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Nous, les humains

S'ils avaient su

CHRONIQUE / Ils avaient l’air de trouver ça drôle. Lundi après-midi, je faisais des provisions de café au Nektar Caféologue avant que ça ferme. Derrière moi, un gars et une fille dans la vingtaine se bidonnaient en voyant les clients prendre leurs distances l’un de l’autre.

Je ne sais pas pourquoi — pourtant j’essayais de m’éloigner d’eux —, mais ils ont pensé que j’étais dans leur camp, que je trouvais moi aussi que les gens étaient paranos. 

Le gars a feint de se rapprocher de moi; je pensais qu’il allait me donner une bine, du genre : «bonne blague, hein?» En sortant, la fille m’a dit : «Les gens vont pouvoir vivre leur peur des autres en toute impunité», comme si la pandémie de COVID-19 était un grand complot xénophobe. J’ai trouvé ça tellement con que j’ai noté sa citation.

Clairement, ces deux-là trouvent que François Legault et Horacio Arruda s’énervent pour rien. Fini les rassemblements? Garder deux mètres de distance entre chaque personne? Les commerces fermés? Faudrait pas exagérer quand même…

C’est ce que beaucoup de gens en Italie se disaient, début mars, quand ils avaient à peu près de 2000 cas de COVID-19. Dans une vidéo qui a fait le tour du monde la semaine passée, le magazine The Atlantic a demandé à des Italiens ce qu’ils se seraient dit s’ils avaient su ce qui allait arriver 10 jours plus tard. 

Les Italiens se seraient dit de ne pas rire de leur mère qui leur suggérait de s’acheter un masque; de ne pas aller au gym comme d’habitude; de ne pas sortir le samedi soir; de ne pas penser que la jeunesse les immunisait contre la COVID-19. 

Et ils se seraient aussi dit : «Un énorme bordel est sur le point de se produire»; «Je suis sûr que tu as entendu parler du coronavirus, et je suis sûr que tu l’as sous-estimé»; «Il y a 10 jours, on avait 2000 personnes infectées. Maintenant, on en a 18 000. On a déjà dépassé les 1000 morts». 

À ce moment-là, au Québec, on pensait encore être épargné. On ne se serait jamais douté qu’elle puisse nous frapper avec tant de virulence. Pourtant, nous en sommes maintenant à plus de 1600 cas de COVID-19. Et nous voilà contraints de rester cloîtrés pour combattre le virus.

Pourquoi est-ce si difficile d’imaginer le pire? Parce que le jugement humain est affecté par un raccourci de l’esprit appelé le «biais d’optimisme» — une croyance erronée selon laquelle ça peut arriver aux autres, mais pas à nous.

Je vous avais parlé de ce biais il y a deux ans dans une chronique où je vous expliquais pourquoi on sous-estime presque toujours la facture de nos rénovations, en ignorant de prévoir les pépins et les «tant qu’à y être». 

Je vous citais aussi des études qui montrent que la plupart des gens surestiment leurs possibilités de réalisation professionnelle; s’attendent à ce que leurs enfants soient extraordinairement talentueux; s’imaginent vivre beaucoup plus longtemps que l’âge où ils meurent pour vrai (souvent par plus de 20 ans); et sous-estiment énormément leur probabilité de divorcer, de perdre leur emploi ou de souffrir d’un cancer.

Le biais d’optimisme sévit aussi en cette période de pandémie. Malgré l’augmentation exponentielle des infections et un taux de contagion plus grand que la grippe, il y a encore un sacré paquet de Québécois qui n’ont pas peur d’être infectés par la COVID-19. 

Cette semaine, un sondage Léger a montré que 86 % des Québécois estiment que la pandémie est une «vraie menace» et 89 % des Québécois disent pratiquer la distanciation sociale. Mais quand on leur demande s’ils craignent eux-mêmes de contracter le virus, ils sont juste 52 % à dire oui! Ça peut arriver aux autres, mais pas à soi. 

