Le Mag

Des chefs à la télé

CHRONIQUE / Cette semaine, la brigade 2019 de l’émission Les chefs! devait cuisiner un canard de Barbarie sucré ou salé. À la fin du défi, j’avais très faim, mais perdu l’envie de cuisiner.

En écoutant les commentaires des juges, j’ai pu mesurer toute l’ampleur de mon incompétence culinaire.

Nous, les humains

Le bon côté de la solitude

CHRONIQUE / Depuis une heure, je poireautais avec ma fille de 6 ans dans la salle d’attente de la clinique. Elle était tannée que je lui lise des histoires et moi aussi. Un peu zombie, on regardait un écran sur le mur qui donnait des conseils de santé.

L’un d’eux disait quelque chose comme : «Vous vous sentez anxieux, surmené? Prenez une heure pour vous durant la semaine et faites une activité que vous aimez!»

Une heure? C’est tout!?

Un adulte moyen passe environ 119 heures par semaine éveillé. Et tout ce qu’on nous propose comme temps pour soi, c’est... 60 minutes?

C’était peut-être juste un conseil bidon. Mais en lisant cette recommandation, je me suis dit que ça en disait long sur notre rapport tordu à la solitude. 

J’en sais quelque chose. J’ai 36 ans, travaille à temps plein, deux enfants, en couple, une vie sociale active et, comme beaucoup de monde sans doute, j’ai de la misère à m’accorder du «me time». Ce n’est jamais ma priorité, ça passe toujours en dernier. 

Je m’en rends compte le dimanche soir, quand je repense à la semaine qui vient de s’écouler. Oui, par-ci, par-là, j’ai eu quelques moments de solitude, j’ai lu le journal, un roman, joué du ukulele, regardé Netflix. Mais j’ai consacré la majorité de mon temps libre à travailler et à faire des activités en famille ou avec des amis. 

C’est un beau problème, vous allez me dire. De plus en plus de Québécois sont isolés socialement et en souffrent mentalement et même physiquement. On parle même d’une épidémie de solitude. 

Mais il y a un autre type de solitude sur laquelle on a tendance à lever le nez ou qui nous conduit à prendre les autres en pitié. C’est une solitude où on est tout seul par choix. Une solitude volontaire.

Sara Maitland a écrit deux livres là-dessus. C’est une écrivaine britannique qui a passé la majeure partie de sa vie dans un milieu densément peuplé d’humains. Elle a grandi à Londres dans une famille de six enfants, a eu une carrière florissante, est devenue une féministe de renom, s’est mariée, a fondé une famille et n’a jamais manqué d’amis. 

Mais à la fin des années 80, son mariage s’est désintégré. Quelques années plus tard, pour changer d’air, elle a essayé d’aller vivre seule dans la campagne au pays de Galle. À sa grande surprise, elle a adoré ça. 

«Je suis devenue moins ambitieuse, plus réflexive et beaucoup moins frénétique», écrit-elle, dans son livre A Book of Silence. «Et dans cet espace le silence coulait : j’allais dans le jardin tôt le soir ou tôt le matin et je faisais juste regarder et écouter.» 

Près de 25 ans plus tard, elle vit toujours seule en campagne. Elle ne s’est pas complètement coupée de la civilisation, continue à avoir des amis et utilise Skype pour jaser avec ses proches. 

Mais la solitude est au cœur de sa vie. Et elle pense que, sans aller aussi loin qu’elle, on pourrait tous bénéficier de plus de temps en solo, au moins pour deux raisons. 

La première concerne la créativité. L’écrivain Ernest Hemingway pensait qu’aucun travail sérieux n’était possible sans solitude. Maitland pense la même chose. 

Pour créer, explique-t-elle, il faut pouvoir se connecter à ses pensées sans être constamment court-circuité par un texto ou un collègue qui veut faire un brin de jasette. 

L’autre raison concerne la connaissance de soi. Sara Maitland affirme que ce n’est que dans la solitude — à l’abri de l’influence extérieure — qu’on peut atteindre une compréhension profonde de soi-même et de ce qui nous tient à cœur dans la vie. 

Quand on se met à lire sur la solitude volontaire, on tombe souvent sur cette citation de Blaise Pascal, qui a déjà dit : «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.» 

Je ne pense pas qu’il voulait parler de notre incapacité à faire des siestes, mais de notre peur de la solitude. J’avais un prof de philo au cégep qui aimait répéter que la plupart de ses étudiants étaient incapables de rester seul avec leurs pensées, sans rien pour se divertir. 

