Les juges de l’émission Les chefs!, Normand Laprise, Jean-Luc Boulay, Daniel Vézina et Pasquale Vari, accompagnés de l’animatrice Élyse Marquis.

Des chefs à la télé

CHRONIQUE / Cette semaine, la brigade 2019 de l’émission Les chefs! devait cuisiner un canard de Barbarie sucré ou salé. À la fin du défi, j’avais très faim, mais perdu l’envie de cuisiner.

En écoutant les commentaires des juges, j’ai pu mesurer toute l’ampleur de mon incompétence culinaire.

À l’étape de la boucherie, j’aurais certainement massacré la volaille, enlevé trop de gras, magané le suprême et oublié de faire les incisions avant la cuisson.

À coup sûr, j’aurais négligé de faire un fond de canard en rôtissant les os — et, si je m’y étais risqué, j’aurais certainement omis de les concasser. Jean-Luc Boulay m’aurait rabroué comme les autres aspirants-chefs: «Pourquoi ils concassent pas! On le dit à chaque fois, à chaque année!»

Et ma sauce? Elle aurait été sans doute trop sucrée ou trop salée, trop liquide ou trop épaisse. Pas à la hauteur, en tout cas, de ce distingué canard.

C’est un peu décourageant, je trouve. Ces émissions sont censées nous donner envie de cuisiner, mais on en sort avec l’impression que la cuisine est un art réservé aux diplômés de l’ITHQ ou aux bénis de la casserole.

Pardonnez la comparaison de plein air, mais après avoir visionné de la haute voltige culinaire, c’est comme si le sommet de la montagne devenait si élevé qu’on perd le goût de chausser nos bottes de randonnée.

Remarquez, ce n’est pas un phénomène exclusif à la cuisine. Tiger Woods peut vous éloigner des verts, Éric Clapton peut vous tenir loin de la guitare et Xavier Dolan peut vous dissuader de vous lancer dans la réalisation.

Parfois, les génies à l’écran ne sont pas inspirants, mais décourageants pour ceux qui le regardent.

Daniel Vézina lui-même observait, en entrevue au Soleil il y a quelques années, que l’admiration ne mène pas toujours à l’action.

«On pense qu’il y a de plus en plus de foodies, disait-il. Les gens se régalent en regardant des livres, des revues, des émissions de télé [sur la cuisine], mais ils ne vont pas nécessairement faire les recettes».

Même si une pléthore de chefs cuisine à la télé, il y en a encore beaucoup qui ne savent pas se débrouiller dans une cuisine.

Un Canadien sur quatre a de la misère à se cuisiner une soupe, un ragoût ou un plat à mijoter à partir d’ingrédients de base, selon les plus récentes données de Statistiques Canada sur les compétences culinaires.

Si le spectacle de l’expertise vous démotive de développer une nouvelle habileté, j’ai un antidote pour vous. Les anglos appellent ça le «chunking», mais les francos peuvent ajouter une touche de raffinement en employant le mot «saucissonnage».

Dans les deux cas, l’idée est de répartir le savoir en plusieurs tranches. Au lieu de se laisser intimider par l’ampleur des connaissances à acquérir, on digère juste un morceau à la fois, le plus concret possible.

Au lieu de se dire qu’on veut apprendre à cuisiner, on apprend d’abord à faire des crêpes. La survie dans le bois? On commence par faire un feu. Le volleyball? Une manchette, puis une touche.

Comme ça, on ne sature pas notre mémoire. Et surtout, on accumule une série de petites victoires qui nous poussent à continuer.

On réalise aussi que chaque petite habileté se subdivise en une myriade d’autres et à quel point les pros comme Daniel Vézina ont travaillé fort pour avoir l’air de cuisiner un canard laqué à l’érable comme on attache nos souliers.

Pour ma part, je me fixe un modeste but en fin de semaine: réussir une omelette.