Le problème, c’est que cette impression d’invulnérabilité peut nous conduire à prendre moins de précautions, même si on respecte les ordres du gouvernement. On va au dépanneur pour acheter un paquet de gomme, on se lave les mains en vitesse après être allé à l’épicerie, on invite des amis à la maison quand même. 

Et c’est comme ça qu’on peut tomber dans le même piège que les Italiens de la vidéo. Alors je vous laisse sur leurs conclusions à propos de la pandémie : «On l’a sous-estimée. Vous n’êtes pas obligés de faire pareil. Restez à la maison».

Nous, les humains

Les bons côtés du chaos

CHRONIQUE / Je suis maintenant père au foyer et télétravailleur. Depuis que le Québec est en quasi quarantaine, je divise mes journées entre ces deux rôles qui bardassent mes habitudes.

Ce n’est pas évident. Ma blonde et moi, on s’est patenté une alternance travail-famille difficile à suivre — même pour nous. On se tape dans la mite quand on échange les quarts de travail.

Les jours de semaine, je passe plusieurs heures par jour avec mes filles qui jouent dehors, font des exercices scolaires, du bricolage et regardent C’est pas sorcier. Le reste du temps, je fais des entrevues et j’écris tout seul dans un bureau. Pour moi qui travaille dans le bourdonnement de la salle de rédaction du Soleil depuis 15 ans, ce silence est assez perturbant.

Mais vous savez quoi? Il y a aussi de bons côtés à ce chaos.

Rassurez-vous, je ne porte pas de lunettes roses. Oui, comme beaucoup de monde, la pandémie m’angoisse. Je redoute que mes proches en souffrent et qu’on compte les morts par milliers au Québec, sans parler de la récession qui nous guette. Et je déteste l’isolement social auquel la COVID-19 nous astreint.

Mais dans toute cette perturbation, j’essaie de voir un peu de lumière pour ne pas déprimer. Et pour ça, je pense beaucoup aux avantages de la «discontinuité».

La COVID-19 est un moment historique de discontinuité. Notre quotidien n’a jamais été aussi secoué par une pandémie mondiale. Soudainement, les signaux qui déclenchent nos habitudes à la maison et au travail disparaissent ou s’entremêlent.

C’est déstabilisant. Mais c’est aussi une occasion de changer des habitudes que le feu roulant du quotidien nous décourage de rebrasser.

Il y a eu beaucoup de recherches sur ce que des chercheurs appellent la «discontinuité des habitudes». Une grève dans les transports en commun, un déménagement, une séparation, un changement de travail : tous ces bouleversements nous forcent à modifier notre routine et à expérimenter de nouvelles avenues.

Et souvent, constatent les chercheurs, ces changements nous incitent à réaligner nos habitudes avec nos valeurs.

La psychologue américaine Wendy Wood, qui se spécialise dans la recherche sur les habitudes, consacre un chapitre entier à la discontinuité dans son plus récent livre (2019) Good Habits, Bad Habits.

Elle écrit : «Notre vie comporte déjà de très nombreuses habitudes. Certaines dont nous sommes conscients, d’autres non; certaines qui ont atteint leur fin de vie utile, mais qui continuent de fonctionner, souvent invisibles et hors de l’esprit. Les grands événements de nos vies sont l’occasion de désencombrer nos habitudes [...]».

Je vous parlais récemment du «biais de communication de proximité». Du fait que les gens proches — couples, parents et enfants, vieux amis — perdent leur curiosité l’un envers l’autre, parce qu’ils se disent : «Je sais ce que tu vas dire».

C’est le temps où jamais d’engager les hostilités contre ce biais. Tout d’un coup, avec la pandémie, on se retrouve beaucoup à la maison, en couple et en famille. Alors, c’est le temps de s’écouter pour vrai, d’avoir ces longues discussions que la «vie normale» a tendance à asphyxier.

C’est aussi le temps d’essayer de nouvelles activités avec notre chum, notre blonde, nos enfants. Chaque année, ou presque, chez nous, on se désole de ne pas avoir pris le temps de faire nos semis pour le jardin communautaire. En fin de semaine, on va plancher là-dessus en famille. Avec leurs petits doigts, nos filles vont planter des graines de laitue, de concombre, de radis, de basilic et cie.