C’est sûrement vrai, mais pas juste pour les étudiants. Pour apprivoiser notre peur de la solitude, Maitland suggère d’y aller à petites doses, en misant sur des activités qu’on aime déjà. Elle propose de commencer par des marches solitaires et, si ça se passe bien, de se lancer dans une «aventure» en solo : une fin de semaine de camping, un voyage à l’étranger, par exemple. 

On gagnerait tous à s’accorder un peu plus de temps avec nous-mêmes, croit-elle. Ne serait-ce que pour une heure...

Nous, les humains

La désintox numérique de Patrick

CHRONIQUE / Patrick Cunningham revenait d’une soirée entre amis dans un bar du Vieux-Montréal, et il était bien saoul quand il a pris un taxi pour rentrer chez lui.

C’est sur la banquette arrière de ce taxi qu’il a perdu l’objet de sa dépendance. Il s’en est rendu compte le lendemain matin. 

— Merde, j’ai perdu mon téléphone. 

Il avait reçu le Samsung Galaxy d’un ami qui changeait de cellulaire chaque année. Cette fois, il allait pouvoir le magasiner. Chaque fois qu’il passait devant une boutique de téléphone sur Saint-Laurent, il zieutait. 

Patrick penchait finalement pour un iPhone, parfait compagnon de son ordinateur Mac. Mais quelque chose l’empêchait de passer à la caisse. Une voix discordante en lui qui résistait aux remontrances amicales : coudonc, Pat, t’as pas encore racheté de téléphone!? 

À l’époque, Patrick, qui est illustrateur de dessins animés pour la télé, avait 46 ans. Il était célibataire et vivait ce qu’il décrit comme une «deuxième jeunesse». Il sortait beaucoup, fréquentait assidument les salles de spectacles et faisait de la photo de mode comme loisir pour une petite agence de mannequins. 

Patrick recevait environ 200 textos par jour, tant pour le boulot que le social. Son Galaxy vibrait aux 10 minutes. Et comme ses clichés de mannequins étaient partagés sur Facebook et sur Instagram, Patrick ne pouvait pas s’empêcher de suivre la déferlante de likes et de commentaires.

Tout ça était très grisant. En même temps, Patrick sentait qu’il perdait le contrôle. Comme un gambler qui espère le jackpot sur une machine à sous, il vérifiait compulsivement si une pastille de couleur apparaissait sur son écran, annonçant un nouveau tressaillement de son univers virtuel. 

Patrick s’était procuré un téléphone intelligent pour faciliter la communication avec ses amis. Mais il n’était plus capable de converser avec eux sans regarder son Galaxy à tout bout de champ. 

Son appareil mobile le privait aussi de solitude — une solitude dont il avait toujours eu besoin pour satisfaire sa nature contemplative. Patrick, qui habite maintenant le quartier Limoilou, à Québec, est le genre de gars qui se lève à 4h du matin pour admirer le lever de soleil à la baie de Beauport et le ramener en photo. 

Bref, Patrick sentait que son téléphone avait colonisé son quotidien. Et il a décidé de chasser l’envahisseur.

Une semaine sans téléphone est devenue deux, puis trois. «Et là, c’était comme : on va voir jusqu’où je vais être capable d’aller», me raconte Patrick. 

C’était il y a trois ans et demi. Patrick a maintenant 50 ans, il n’a toujours pas de téléphone dans ses poches, et il va très bien. Il sait bien que ça pourrait être pratique, un iPhone, pour googler, facebooker, texter ou appeler d’où il veut. 

Et, oui, ça l’irrite de poireauter à un rendez-vous, quand l’autre est en retard ou ne se pointe pas et qu’il ne peut pas être prévenu. «Quand t’as pas de téléphone, tu te ramasses souvent sur le coin de la rue tout seul et tu te demandes pourquoi.» 

Mais pour Patrick, les gains de la déconnexion mobile surpassent de loin ses inconvénients. Vous le trouvez peut-être extrémiste. Lui, il trouve extrêmes les 2,5 heures quotidiennes, en moyenne, que les utilisateurs de téléphone intelligent passent devant leur écran, et les 39 fois qu’ils dégainent leur appareil.

Il trouve ça extrême de voir tant de gens penchés sur leurs téléphones dans la rue. Il trouve ça extrême d’apercevoir deux ados assis un à côté de l’autre qui se textent au lieu de se parler. Il trouve ça extrême de voir qu’au souper, il est tout seul à se contenter d’une fourchette et d’un couteau. «Les autres, ils ont leur fourchette, leur couteau et leur téléphone».

