N’en déplaise à bien des parents, l’indécision est loin d’être un problème. «C’est même une phase importante dans la prise de décision», fait valoir Louis Cournoyer, professeur en développement de carrière à l’UQAM et coauteur du livre L’ado en mode décision.

«Je ne sais pas» est une réponse acceptable

CHRONIQUE / Ma grande de maternelle a reçu ses premiers devoirs. Elle doit — on doit — entre autres préparer une petite présentation orale dans laquelle elle se présente. « Je m’appelle... J’ai 6 ans... J’ai les yeux et les cheveux de telle couleur... Mon mets préféré est telle affaire... Mon jeu favori est... Etc. » Jusque là, rien de bien sorcier.

C’est à la dernière question que l’exercice s’est corsé : « Quand je serai grande, je voudrais être... » Cette fois, les petits points de suspension n’invitaient pas seulement à compléter l’affirmation, ils la complétaient vraiment. Car ma fille m’a regardé avec deux points d’interrogation dans les yeux suivis d’un haussement d’épaules embarrassé.

« Voudrais-tu être médecin ? Professeure ? Policière ? Journaliste comme maman ? » ai-je tenté de l’inspirer. Même réaction.

Remarquez, je la comprends un peu. À son âge, je crois que j’ignorais aussi quel métier je voulais exercer plus tard. En fait, je ne savais même pas que je devrais tôt ou tard choisir un gagne-pain. Pour tout dire, le concept même de devoir travailler pour gagner des sous pour payer plein d’affaires m’était à 99 % étranger — le 1 % qu’il reste, c’est le 10 sous que me donnait parfois ma mère pour me procurer un bonbon à l’épicerie.

Au fil des ans, j’ai ensuite voulu être professeure, magicienne, danseuse de rock‘n’roll, scientifique, astronaute, écrivaine, psychologue, encore professeure, puis... rendue là, je ne savais plus trop. Pour être franche, contrairement à mon plus jeune frère, qui a arrêté son choix de carrière en 5e secondaire sur celui de comptable et qui n’y a jamais dérogé, j’ai connu un parcours d’études postsecondaires un peu erratique, sans plan précis. Je suis devenue journaliste par un (très) heureux concours de circonstances.

Sans projet professionnel clair

Je me souviens encore du poids qui pesait sur mes épaules en 4e secondaire, année où on ne cessait de répéter que nos résultats scolaires allaient déterminer nos possibilités de choix de programme au cégep, puis conséquemment d’entrée à l’université et, pour ainsi dire, si on allait « réussir notre vie » ou échouer lamentablement à « devenir quelqu’un de respectable ». J’avais l’impression d’avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête, et du haut de mes 15 ans d’inexpérience de vie, de ne trop savoir comment réagir.

Pour ajouter à la pression déjà insoutenable, un test « super efficace » pour nous guider dans notre prise de décision avait conclu que je ferais un excellent clown. J’ai perdu foi en l’avenir, et ce fut le début de ma « perte ».

Si on se fie aux statistiques, je suis pourtant loin d’être la seule à m’être retrouvée dans cette situation de doute. Et loin d’être la dernière également. « Entre 50 et 85 % des jeunes arrivent au cégep sans projet professionnel clair », me confirme Louis Cournoyer, professeur en développement de carrière à l’UQAM et coauteur du livre L’ado en mode décision avec la psychologue Lise Lachance.

D’ailleurs, rappelle-t-il, les cégeps ont à l’origine été créés pour explorer davantage les possibilités qui s’offrent à nous. « Malheureusement, avec le temps, on y a ajouté la pression de la fameuse cote R, qui vient brouiller les cartes pour plusieurs », est-il d’avis.

Pourtant, n’en déplaise à bien des parents, l’indécision est loin d’être un problème, enchaîne-t-il. « C’est même une phase importante dans la prise de décision. »

L’influence du parent

Quoi qu’il en soit, il est possible de suivre certaines pistes qui aideront à cheminer. Et le parent a un rôle primordial à jouer dans le processus. Bien que le jeune puisse sembler indifférent, voire agacé par ses conseils, son influence arrive au premier rang dans la prise de cette importante décision, selon plusieurs études. À titre comparatif, l’orienteur se classe au 6e rang.

« Le parent a l’avantage de connaître son enfant depuis longtemps. Ses peurs, ses intérêts, ses forces, ses faiblesses, sa façon de penser et d’agir, etc. », souligne M. Cournoyer.

Toutefois, il a aussi l’inconvénient d’être investi émotionnellement auprès de son adolescent. « Souvent, les parents vont avoir le double discours “fais ce que tu veux, pourvu que ce soit stable et que ça amène une certaine sécurité financière” », indique le spécialiste.

L’orienteur, en revanche, entretient une relation beaucoup plus objective avec l’élève, ce qui rend le rôle des deux « protagonistes » complémentaire.

Il existe aujourd’hui plusieurs outils pour aider les parents à accompagner leur enfant dans son choix de carrière. Mais le plus important à se rappeler, c’est qu’il s’agit du propre projet de l’enfant. Et qu’il n’y a pas de mal à ne pas savoir. « On ne trouve pas une carrière, on la construit », rappelle M. Cournoyer.

Alors à la question « quand je serai grande, je voudrais être... » de ma fille, je considère que « je ne sais pas » est une réponse totalement acceptable. Surtout à 6 ans.