On devrait avoir le temps de les regarder pousser...

Nous les humains

Ne mangez pas le détergent

CHRONIQUE / Sur YouTube, on les voyait croquer des capsules de détergent à lessive. Ou les faire cuire dans des poêles à frire, puis les mâcher avant de cracher le savon.

Devenu viral quelque part en 2017, le Tide Pod Challenge était un cauchemar de relations publiques pour la multinationale Procter & Gamble (P&G), propriétaire de la marque Tide.

P&G avait investi plus de 150 millions $ en marketing pour promouvoir ses capsules de détergent. Avec ce produit, elle pensait être en mesure d’aller chercher 30 % du marché américain de détergent à lessive de 6,5 milliards $.

Mais voilà que des jeunes se filmaient en train de bouffer des capsules, puis publiaient leurs vidéos sur les réseaux sociaux et lançaient le défi à d’autres de les imiter.

Début janvier 2018, Santé Canada sonnait l’alerte ici aussi. «Il s’agit d’une situation préoccupante et nous rappelons aux Canadiens que l’ingestion de ces sachets peut rendre très malade ou causer la mort, mettait en garde l’agence de santé. Il ne faut jamais mettre de produits de détergents dans sa bouche.»

Devant l’ampleur du défi des capsules Tide, Procter & Gamble a réagi en employant le même genre de tactique qu’un parent aurait pu utiliser pour décourager son ado de prendre de la drogue. Elle a dit aux jeunes : «Ne le faites pas, c’est dangereux».

Le 12 janvier 2018, Tide a tweeté : «À quoi devraient servir les PODs Tide? À FAIRE LA LESSIVE, rien d’autre. [...] Manger une capsule Tide est une MAUVAISE IDÉE.»

Dans une campagne de pub diffusée sur les médias sociaux, P&G a même fait appel au joueur des Patriots de la Nouvelle-Angleterre Rob «Gronk» Gronkowski. L’ailier rapproché répond à une série de questions qui lui sont posées du genre : «Hey Gronk, est-ce une bonne idée de manger des capsules Tide Pods?» Et il répond toujours : «NON!»

Le problème, c’est que la pub s’est retournée contre Procter & Gamble. Les visites dans les centres antipoison américains se sont mis à augmenter. Alors qu’en 2016, il n’y avait eu que 39 cas d’adolescents qui avaient ingéré, inhalé ou absorbé des sachets de détergent, il y en a eu le double dans les 12 jours qui ont suivi la pub. Puis, en quelques mois, il y en a eu deux fois plus que les deux années précédentes réunies.

Bref, cette campagne de mise en garde s’est révélée un énorme fiasco.

Pourquoi?

Dans The Catalyst: How to Change Anyone’s Mind («Le Catalyste : comment faire changer d’idée n’importe qui»), un livre qui vient de sortir en librairie, le professeur de marketing Jonah Berger, de l’Université Wharton, en Pennsylvanie, revient en détails sur le Tide Pod Challenge.

Pour ce spécialiste de l’influence sociale, l’effet boomerang de la pub de Tide s’explique par un phénomène psychologique méconnu du grand public, mais que vous n’aurez sans doute pas de difficulté à reconnaître en vous-même : la «réactance».

La réactance est un état désagréable qui se produit quand les gens sentent qu’il ont perdu leur liberté ou qu’elle est menacée, explique Berger. «Et une façon de réaffirmer une impression de contrôle — de se sentir autonome — est d’adopter un comportement interdit : de texter en conduisant, de laisser le chien courir sur l’herbe, ou même de mâchouiller un Tide Pod.»

Dans un cours à l’université sur les dépendances, je me souviens d’avoir vu cette notion de réactance. La prof nous disait : n’essayez pas de convaincre un toxicomane de lâcher la drogue; écoutez-le et aidez-le à bâtir sa motivation à changer. Si vous poussez, il va se braquer.