J’ai rencontré Patrick au moment où j’étais en train de lire le livre Digital Minimalism : Choosing a Focused Life in a Noisy World (Le minimalisme numérique : choisir une vie concentrée dans un monde bruyant (non traduit en français), devenu un best-seller presque instantané chez nos voisins américains.

Son auteur, le professeur Cal Newport, a été présenté comme le «Marie Kondo de la technologie». Kondo est cette Japonaise qu’on peut voir maintenant sur Netflix qui a développé une méthode pour désencombrer nos maisons en ne gardant que ce qui «inspire la joie». 

Newport, lui, prône le «minimalisme numérique», une «philosophie de l’usage technologique dans laquelle on concentre notre temps en ligne sur un petit nombre d’activités soigneusement sélectionnées et optimisées qui soutiennent fortement les choses qu’on valorise, puis on rate joyeusement tout le reste».

Patrick s’inscrit parfaitement dans cette philosophie. Ce n’est pas un de ces dinosaures qui snobent la technologie. Il passe ses journées devant un ordinateur pour le travail, il a des comptes Facebook et Instagram, utilise Messenger et Skype. Mais quand il lâche son ordi, il décroche. Il se connecte à ce qu’il y a autour de lui. «Quand je suis là, je suis là. À 100 % là». 

C’est peut-être pour ça que Patrick a l’œil si affuté pour capter la beauté ordinaire. Ses photos du centre-ville de Québec croquent le chatoiement des lampadaires quand la pluie vient de passer, l’éclat des bancs de neige dans les ruelles, une autoroute détrempée, les néons d’un restaurant chinois entre deux orages. 

Il y a quelque temps, un ami a offert à Patrick un téléphone, un autre Samsung Galaxy, presque neuf. Il l’a mis dans un panier, où il s’empoussière. Le pauvre téléphone risque de croupir là encore longtemps. «Ça me tente pas, dit Patrick. J’en n’ai pas besoin».

Le Mag

«Tu devrais courir, le gros»

CHRONIQUE / À la dernière minute, Mickaël Bergeron est désigné pour aller chercher les cochonneries au dépanneur. Il y a déjà assez d’alcool pour enivrer les fêtards au party de CHYZ, la radio universitaire de l’Université Laval, mais il manque les chips et la liqueur.

Mickaël ramasse donc quatre sacs de croustilles grand format, deux bouteilles de deux litres de Pepsi et d’orange Crush et il dépose tout ça sur le comptoir du dépanneur Chez Alphonse, au pavillon Maurice-Pollack. La caissière le dévisage — son malaise est aussi palpable que la machine Interac. «Dans sa face, on peut lire : «osti de gros porc, tu vas bouffer tout ça, tu peux bien être gros!», se souvient Mickaël dans son livre «La vie en gros», qui sort mardi en librairie.

«Pour le gros ou la grosse, c’est toujours là, écrit-il. Il ou elle se promène et ce que les gens lisent en voyant son ventre, ses grosses cuisses, sa graisse, c’est “mange mal”, “mange trop”, “paresse”, et/ou toutes les autres croyances entourant le poids. Que ce soit vrai ou non.»

Nous, les humains

Le jour où elle a laissé fiston dans l’auto

CHRONIQUE / Au printemps 2011, Kim Brooks s’est garée dans le stationnement d’un centre d’achat de banlieue. Elle voulait aller au magasin acheter des écouteurs pour son fils de 4 ans, qui jouait avec le iPad sur la banquette arrière et ne voulait pas sortir de la minifourgonnette.

— Allez !, lui a-t-elle lancé. 

—Non, non, non! J’vais attendre ici. 

À l’extérieur, le temps était frais et nuageux. Mme Brooks était fatiguée, en retard. Elle n’avait pas le goût de se taper une crise. Et elle avait senti quelque chose monter en elle dans les derniers mois — comme une envie de se révolter contre l’obsession sécuritaire qui force les parents à surveiller leurs enfants constamment. 

Alors, elle a acquiescé à la demande de son rejeton et lui a permis de rester sur son siège. Elle a barré les portes et activé le système d’alarme. Puis, elle est allée faire ses courses et est revenue cinq minutes plus tard. Son fils jouait encore avec la tablette. Il souriait. 

