Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Jacques Proulx est devenu le gardien du Maxi contre le coronavirus.
Jacques Proulx est devenu le gardien du Maxi contre le coronavirus.

Le gardien de l’épicerie

CHRONIQUE / L’homme de 75 ans s’est mis à faire des push-ups à l’entrée du Maxi de New Richmond, en Gaspésie. «J’ten forme, mon p’tit jeune, tu vas voir!» a-t-il lancé à l’agent de sécurité posté à l’entrée du supermarché.

À 49 ans, Jacques Proulx a effectivement 26 ans de moins que le vigoureux septuagénaire. Mais dans son uniforme d’agent de sécurité, Jacques s’est permis de dire à son aîné qu’avec la pandémie, il valait mieux qu’il revienne entre 7h et 8h — la plage horaire réservée aux aînés.

Après sa série de pompes et une courte argumentation avec Jacques, papi a fini par obtempérer. Mais avant de repartir, il a dit à l’agent de sécurité : «En tout cas, tu fais bien ta job. Mais je t’aime pas.»

C’est un drôle de détour professionnel pour Jacques. Normalement, ce technicien en équipement d’entraînement de L’Ancienne-Lorette répare des tapis roulants et des vélos stationnaires. Mais le 23 mars, il a été mis à pied, le temps que les Québécois recommencent à suer au gym. En parallèle, Jacques est aussi photographe; il fait des photos sportives, corporatives et événementielles. Mais ces trois secteurs sont «sur pause» depuis le début de la crise de la COVID-19.

«Tout a été coupé. Je suis un gars qui fait 90 heures semaine et je suis tombé à zéro!» dit cet hyperactif assumé.

Jacques a songé à profiter de cette période sans emploi pour faire des rénos à la maison. Mais en voyant passer l’annonce d’une agence de sécurité, il a été incapable de résister. L’agence l’a rappelé le lendemain. Es-tu prêt à aller travailler en Gaspésie? «J’y ai pensé pendant une demi-heure et j’ai dit oui.»

Six heures et demie de route plus loin, il enfilait un dossard jaune et orange et se postait à l’entrée du Maxi de New Richmond, un jeudi matin, à 6h30. Depuis, Jacques est le gardien du supermarché contre le coronavirus.

Tous les jours, il désinfecte les paniers, spouiche un nuage de Purrel dans la paume des clients, s’assure que les gens gardent deux mètres entre eux, avertit des familles qui viennent faire leurs courses à plusieurs de retourner dans l’auto et d’envoyer un seul délégué. Et, oui, il interroge les aînés suspects sur leur date d’anniversaire et le bien-fondé de leur visite.

Lundi, par exemple, un homme de 82 ans, le dos voûté, du mal à marcher, est venu avec sa fille. «Votre père n’a pas d’affaire ici, lui a dit Jacques. Il serait mieux d’attendre et vous, vous allez faire votre épicerie.»

«Là, raconte Jacques, la madame a dit — et c’est la pire des réponses que j’ai entendues — : “On ne le savait pas”.»

Jacques avait du «feu dans les yeux». Une file d’environ huit personnes s’étirait derrière eux. «Je lui ai dit : “Madame, c’est impossible. Si vous aimez votre père, vous le laissez chez vous et vous venez faire son épicerie”.»

L’octogénaire est finalement resté 10 minutes dans l’épicerie, puis il est reparti attendre dans l’auto. Soyons clairs : Jacques n’empêche pas les gens de 70 ans et plus d’entrer au Maxi. «Mais j’essaie de leur faire prendre conscience que ce n’est pas une bonne idée», dit-il.

Jacques a reçu plusieurs félicitations pour sa fermeté bienveillante. Une fois, il a rappelé à des clients de garder une distance de deux mètres entre eux. «Oui, je le sais, je suis infirmière!» lui a répondu une femme. «Je lui ai dit : “Merci pour ce que vous faites”, raconte Jacques. Et l’infirmière de me dire : “Merci, toi, pour ce que tu fais, c’est important”.»

Bon, la grande majorité des clients du Maxi respecte les consignes d’hygiène et de distanciation sociale. Mais Jacques croise quand même une dizaine de nonchalants par jour, le genre qui fait saliver le virus. Ces gens-là, a constaté Jacques, ne sont pas délinquants par opposition. Ils le sont par étourderie, par la force des habitudes ou parce qu’ils ont l’impression que les règles ne s’appliquent pas à eux, parfois pour d’étranges raisons.

Un monsieur, par exemple, lui a dit : «J’arrive du bois, ça fait trois semaines que je suis dans le bois.» Jacques a été bien obligé de l’informer que les autres n’y étaient pas pendant ce temps-là. 

En ces temps de pandémie, ceux qui se battent contre la petite bêtise humaine ont un rôle névralgique.

À New Richmond, Jacques est loin de chez lui et s’ennuie de sa blonde. Sauf qu’il a l’impression de travailler pour une cause plus grande que lui.

Sa blonde aussi a hâte à son retour. Mais elle l’a averti : «Quand tu vas revenir, je préfère que tu sois en quarantaine.»