Mais comme je l’ai lu plus tard et, comme le souligne Jonah Berger, nous sommes tous réactants, du moins à un certain degré. J’ai introduit l’expression chez moi depuis quelque temps et j’énerve beaucoup ma blonde avec ça. Quand je la sens réfractaire à un changement, je lui dis : «Ah! t’es tellement réactante!»

N’essayez pas ça à la maison. Mais sachez que c’est une notion très éclairante au quotidien. Ça vaut ce que ça vaut, mais j’ai observé que les gens moins réactants sont en général plus ouverts aux suggestions, aux opinions et aux humeurs — la joie, notamment — qu’on essaie de propager. 

Les gens très réactants ont tendance à s’opposer automatiquement, même s’ils sont d’accord avec vous. Ils reçoivent une bonne nouvelle, tu leur dis : «Hey, tu dois être content!» et ils répondent : «Bof, t’sais, moi...» C’est plus fort qu’eux : quand tu es trop affirmatif, ils ont l’impression que tu restreins leur liberté et ils trouvent le moyen de te contredire.

Avec eux, je constate qu’il est préférable de poser des questions neutres : «Comment tu trouves ça?» Au lieu de : «Tu dois être content!»

Mais bon, au-delà des différences individuelles, on est tous armés d’un dispositif antipersuasion. Le meilleur moyen d’échouer une tentative de persuasion est de bombarder quelqu’un d’arguments. «Pousser, dire ou juste encourager quelqu’un à faire quelque chose le rend moins susceptible de le faire», écrit Jonah Berger.

Solution? Il faut proposer des options. Avec les enfants, par exemple, au lieu de les forcer à manger un légume en particulier, on leur offre une sélection de légumes qu’on veut les encourager à découvrir. S’ils vont se faire vacciner, suggère Jonah Berger, on peut aussi leur poser une question : «Tu veux te faire vacciner dans le bras droit ou le bras gauche?»

Nous, les humains

La patience d’un chef

CHRONIQUE / Quand il était jeune, le chef Arnaud Marchand a passé de nombreux dimanches après-midis à ramasser les haricots dans le jardin familial et à les trier à la table de cuisine.

À l’approche de l’hiver, M. Marchand participait aussi au rituel familial de préparation de charcuteries — terrines, prosciutto, saucissons — à partir d’un cochon élevé par son grand-père. Et il mettait en pot les petits fruits et les légumes. 

«Ç’a fait partie de ma jeunesse», dit Arnaud Marchand, qui a grandi à Chalmazel, un village de 400 habitants dans la Loire, en France. «Je le vois différemment maintenant, mais on se battait pour ne pas y aller, pour ne pas avoir à équeuter les haricots». 

Aujourd’hui copropriétaire de Chez Boulay-bistro boréal et du comptoir Boulay, à Québec, Arnaud réalise à quel point il a été privilégié de participer à ces corvées alimentaires. C’est là que la passion de la cuisine a commencé à germer chez lui. Et c’est là aussi qu’il a développé une qualité qui a fait de lui un des chefs les plus réputés au Québec : la patience. 

Dans notre société de performance, de vitesse et d’instantanéité, la patience a quasiment l’air d’un anachronisme aujourd’hui. Après le diplôme, on veut gravir les échelons le plus vite possible et devenir patron presto. Au diable la compétence, c’est le salaire et le titre qui comptent.

Dans une certaine mesure, Arnaud Marchand le remarque aussi dans le monde de la cuisine. «Où les jeunes chefs sont pressés, c’est dans le temps d’apprentissage», dit-il. 

Dans le contexte de la pénurie de main-d’œuvre, un cuisinier peut sortir de l’école avec très peu de connaissances et toucher tout de suite un salaire de chef de partie à 18 $ de l’heure, note M. Marchand. «Mais ce qu’on va te demander, c’est de flipper des steaks et de cuire des frites, donc quelque chose de très basique», dit-il. 

À un salaire moins élevé, les jeunes chefs peuvent ranger leurs égos et recommencer à peu près à zéro dans une cuisine comme celle de Chez Boulay. Et là, des chefs vont leur montrer par exemple à faire des tâches plus complexes comme la cuisson sous vide, les charcuteries ou des découpes de viandes et de poissons, illustre M. Marchand. 