Ce que Kim Brooks ignorait, c’est que durant son absence, un étranger avait filmé son enfant seul dans la voiture, noté le numéro de plaque du véhicule et appelé le 911. 

La scène se passe à Richmond, en Virginie, la ville natale de Mme Brooks, où elle avait emmené son fils et sa fille chez ses parents pour une semaine de vacances. Mais elle aurait aussi pu se passer au Québec, où le Code de la sécurité routière interdit de laisser sans surveillance un enfant de moins de 7 ans dans un véhicule routier. 

Quelques heures après la course au centre d’achat, la famille de Mme Brooks prenait l’avion pour Chicago. En atterrissant, Kim Brooks avait un message sur son téléphone. C’était la police. Elle voulait lui parler d’un «incident» dans un stationnement et l’informer qu’un mandat d’arrestation était lancé contre elle en Viriginie. 

Quel crime avait-elle commis? Et à quel danger, au juste, avait-elle exposé son fils ? 

La mère de deux enfants aurait pu se contenter de se croiser les doigts — espérer une peine clémente, puis souhaiter que la honte d’être accusée de négligence parentale se dissolve un jour. 

Mais elle a décidé de s’interroger plus largement sur le rapport entre la peur et la parentalité. Et elle en a tiré un livre formidable — Small Animals : children in the age of fear — (Petits animaux : les enfants à l’âge de la peur) — publié récemment en anglais, mais pas encore traduit en français.

L’«âge de la peur», ça sonne un peu effrayant comme sous-titre, non ? 

Sauf que c’est vrai. La génération Z — celle des enfants née de 1995 à 2012 — a grandi dans un monde obsédé par la sécurité. Ce sont les enfants qui marchent ou pédalent de moins en moins pour aller à l’école et savent que leurs parents sont toujours là pour faire le taxi. 

Ils passent le plus clair de leur temps libre à l’intérieur, souvent devant un écran ou divertis par papa ou maman. Et quand ils jouent dehors, c’est rarement en dehors d’activités organisées. Ou sans surveillance parentale. Car les pères et leurs mères ne s’autorisent plus à lire un livre pendant que leurs enfants grimpent dans les modules de jeu. Ils risquent de se faire regarder de travers si un de leurs enfant se fait mal et qu’ils ne réagissent pas dans la seconde : «Coudonc, ils sont où ses parents !!?»

Une amie de Limoilou m’a raconté que son fils se fait souvent avertir de ne pas jouer sur la butte de neige dans la ruelle. Pas parce que ça dérange, mais parce que ce n’est pas sécuritaire. «Tassez-vous de là, c’est dangereux !», leur dit le voisin. 

Alors, imaginez une mère qui laisse fiston dans l’auto, en proie aux kidnappeurs d’enfants. Ça paraît d’autant plus irresponsable que notre mémoire est prompte à faire défiler les alertes AMBER, pire hantise d’un parent. 

Or, les statistiques montrent que l’enlèvement criminel est extrêmement rare. Et qu’un enfant est beaucoup plus à risque d’être blessé ou de mourir s’il roule dans un véhicule, fait valoir Mme Brooks. Est-ce que les parents se font donner une contravention pour être allé reconduire leurs enfants au terrain de soccer ? 

Évidemment, non. Mais à l’âge de la peur, un père ou une mère peut être sanctionné pour avoir pris la décision parfaitement rationnelle de laisser son enfant poursuivre sa sieste dans la voiture, portes barrées, système d’alarme allumé, pas de chaleur accablante ou de moteur qui tourne. 

Rendu là, ce n’est plus une question de sécurité, mais de dogme social. 

Le coût de la surprotection

Et les enfants, dans tout ça ? Est-ce possible que «dans notre détermination à les protéger, nous les exposions à d’autres dangers moins évidents ?», demande Kim Brooks. 

Elle pose notamment la question à la psychologue développementale Barbara W. Sarnecka. La professeure à l’Université de la Californie à Irvine estime que les parents hélicoptère, qui supervisent constamment leurs enfants, les rendent moins autonomes et plus malheureux. 

Comme tout le monde, les mômes ont besoin de leur indépendance, explique-t-elle. Et si on gère leur horaire au quart de tour, ils finissent par sentir qu’ils n’ont pas le contrôle sur leur vie — un sentiment typique, par ailleurs, chez les gens dépressifs et anxieux. 

«Je pense que les bénéfices d’avoir une indépendance appropriée pour l’âge et du temps sans supervision sont aussi importants que de les laisser marcher, dit Sarnecka. Je pense que les bénéfices valent le risque qu’à un moment donné un enfant subisse un tragique accident ou soit victime d’un crime.» 

