Michelle Obama incarne à la perfection ce mélange de force et de chaleur qui forme le charisme.

Le charisme, ça s’apprend?

CHRONIQUE / Au printemps 2008, Michelle Obama a été convoquée dans le bureau de David Axelrod, le stratège politique en chef de Barack Obama.

À l’époque, Barack faisait campagne contre Hillary Clinton pour être élu à la tête du parti démocrate. Les sondages ne lui étaient pas favorables. Et sa femme était prise dans un tourbillon médiatique après une déclaration maladroite qui avait été perçue comme antipatriotique.

«J’avais le sentiment que ma cause était perdue [...]», écrit Michelle Obama dans Devenir, son autobiographie. «J’étais une femme, une femme noire et une femme forte, ce qui pour certaines personnes imprégnées d’une certaine mentalité, ne pouvait vouloir dire qu’une chose : j’étais une “femme noire en colère”». 

Alexrod lui a fait regarder les vidéos de certaines de ses allocutions publiques, sans son. Michelle devait se concentrer sur son langage corporel. Son visage était «trop sérieux, trop sévère — du moins, pour ce qu’on attend d’une femme», décrit Michelle. «Je comprenais comment l’opposition avait sélectionné ces images pour me construire une image de harpie furibonde». 

C’était injuste et sexiste — Barack, lui, ne se faisait jamais reprocher d’avoir l’air trop sérieux ou de ne pas sourire assez. Mais Michelle refusait de tomber dans le piège de ses rivaux. Alors, elle a adopté un ton plus décontracté, un savant mélange de grandes idées et de familiarité mêlant l’humour, l’autodérision et les anecdotes aux discours politiques. 

Après ce moment charnière dans le bureau d’Axelrod, Michelle Obama a changé de cap vers la charismatique oratrice qu’on connaît aujourd’hui. «Je venais de comprendre qu’il y avait dans ce jeu politique un côté spectacle que je ne maîtrisais pas», écrit-elle. 

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Souvent, quand on entend parler de gens charismatiques, on a l’impression qu’ils ont reçu une sorte de don du ciel. Mais l’autobiographie de Michelle Obama nous montre que le charisme n’est pas seulement inné; il peut aussi s’apprendre, du moins en partie. 

Comme Michelle l’a constaté, le charisme passe beaucoup par le langage non verbal. Votre posture, l’expression sur votre visage, la manière dont vous bougez ou regardez la personne devant vous parlent à votre place. 

Le problème, c’est que le langage du corps est difficile à contrôler, car il reflète involontairement votre état d’esprit, explique Olivia Fox Cabane, dans son essai Le Charisme démythifié : comment se démarquer, convaincre et rassembler (2015). 

Ancienne directrice de StartX, un accélérateur de démarrage d’entreprises technologiques associé à l’Université de Stanford, Mme Fox Cabane note que quand vous êtes anxieux, par exemple, des microexpressions se lisent votre visage qui indiquent que vous êtes stressé. Les autres le perçoivent instinctivement et chuchotent : «oh, il a l’air nerveux». 

La solution, estime l’auteur, est d’essayer de changer son état d’esprit avant de faire une activité sociale — aller à un party, réseauter, prononcer un discours. Comme le cerveau réagit de manière similaire à l’imagination et à la réalité, se visualiser comme une personne confiante peut se refléter ensuite dans notre langage corporel. 

À l’inverse, Amy Cuddy, une chercheure en psychologie sociale qui a enseigné à l’Université Harvard, propose de modifier son langage corporel pour influencer son état d’esprit. En adoptant une «posture de pouvoir» (power posing) — épaules vers l’arrière, torse ouvert, menton haut et droit —, on peut influencer la manière dont on perçoit notre propre assurance, a-t-elle démontré. 

«Lorsque vous prétendez être puissant, il y a plus de chances que vous vous sentiez vraiment puissant», a expliqué Cuddy au Figaro. 

Mais projeter une image forte ne suffit pas à conquérir les cœurs si on n’arrive pas à être chaleureux en même temps, prévient Fox Cabane. Les gens charismatiques donnent le sentiment qu’ils veulent utiliser leur pouvoir au bénéfice des autres. 

L’auteur donne l’exemple de deux candidats à l’élection britannique de 1868, William Gladstone et Benjamin Disraeli. Les deux projetaient une image de puissance, d’intelligence et de savoir, mais Disraeli était chaleureux en plus. Une femme qui a dîné avec les deux a résumé leur différence. 

«Après avoir dîné avec M. Gladstone, je pensais que c’était la personne la plus intelligente en Angleterre. Mais après avoir dîné avec M. Disraeli, je pensais que j’étais moi-même la personne la plus intelligente en Angleterre.» Devinez qui a gagné l’élection? Oui, Disraeli. 

Michelle Obama incarne à la perfection ce mélange de force et de chaleur. Et c’est peut-être ce qui fait qu’elle a été aussi populaire comme première dame — ça et sa performance mémorable au Carpool Karaoke de James Corden.

Mais avant d’être en mesure de remplir le Centre Vidéotron à deux semaines d’avis, elle a prononcé des centaines, voire des milliers de discours aux États-Unis et dans le monde. Elle a été critiquée, s’est ajustée, a encore été critiquée, et s’est encore et encore ajustée. 

Et maintenant qu’on célèbre son charisme partout où elle passe, elle doit sourire en pensant à cette journée où elle a été convoquée dans le bureau d’Axelrod.