En France, Arnaud Marchand a appris la cuisine dans les écoles hôtelières pendant quatre ans. Ensuite, il a travaillé une décennie dans les cuisines, environ 60 heures par semaine, avant d’accepter un poste de sous-chef. 

À ses débuts dans le métier, M. Marchand était payé au mois et travaillait beaucoup avec les aliments bruts. Il avait beau avoir appris la cuisine pendant quatre ans, son ignorance culinaire restait immense. À un des restaurants où il travaillait, il devait désosser six agneaux par semaine. Dans un autre, il vidait, préparait et ficelait 10 poulets chaque matin. 

À un autre moment dans sa carrière, Arnaud Marchand a même choisi de reculer volontairement. «On m’offrait des postes plus haut et j’ai décidé de prendre moins haut avec un moins bon salaire parce que je savais que j’allais apprendre plus», dit-il.

Cette fois-là, il a donc quitté un hôtel où il était devenu sous-chef avec 30 cuisiniers sous ses ordres pour aller travailler dans un hôtel-restaurant en région où il gagnerait un salaire beaucoup plus maigre. Mais le chef à cet endroit possédait une technique exceptionnelle, alors Arnaud Marchand est parti le rejoindre. «Je trouvais que c’était lui qui allait me donner le plus de jus pour évoluer», dit-il. 

Maîtriser une discipline exige énormément de temps. Il y a une quarantaine d’années, les sociologues Herbert Simon et William Chase ont conclu que les grands maîtres d’échecs comme Bobby Fischer passaient au moins 10 000 heures à jouer aux échecs avant d’atteindre ce niveau. Dans les années 90, le psychologue suédois K. Anders Ericsson est parvenu à la même conclusion en étudiant les violonistes d’élite à Berlin.

Quand Arnaud Marchand a participé à la première saison de l’émission Les Chefs! à Radio-Canada, en 2010, il avait 29 ans, habitait au Québec depuis un an et était chef à la baie de Beauport. Je me souviens d’avoir regardé la compétition culinaire à l’époque et d’avoir eu l’impression que M. Marchand dominait outrageusement les autres aspirants-chefs. 

Combien d’heures de cuisine avait-il alors derrière le tablier? Environ 30 000 heures, estime M. Marchand. «Après 10 ans de pratique, je commençais à être bon», dit-il. 

Arnaud Marchand a finalement terminé deuxième aux Chefs!, derrière Guillaume Cantin. Mais Jean-Luc Boulay, qui est juge à l’émission, l’avait remarqué. En 2012, il lui a proposé de devenir copropriétaire de Chez Boulay-bistro boréal, puis du comptoir Boulay. 

Maintenant patron, Arnaud Marchand tient à former ses jeunes chefs en continu dans ses restaurants, notamment par des ateliers. Il croit que peu importe leur talent à l’arrivée, tous ont le potentiel de faire un grand bond en avant s’ils sont bien accompagnés. 

M. Marchand incite aussi les jeunes chefs à être patients envers eux-mêmes. «Surtout faut pas courir pour monter un grade, ça va se faire en fonction de chaque personne», dit-il. «Brûle pas les étapes». 

Nous, les humains

Je sais ce que tu vas dire

CHRONIQUE / Dimanche matin, un jeune couple est attablé dans un resto pour le brunch. Ils sont assis juste à côté de nous. Il mange sa crêpe aux bleuets, elle mange ses oeufs et son bacon. Ils ne se parlent presque pas. 

Souvent, elle jette un oeil à son cellulaire. À un moment, il se tanne et saisit l’appareil. «Ok, ok», lui dit-elle avant de le ranger. Mais ça ne change rien, ils continuent de se remplir la panse en silence. 

Peut-être qu’ils s’étaient chicanés avant d’arriver, peut-être qu’ils venaient de recevoir une mauvaise nouvelle, je ne sais pas. Mais je vois souvent des couples au resto qui mangent presque en silence, et je trouve ça infiniment triste. Me semble que l’amour rancit quand on n’a rien à se dire.