Ça résume bien, je pense, la leçon que Kim Brooks a tirée de sa mésaventure : il est temps de libérer les enfants de la génération Z de la peur exagérée de leurs parents. 

Après deux ans de procédures judiciaires, l’accusation criminelle de négligence parentale n’a pas été retenue contre Mme Brooks. Sauf qu’elle a dû faire des travaux communautaires et suivre une formation censée lui montrer comment devenir une meilleure mère. 

À travers sa mésaventure, Kim Brooks a gagné en rationalité. Mais elle constate comme vous et moi à quel point la peur peut facilement assommer la raison. 

L’auteur raconte que des mois après l’incident du stationnement, elle a donné à son fils la permission de vendre des biscuits devant la maison. Elle était en train de laver la vaisselle lorsque deux policiers sont arrivés. 

Ça y est, j’ai encore abandonné mon fils, a pensé Mme Brooks. Elle est sortie en courant, criant aux patrouilleurs qu’elle l’avait surveillé de la fenêtre de la cuisine. 

Finalement, les policiers voulaient juste des biscuits.

Nous, les humains

Des nouvelles des humains

CHRONIQUE / Les chroniques racontent souvent des histoires sans fin — celles de gens qu’on attrape au vol, parfois à un tournant de leur vie.

Ce qui se passe après? «Tenez-nous au courant...», m’écrivez-vous souvent. 

Alors voilà, pour le 1er anniversaire du Mag, j’ai replongé dans trois chroniques de la dernière année qui vous ont fait beaucoup réagir, et j’ai pensé vous faire un petit suivi... 

Choisis ton pauvre

Fin 2018, je vous ai relaté l’histoire de Mélanie*, cette mère monoparentale qui s’est fait refuser un panier de Noël parce qu’elle n’était pas assez pauvre. Je m’attendais à de fortes réactions. Ç’a été un déluge. La chronique a été partagée plus de 20 000 fois sur Facebook. Ma boîte courriel a surchauffé pendant une semaine. Plusieurs dizaines de personnes m’ont écrit pour me demander comment ils pouvaient faire parvenir un panier à Mélanie. Certains étaient prêts à m’envoyer un chèque par la poste pour que je le lui transfère. 

Avec toute cette générosité, Mélanie a reçu amplement de dons pour combler les besoins de sa famille. Et à un moment, elle a dit à l’organisme qui a coordonné tout ça : j’en ai suffisamment, donnez au suivant. 

C’est ce que plusieurs ont fait. Les chèques, les vivres, les vêtements ont été remis à d’autres gens qui en avaient besoin ou à autre d’autres organismes. Les bienfaiteurs n’ont pas essayé de se choisir un pauvre. Ils ont donné pour donner, pas pour se flatter l’ego. 

Je vous dis : il y avait de quoi se réconcilier avec l’humanité.

«Pourquoi j’ai survécu et pas eux?»

En novembre, je vous ai raconté l’histoire de Christian Maranda, un ex-militaire de Valcartier qui est mort deux fois après l’explosion d’une bombe près de son véhicule, en Afghanistan. 

Christian a perdu deux de ses frères d’armes dans cette attaque talibane et il a miraculeusement survécu. Après, il a subi plus de 60 opérations chirurgicales et a souffert du syndrome de stress post-traumatique. La dépression s’en est mêlée, la dépendance à l’alcool et aux opiacés aussi. 

Et ensuite? Il a rebondi. Il s’est mis à faire du kayak intensivement, a suivi des cours à l’université, a donné des conférences et des formations, où il n’hésite pas à parler de son histoire. 

Le partage de son récit sur les réseaux sociaux lui a permis de reprendre contact avec «des gars (et leurs mères) que je n’avais pas revus depuis 8-10 ans», m’a-t-il écrit. «Je crois que le dernier pur inconnu à avoir fait le lien entre l’article et moi remonte à deux semaines (dans une clinique de physio que je visitais pour la première fois)». 

Après la publication de la chronique, il a jasé avec d’autres gens qui ne l’ont pas eu facile. «Des fois juste la durée d’un café, d’autres fois sur plusieurs semaines de conversation. Puiser dans mon expérience pour aider les autres : j’aime ça. Ça me fait réaliser à quel point il est important d’en parler — sans cela, nous sommes toutes une bande d’individus seuls qui croient que leurs expériences les isolent des autres». 

