Maintenant qu’une certaine aide m’est plus facilement accessible, j’espère être en mesure de l’accepter sans en abuser.

Grands-parents 2.0

Vendredi matin, 8 h 30, mon téléphone sonne. « Salut, j’te réveille-tu ? J’vais descendre aujourd’hui faire ton ménage pis ton lavage. »

Elle est drôle, ma mère. Je l’adore. Il y a quinze jours, elle a commencé sa préretraite. Sa fin de semaine est désormais plus longue que sa semaine de travail. « Ça me donnerait plus de temps pour venir te donner un coup de main... », m’a-t-elle aussitôt proposé.

Et moi qui m’étais sentie mal de lui gâcher sa première journée de congé le 31 janvier dernier en lui demandant de prendre soin de ma petite, fiévreuse, pour m’éviter de m’absenter une troisième journée de suite au travail !

C’est pas qu’elle a peur de s’ennuyer. Elle a toujours su s’occuper de 1001 façons — peinture sur bois, piano, lecture, voyages, décoration de gâteaux, cours d’anglais, name it ! C’est sans doute mon coup de fil de la veille qui avait alarmé sa fibre maternelle.

« Je capote ! J’ai l’impression que ma vie ne se résume qu’à une longue routine répétitive constituée de tâches sans fin à réaliser dans un bordel perpétuel ! » m’étais-je lamentée dans un élan sporadique de découragement après m’être laissée submerger par la peur de voir mon quotidien empirer à la naissance d’un troisième bébé dans quelques mois.

Mon cri du cœur n’était aucunement une façon subtile et non assumée de demander de l’aide. Juste... un besoin de chialer, d’évacuer mon désarroi pour ensuite me retrousser les manches et continuer.

Mais une mère étant une mère...

Repousser la mort sociale

Puis, je suis tombée sur un article de l’Observatoire des réalités familiales du Québec (ORFQ) sur l’évolution du rôle des grands-parents des années 1950 à nos jours, et une phrase m’est rentrée dedans. « [En jouant un rôle de pivot dans les relations familiales], les baby-boomers connaissent [...] “un vieillissement socialement productif afin de repousser la mort sociale”, ce sentiment de ne servir à rien que plusieurs personnes âgées disent ressentir. »

 Par « pivot », l’auteur de l’article réfère à l’élément central qui permet le maintien des liens entre les différents membres de la famille, mais également la part de responsabilités que les baby-boomers partagent avec les parents — débordés par le travail, les enfants et les tâches ménagères.

Et c’est, selon l’ORFQ, ce qui a le plus changé en quelques décennies à peine en terme de « grand-parentalité ». Une position que partage Magda Fahrni, historienne qui s’intéresse aux changements qui bousculent les familles du Québec dans un article du Devoir paru en septembre 2018. « Ils [NDLR : les grands-parents d’aujourd’hui] sont en meilleure santé physique et financière que les générations qui les ont précédés, et ont une plus grande espérance de vie. Ce sont des facteurs qui ont une influence sur leur propre vie : ils peuvent — et souhaitent — être actifs pendant plus longtemps. Et, nécessairement, ça se répercute sur celle de leurs enfants et de leurs petits-enfants. »

On est donc bien loin des p’tits vieux qui se berçaient au coin du feu, pépère une pipe à la bouche et mémère faisant aller ses aiguilles à tricoter !

Mais si la majorité des papis et des mamies d’origine canadienne-­française refusent d’être trop souvent assujettis aux obligations de garde et autres formes d’aide — ce qui est beaucoup moins fréquent chez les grands-parents d’autres origines culturelles, rapporte l’ORFQ —, ils adorent le faire par pur plaisir.

Plaisir et affection

Le plaisir est d’ailleurs ce sur quoi leur relation avec leurs petits-­enfants est fondée, remarque-t-on, alors qu’autrefois elles tournaient encore davantage sur l’éducation.

Les « grands-parents gâteau » d’aujourd’hui peuvent en prime développer une relation plus intime avec leurs petits-enfants — beaucoup moins nombreux dans nos familles québécoises contemporaines. « Les relations entre les grands-parents et leurs petits-enfants sont de plus en plus construites autour du jeu. Leur présence brise la routine, soulage le train-train quotidien », fait remarquer Magda Fahrni.

En outre, les « grands-parents 2.0 » jouent un rôle important auprès de leurs petits-enfants en élargissant leur sphère affective. Ça me fait d’ailleurs toujours rire quand je chicane mes filles et qu’après avoir imploré en vain « papa ! », elles se mettent à quémander en pleurant « grand-­maman !». Du coup, ça me rassure aussi de voir le lien d’attachement qui se crée, chose que je n’ai jamais vraiment eue avec mes grands-parents.

Privilège

 Bref, tout ça pour dire… qu’on ne souligne pas assez l’importance des grands-parents dans nos vies. Que chaque génération a autant à apporter à celle qui la suit ou la précède. Et que tous auraient intérêt à collaborer davantage.

En ce qui me concerne, je n’avais jusqu’à tout récemment encore jamais connu l’immense privilège de la disponibilité « grand-parentale », mes deux parents étant encore sur le marché du travail à temps plein et ma belle-famille vivant sous les tropiques.

Maintenant qu’une certaine aide m’est plus facilement accessible, j’espère être en mesure de l’accepter sans en abuser. Ce qui vaut évidemment pour ma mère aussi ! Faudrait pas qu’elle se tue à l’ouvrage en tentant de « repousser sa mort sociale » !