Mais ce n’est pas tout de se parler, encore faut-il écouter. Il y a beaucoup d’amoureux qui échangent un flot incessant de paroles et de textos, mais qui ont le sentiment persistant de ne pas se comprendre. 

Quelques années de dialogues de sourd plus tard, les partenaires sont sur le bord du précipice. Ils vont en thérapie de couple. Et s’étonnent de voir l’autre si malheureux. Coudonc, t’étais où tout ce temps-là? 

Dans son livre You’re Not Listening: What You’re Missing and Why It Matters (Tu n’écoutes pas : ce que tu manques et pourquoi c’est important), publié fin janvier, la journaliste Kate Murphy met le doigt sur un grand paradoxe des relations interpersonnelles. 

Plus nous nous sentons proches de quelqu’un, moins nous sommes susceptibles de l’écouter attentivement, souligne-t-elle. Des chercheurs en psychologique sociale ont démontré ce phénomène dans plusieurs expériences. Et ils lui ont donné un nom : le biais de communication de proximité (ma traduction imparfaite de closeness-communication bias).

Dans un savoureux passage du livre, Kate Murphy raconte sa rencontre avec la psychologue Judith Coché, thérapeute de couple depuis 35 ans. Elle lui demande pourquoi tant de gens ont l’impression de ne pas être compris par la personne qui dort à côté d’eux. 

C’est simple, lui répond Coché. Les gens dans les relations à long terme perdent leur curiosité l’un envers l’autre. Ils se persuadent qu’ils connaissent leur partenaire par cœur. Et ils n’écoutent pas vraiment, parce qu’ils se disent : «je sais ce que tu vas dire».

Le même réflexe est à l’œuvre quand une mère ou un père ne prend pas le temps d’écouter son enfant ou son ado, comme s’ils pouvaient toujours deviner le fond de leur pensée. Trop pressé de suggérer une solution, le parent ne laisse pas à son rejeton le temps d’exposer son problème. Et après, il s’étonne qu’il se confie à quelqu’un d’autre. 

«C’est comme si quand on avait une connexion avec quelqu’un, on assumait que ça allait toujours durer, écrit Kate Murphy. Or, la somme de nos interactions et de nos activités quotidiennes nous façonne continuellement et ajoute des nuances à notre compréhension du monde, alors personne n’est le même qu’hier, pas plus que celui qu’on est aujourd’hui sera identique à celui de demain.»

Craignant de souffrir de biais de communication de proximité, moi aussi, j’ai demandé à ma blonde, cette semaine, d’évaluer la qualité de mon écoute. J’ai été heureux de constater que l’amour la rend encore aveugle et peut-être un peu sourde.

Elle estime que je l’écoute attentivement 85 % du temps. «Sauf quand t’as un cellulaire proche. Ou un journal», m’a-t-elle précisé. Ce qui est très rare, sauf entre 7h et 23h. 

Alors, mon devoir no1 pour apprendre à bien écouter : éliminer les distractions. Ensuite, il ne s’agit pas juste d’entendre ce que l’autre a à dire. L’écoute a aussi beaucoup à voir avec notre capacité à refléter clairement la pensée de l’autre, souligne Kate Murphy. 

Chaque fois qu’on écoute délibérément, ajoute la journaliste, on acquiert un peu plus de sagesse et on bâti des relations plus solides. C’est convaincant, je trouve. Mais si vous n’êtes pas d’accord, je vous écoute. 

Nous les humains

Êtes-vous votre pire critique?

CHRONIQUE / «Je suis tanné d’être moi-même.» Entre les papadums et le poulet tandoori, votre ami lâche cette pointe d’autoflagellation dans son resto indien préféré. 

Il vous confie que sa carrière stagne, que son couple se fane, qu’il a de la misère à payer le minimum sur sa carte de crédit. Selon lui, il y a une cause commune à tous ces problèmes : lui-même.