En janvier, Christian a amorcé une formation en communication consciente (ou communication non violente) d’une durée d’un an. Il dit que ça l’aide à se comprendre. Christian est trop humble pour accepter le compliment, mais je vais l’écrire pareil : cet homme est une forteresse de résilience. 

Un an sans malbouffe

Début janvier, j’ai promis publiquement au futur moi que je n’allais pas manger de malbouffe pour un an. 

Fini la liqueur, les chips, la pizza, le pain blanc, les pâtisseries, les gâteaux, les biscuits, les frites, les bonbons, la crème glacée — ou n’importe quelle autre «nourriture malsaine en raison de sa faible valeur nutritive et de sa teneur élevée en sucres ou en gras», selon la définition de la malbouffe du Grand dictionnaire terminologique.

Vous avez été nombreux à me demander si je survivais. Deux mois plus tard, je suis content e vous dire que je n’ai pas encore flanché. Souvent, des images de poutine viennent me narguer l’esprit. Aussi, je déteste refuser des desserts quand je me fais inviter. Et je suis très jaloux des croissants que mes filles et ma blonde savourent parfois la fin de semaine. 

Mais en général, je ne souffre pas tant de mes restrictions auto-imposées. Je n’ai jamais mangé autant de noix et de légumes de ma vie. Et j’ai déjà épargné à mon corps une tablée pleine de junk food que j’aurais certainement engouffrée sans trop me poser de questions si j’avais continué à manger comme avant. 

Un lecteur m’a écrit pour me dire que je devrais aussi m’entraîner plusieurs fois par semaine. L’alimentation ne suffit pas, il faut bouger aussi pour être en santé! m’a-t-il souligné. 

Je le savais déjà, mais son conseil m’a donné le petit coup de pied qui me fallait. Dans mon sous-sol, je fais des poids et haltères et des exercices simples comme les bons vieux push-ups, des squats et des burpees. Je m’autorise même à écouter distraitement la télé en même temps. C’est le principe de Netflix en bécyk dont je vous ai parlé dans une autre chronique. Et ça fonctionne très bien pour moi. 

Je réalise aussi tout le pouvoir des engagements publics. Je me sens responsable de tenir ma promesse. Les anglos utiliseraient le mot accountable, qui est plus juste dans ce cas. Bien sûr, j’ai le privilège de pouvoir prendre un engagement dans le journal. Mais ça fonctionne aussi à plus petite échelle. 

En mettant votre famille, amis ou tout votre réseau sur Facebook dans le coup, vous avez beaucoup plus de chances de maintenir vos résolutions. Vous pouvez même préciser des punitions en cas rechute. Exemple : vous promettez de donner 50 $ à un parti politique que vous détestez si vous ne faites pas vos 20 minutes de course trois par semaine. C’est d’ailleurs le principe derrière l’application stickK, qui permet de conclure ce genre de contrat d’engagement. 

Sur ce, je prends un nouvel engagement ici devant vous : je vais pratiquer le ukulélé trois fois par semaine, à raison de vingt minutes par séance, pour les six prochains mois. Sinon, promis, j’envoie un chèque de 50 $ au parti de Donald Trump. 

Et vous?

D’ailleurs, si vous souhaitez aussi prendre un engagement public, écrivez-moi un courriel (mallard@lesoleil.com) avec votre nom, votre ville et votre engagement spécifique. Ex : Marc Allard, Québec. Je m’engage à exercer le ukulélé trois fois par semaine, 20 minutes par séance, pour les six prochains mois. 

Je rassemblerai vos promesses dans une prochaine chronique...

* Comme la dernière fois, le prénom de Mélanie est fictif pour protéger son identité

Nous, les humains

L’île où les hommes oublient de mourir

CHRONIQUE/ Salvatore Peralta vient du village de Padria, en Sardaigne, une île italienne où les hommes aussi oublient de mourir.

J’insiste sur les hommes parce que la Sardaigne est le seul endroit connu dans le monde où les hommes vivent aussi longtemps que les femmes. Presque partout sur la planète, monsieur meurt entre cinq et huit ans avant madame. Mais sur cette île de la Méditerranée, l’égalité de sexes s’est rendue jusqu’au cimetière. 

Salvatore est encore jeune. Il a 39 ans. Il a un doctorat en génie minier à l’Université McGill, où il fait de la recherche et enseigne. Padria, son village, est perché dans une région montagneuse au centre de la Sardaigne, qui compte un des plus hauts taux de centenaires dans le monde. 

