’être malheureux pour nous dire qu’il est sain de vivre ses émotions négatives. Tout ça juste avant la 30e Semaine de la prévention du suicide, qui aura lieu du 2 au 9 février prochain. Pour ceux qui se le demandent, la journée Bell cause pour la cause, qui met la santé mentale sous les projecteurs, aura pour sa part lieu mercredi prochain, le 29 janvier.

Il est difficile d’imaginer, comme société, comment nous parviendrions à concilier le fait de permettre à des personnes vivant des souffrances psychologiques immuables de mourir dans la dignité tout en promouvant la prévention du suicide.

Évidemment, n’obtiendra pas nécessairement l’aide médicale à mourir toute personne qui en fera la demande. Heureusement ! Le contraire aurait pu ouvrir la porte à des dérives irréparables.

Si aujourd’hui, les tabous entourant la maladie mentale s’estompent tranquillement, ils persistent quand même et il faut davantage soutenir ceux qui en souffrent plutôt que de leur offrir un moyen irrémédiable. Pour citer le collègue Jean-Marc Salvet, du Soleil : en parallèle à l’aide médicale à mourir, les décideurs devraient aussi penser à l’« aide à vivre » pour ces personnes.

Mon ami Éric-Pierre est au fond du baril depuis environ un an et demi. C’est à l’âge de 50 ans qu’il a commencé à vivre les séquelles de plusieurs traumas survenus dans sa vie depuis l’enfance.

On lui a d’abord diagnostiqué une simple dépression. Finalement, c’était plutôt choc post-traumatique. Il en a eu la confirmation cette semaine.

En un an, Éric-Pierre a essayé six antidépresseurs différents en plus de quatre types d’anxiolytiques, qui n’ont eu aucun ou très peu d’effets. En plus d’être suivi régulièrement par un psychologue ET un psychiatre, il a essayé la stimulation magnétique transcrânienne répétitive, une forme d’électrochocs, et une thérapie impliquant des mouvements rapides des yeux pour faire le « ménage » dans ses mauvais souvenirs.

Vous voulez savoir de quoi a l’air un cobaye humain ? Pensez à mon ami Éric-Pierre...

Après autant de mois à fouiller pour découvrir le mal qui l’accable, après autant de matins où il s’est levé malgré l’angoisse qui l’assaillait, après avoir essayé tout ce qui pourrait l’apaiser — il m’a souvent dit qu’il mangerait les crottes de son chien si ça pouvait le guérir —, il n’a pas encore trouvé le remède à son mal.

Mais il va continuer à chercher jusqu’à ce qu’il le trouve. Mais existe-t-il ?

S’il se bat contre son mal-être avec autant d’intensité, c’est parce qu’Éric-Pierre veut vivre.

Mais s’il n’avait pas remué ciel et terre pour trouver la cause de son mal, lui aurait-on accordé le droit de mettre fin à ses souffrances s’il l’avait demandé parce qu’il aurait été « réfractaire à tout traitement » ?

Parce que c’est ce qui pourrait arriver à d’autres qui n’ont peut-être pas les ressources ou la force intérieure de mon ami, mais qui méritent, eux aussi, d’avoir de l’aide. Et une autre chance.

J’ai beaucoup pensé à ma mère cette semaine. Atteinte d’un trouble de la personnalité limite, elle a souvent exprimé le souhait d’en finir. Elle a aussi tenté de mettre fin à ses jours à plus d’une reprise.

Dans son cas, sa vie entière a été un interminable combat contre ses démons intérieurs. Pour faire taire ceux-ci, il ne fait nul doute à mes yeux que si elle était encore en vie aujourd’hui, elle aurait peut-être songé à formuler une demande d’aide médicale à mourir.

Cette idée me brise le cœur, mais qui suis-je pour juger de cette décision hypothétique, lorsque je me console de son départ trop rapide en me disant qu’elle ne souffre plus d’exister ?

Qui serais-je, avec mes valeurs, mes opinions et mon vécu, pour m’opposer à la décision toute personnelle d’autrui, qui choisit que sa vie s’arrêtera là, en sa pleine âme et conscience, en vertu de ses propres opinions, de son propre vécu et de ses propres valeurs ?

L’accès à des soins durables en santé mentale est difficile. On peut se présenter à l’urgence pendant une crise, mais la prise en charge par un professionnel de la santé mentale à long terme est une autre paire de manches.

« De plus en plus de médecins savent que, bien souvent, la psychothérapie est un traitement de premier choix dans de nombreuses situations, mais l’inaccessibilité des services prive encore trop de personnes des soins dont elles auraient besoin », écrit Marc-André Dufour dans son livre.

Si les docteurs du cerveau n’ont pas le temps de s’occuper de tous les patients qui garnissent les listes d’attente, quand auront-ils le temps de déterminer si l’un d’entre eux est un bon candidat pour l’aide médicale à mourir ?

Les maux de l’âme sont les plus difficiles à cerner et les plus difficiles à soigner. D’une part, parce que contrairement au traitement de bien d’autres maladies ou blessures, il n’existe pas de remède ou d’intervention unique qui guérit un grand nombre de personnes. De l’autre, parce que trop de personnes hésitent encore à dévoiler leur état.

Et surtout, parce qu’il existe encore trop de zones d’ombre et d’inconnu dans la reconnaissance et le traitement de la maladie mentale.

Ce n’est pas de moi : l’envie de mourir n’est pas de vouloir arrêter de vivre, mais de vouloir cesser de souffrir. La mort est un moyen drastique et irrémédiable pour y parvenir, mais il n’est pas le seul.

Et surtout, il doit être le dernier recours.