En buvant un thé noir, votre ami — appelons-le Nicolas — blâme sa paresse, sa personnalité introvertie, son impulsivité financière. En bon ami, vous prenez le temps de l’écouter. Mais vous le trouvez très dur envers lui-même.

Vous lui rappelez que son milieu de travail est très compétitif, que la santé de son couple ne dépend pas juste de lui, qu’il a déjà remboursé une bonne partie de ses dettes.

En sortant du resto, Nicolas se sent mieux. Il vous serre dans ses bras — ce qui n’est pas dans son registre habituel d’affection. Finalement, il est un peu moins tanné d’être lui-même.

Maintenant, imaginez que Nicolas, c’est vous.

Auriez-vous fait preuve d’autant de compassion envers la personne qui porte vos empreintes digitales? Auriez-vous enlevé un peu de poids sur vos épaules en vous disant que non, ce n’est pas juste de votre faute?

Probablement pas, parce que vous êtes sûrement beaucoup plus intransigeants avec vous-mêmes qu’avec les autres. Vous êtes votre pire critique.

Professeure de psychologie à l’Université du Texas à Austin, Kristin Neff s’est beaucoup intéressée à l’autoflagellation. Elle a aussi été la pionnière de la recherche scientifique sur son antidote : l’autocompassion.

Dès les premières pages de son livre «S’aimer : comment se réconcilier avec soi-même» (2013), elle affirme que la majorité des gens se montrent «extrêmement durs avec eux-mêmes». Ils ne se trouvent jamais assez beaux, intelligents, drôles, riches, etc. En se comparant aux autres, ils découvrent toujours un maudit fatiguant qui les surclasse.

Dans le rayon croissance personnelle, vous trouverez des piles de livres qui vous suggéreront de renforcer votre estime de vous. Mais ce concept est très contesté en psychologie.

Ces dernières années, souligne Kristin Neff, les chercheurs ont dénoncé certains pièges rattachés au développement et à la conservation de l’estime de soi : narcissisme, égocentrisme, arrogance, préjugés, attitudes discriminatoires, etc. Bref, un connard peut s’adorer quand même.

Inspirée par la tradition bouddhiste, l’autocompassion est apparue à la professeure Neff comme «une alternative salutaire à cette quête incessante de l’estime de soi», écrit-elle dans son livre. «Pourquoi? Parce qu’elle protège, elle aussi, des coups du jugement négatif sur soi, mais sans qu’il soit nécessaire de se croire parfait ou hors du commun.»

Dans les mots de la professeure Neff, compatir signifie «accepter et discerner clairement la souffrance». Cela suppose une attitude bienveillante envers ceux qui souffrent «afin qu’émerge l’envie de leur venir en aide, d’alléger leur peine». Et c’est aussi vrai pour la compassion envers soi-même.

Est-ce que ça veut dire qu’on s’apitoie sur son sort? Non. L’autocompassion permet au contraire de ne pas escamoter la première étape, essentielle, qui consiste à reconnaître sa souffrance. À partir de là, on peut prendre les moyens pour aller mieux.

Les recherches de Kristin Neff et d’autres chercheurs ont d’ailleurs montré que la compassion envers soi-même rend les gens plus résilients, c’est-à-dire plus aptes à se relever après une jambette du destin.

Dans son plus récent livre sur la résilience, le neuropsychologue Rick Hanson estime que l’autocompassion nous lie au reste de l’humanité : «On souffre tous, on fait tous face à la maladie et à la mort, on perd tous des gens qu’on aime. Nous sommes tous fragiles.»

Et il cite un passage formidable d’une chanson de Leonard Cohen (Anthem, en 1992). Le poète dit qu’il y a une craque dans tout, et que c’est par là qu’entre la lumière. There is a crack, a crack in everything / That’s how the light gets in.

Nous, les humains

La psychologie de la soie dentaire

CHRONIQUE / Chaque fois que je vais chez le dentiste, je fais une fausse promesse. L’hygiéniste dentaire me demande si je vais prendre l’habitude de passer la soie dentaire et je réponds quelque chose comme «vous allez voir, cette fois, ça va être la bonne!»