«Padria est un village de seulement 633 personnes, mais il compte trois centenaires»!, me souligne Salvatore.

Nous les humains

Comment travailler profondément

CHRONIQUE / Nicholas Jobidon avait l’habitude de travailler jusqu’aux petites heures du matin dans un cabinet d’avocat de Québec.

Le soir et la nuit, les courriels et les appels avaient cessé leur tintamarre de la journée. Ses collègues étaient pour la plupart rentrés à la maison et le bruissement des conversations de machine à café avait cessé. Nicholas était souvent seul à son grand bureau en bois, devant trois grandes fenêtres avec vue sur le stationnement. «Par défaut, je ne me faisais pas déranger», dit-il. 

Le jeune avocat chez Tremblay Bois Mignault Lemay avait son rituel. Il allumait la radio, se préparait un lait au chocolat et des biscuits et s’attaquait à un casse-tête de droit électoral concernant les défusions municipales. «Je travaillais souvent jusqu’à deux heures du matin, mais j’adorais ça», m’a-t-il dit. «C’était carrément du deep work». 

Le «travail profond» — deep work, en anglais — est une activité professionnelle effectuée «dans un état de concentration sans distraction qui pousse nos capacités cognitives à leur limite», comme le décrit l’auteur Cal Newport, qui a popularisé le concept en 2016 dans un livre intitulé Deep work : Retrouver la concentration dans un monde de distractions. 

Nicholas Jobidon n’avait pas lu le bouquin à l’époque. Mais il avait fait l’expérience du travail profond dans la solitude de ce cabinet d’avocat de Sainte-Foy. 

En 2011, Nicholas Jobidon a entamé un doctorat en droit administratif à l’Université d’Ottawa. Et il a commencé à écrire le jour dans son appartement, entrecoupant les périodes de rédaction d’autres activités plus ou moins liées à sa thèse sur la responsabilité civile de l’État. 

Alors qu’il devenait adepte du multitâche, ses périodes de travail profond devenaient de moins en moins fréquentes, voire inexistantes. Et l’étudiant avait perdu sa productivité de travailleur nocturne. «J’étais frustré de ne plus avoir ce sentiment-là», dit Nicholas. 

Il n’est pas le seul à avoir eu cette impression. Dans le monde numérique d’aujourd’hui, le travail profond se raréfie. Combien de fois votre téléphone a-t-il vibré pendant que vous lisiez le journal, aujourd’hui? Combien de fois avez-vous jeté un œil à votre écran juste pour voir s’il se passait quelque chose? Difficile de se concentrer, non? Imaginez au bureau. C’est cette tendance que déplorait Cal Newport en 2016 et qu’il dénonce encore en ce début d’année avec un nouveau livre sur le minimalisme numérique (Digital Minimalism: On Living Better with Less Technology, pas encore traduit en français). 

En 2017, j’avais interviewé Cal Newport, qui est professeur en sciences informatiques à l’Université de Georgetown, à Washington. Il m’avait souligné un paradoxe : le travail profond a beau être une denrée rare, il est de plus en plus recherché, car il permet d’accomplir du travail à haute valeur ajoutée dont les employeurs raffolent. Dans l’économie moderne du savoir, être capable de se concentrer durant des heures sans succomber aux sirènes de son monde virtuel est un atout majeur. 

Pour y arriver, m’avait expliqué Newport, il ne faut pas attendre que le temps libre se pointe, mais inscrire des blocs de travail profonds dans notre horaire, puis les protéger. 

C’est ce que Nicholas Jobidon a fait pour reprendre le dessus sur son doctorat. Durant plus de deux ans, chaque jour de semaine, peu importe la météo, il partait de son appartement et marchait jusqu’à un café de la chaîne Bridgehead au centre-ville d’Ottawa. Il commandait un double americano, ouvrait son ordinateur et travaillait sur sa thèse pendant 150 minutes. L’onglet de sa boîte de courriel était toujours fermé. 

Ce rituel lui donnait le sentiment d’avoir pris une «grosse bouchée» de sa thèse. «Je fermais mon ordinateur chez Bridghead et je me disais : “j’avais l’intention de terminer mon chapitre, j’ai terminé le chapitre”. J’avais vraiment l’impression d’avoir accompli quelque chose.»

Nicholas Jobidon est maintenant professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP) en Outaouais. Et il a conservé son rituel de travail profond. Le matin, il se consacre à des tâches qui exigent moins de concentration, par exemple répondre à ses courriels et faire des modifications au site de son cours. 

Mais il «bloque» ses après-midi pour se consacrer à la rédaction de conférences, d’articles, de livres. Il ferme la porte de son bureau à l’ENAP, éteint ses notifications, met de la musique et ne garde que la paperasse essentielle. 

De 13h à 16h, c’est sa période de travail profond, qu’il protège jalousement. «Il n’est pas question que je l’arrête pour faire autre chose». 

Nous, les humains

L’habitude de l’alcool

CHRONIQUE / J’ai fait le Défi 28 jours sans alcool il y a deux ans et j’ai survécu sans trop de souffrance.

Durant un peu moins de cinq semaines, en 2017, je suis devenu ami avec la Bitburger sans alcool et l’eau pétillante à la lime, mais très peu avec le vin désalcoolisé, que j’ai trouvé atroce.

Nous les humains

Le saboteur en vous

CHRONIQUE / Durant la Révolution française, des ouvriers dans les usines bloquaient la machinerie en insérant leurs sabots de bois dans les engrenages. Le mot sabotage, au sens d’endommager volontairement quelque chose, viendrait de là.

À quand remonte votre dernier sabotage?

Vite comme ça, vous pourriez sûrement répondre : «c’est très récent». 

Je ne parle évidemment pas d’un sabotage contre une usine, mais d’un type de sabotage beaucoup plus répandu : celui que vous faites contre vous-mêmes. 

Les humains ont une étrange tendance à s’autosaboter. Ils créent des obstacles à leur réussite pour être sûrs d’avoir une excuse toute faite en cas d’échec, question de protéger leur égo. 

D’habitude, je vous l’accorde, on entend les excuses après. Vous avez refusé de vous présenter à un rencard? Vous vous êtes planté à un examen? Vous avez raté le premier cours d’initiation au ski de fond?

Oh, elle (il) n’était pas mon genre. J’ai commencé à étudier la veille. Je n’ai pas eu le temps d’acheter mon équipement. 

Vraiment? Et si, pour être sûr de ne pas être rejeté, vous vous étiez convaincu que le gars ou la fille ne vous plairait pas? Et si, pour justifier une mauvaise note, vous aviez attendu à la dernière minute pour étudier? Et si, pour éviter le l’embarras du débutant, vous aviez négligé de vous procurer les skis et les bottes?

En 1978, les psychologues américains Steven Berglas et Edward E. Jones, qui étudiaient ce genre de comportement, ont appelé ça l’«autohandicap». Puis, d’autres psychologues l’ont nommé, avec plus de vigueur, «l’autosabotage». 

L’exemple de l’étudiant qui étudie à la dernière minute est particulièrement intéressant, parce qu’il touche à ce grand saboteur qu’est la procrastination, habituellement attribué au manque de volonté ou de motivation. 

Pourquoi un étudiant choisit-il de procrastiner? Ok, il a toujours été un peu paresseux et n’aime pas tant la branche qu’il a choisie. Mais il se peut aussi qu’il s’autosabote pour deux raisons. 

S’il échoue à son examen, il pourra toujours se dire : «si j’avais vraiment étudié, j’aurais réussi». Et s’il obtient un «A» en ayant mis le nez dans ses livres la veille, eh bien ce sera une grande victoire! Gagnant gagnant pour l’égo du procrastinateur, qui ne risque pas d’encaisser une défaite en ayant donné le meilleur de lui-même.

Le problème, c’est qu’à force d’éviter l’effort, on a souvent les résultats qui vont avec. On reste célibataire. On est refusé en droit. On reste tout seul à la maison quand nos amis vont faire du ski de fond. 

Un antidote à l’autosabotage? Le courage.

Avec Sigmund Freud et Carl Jung, Alfred Adler est considéré comme l’un des trois pionniers de la psychologie. Ses idées connaissent un regain d’intérêt ces derniers temps et c’est peut-être car il replace le pouvoir de changer entre nos mains. 

Le courage, estimait Adler, n’est pas une habileté qu’on possède ou non. C’est la volonté de prendre des risques même si le résultat est incertain et va potentiellement égratigner notre amour-propre. 

Au début du 20e siècle, le médecin et psychothérapeute ne parlait pas d’autosabotage, mais il constatait à quel point les gens s’empêchent de faire des changements dans leur quotidien par crainte de se sentir inférieurs. 

«Le danger principal dans la vie, a-t-il écrit, c’est de prendre trop de précautions».