D’habitude, ça part en force. La première semaine, je récure tous les soirs les interstices de mes dents. Je suis fier de mon assiduité et je me vois déjà déclarer victoire à l’hygiéniste. 

Mais dans les semaines suivantes, mon engagement finit toujours par s’échouer quelque part sur l’île des promesses perdues. Je pense à la soie une fois, puis j’oublie plusieurs soirs, j’y repense à une ou deux reprises, puis le fil de soie dentaire reste là à m’attendre en vain le reste du mois. 

Quand l’hygiéniste dentaire fait le point six mois plus tard, je n’ai d’autres choix que d’avouer mon indiscipline. 

Or, cette fois, je vous jure, c’est la bonne. Depuis le début 2020, chaque soir, tout de suite après m’être brossé les dents, je passe la soie dentaire. Dès que j’ai rangé le dentifrice, j’empoigne le fil dentaire et je m’astreins à la besogne. 

Qu’est-ce qui changé? Je suis devenu un adepte d’une technique très efficace qui peut s’appliquer à une foule d’habitudes que vous souhaitez adopter. Ça s’appelle «l’empilage». 

C’est simple : vous prenez une habitude déjà installée et vous en empilez une autre par-dessus. L’ordre de la séquence est ultra important. 

Au début des années 2010, des chercheurs ont mené une petite expérience auprès d’une cinquantaine de Britanniques qui passaient la soie dentaire en moyenne 1,5 fois par mois. Ils ont demandé à la moitié des participants de passer la soie dentaire avant de se brosser les dents le soir et à l’autre moitié de passer la soie dentaire après le brossage de dents. 

Durant un mois, les participants se faisaient rappeler de passer la soie dentaire et devaient confirmer s’ils l’avaient fait par texto. En moyenne, les deux groupes l’ont passé environ 24 fois durant le mois. Mais les chercheurs sont plus rusés que ça : ils voulaient surtout savoir ce qui arriverait après l’expérience. 

Huit mois tard, le groupe qui passait la soie dentaire après s’être brossé les dents le faisaient encore environ 11 fois par mois. En revanche, ceux qui passaient la soie dentaire avant de se brosser les dents ne le faisaient presque plus — à peine une fois par semaine... 

Le groupe «perdant» a échoué à adopter l’habitude pour une raison qui apparaît évidente après-coup : ils n’avaient associé aucun signal à la soie dentaire. En passant la soie dentaire avant de se brosser les dents, ils devaient s’en remettre uniquement à leur mémoire. 

À l’inverse, le groupe «gagnant» s’est appuyé sur une habitude déjà intégrée (se brosser les dents) pour donner le signal à une nouvelle habitude (passer la soie dentaire). 

Mais bon, si la soie dentaire n’est pas votre truc, sachez que l’empilage fonctionne pour un tas d’autres bonnes habitudes. 

Chaque soir, par exemple, je mets mon téléphone en «mode avion» avant de me coucher. Pas besoin d’y penser, c’est automatique. Mais depuis quelques mois, j’«empile» une autre habitude par-dessus : j’en profite pour recharger la batterie de mon cellulaire pendant la nuit. Maintenant, il ne me lâche plus au milieu de la journée. 

Depuis quelques semaines aussi, j’essaie un nouvel empilage matinal. Pendant que mes filles déjeunent au comptoir, ma blonde et moi on prépare leurs lunchs. Mais au lieu de tout ranger après, je prépare aussi mon lunch et je le place sur le pas de la porte. Comme ça, je ne l’oublie pas et mon budget resto du midi diminue. 

Les combinaisons d’habitudes sont infinies. Mais pour être empilées, elles doivent être compatibles. Ne pensez pas que vous irez jogger chaque fois que vous avez fini de faire la vaisselle. Il y a peu de chance que ça s’enchaîne avec fluidité, à moins que l’odeur du savon à vaisselle vous donne une furieuse envie de courir… 

La compatibilité des habitudes empilables est habituellement évidente. Vous le faites probablement déjà sans vous en rendre compte. Sinon, c’est peut-être le temps d’en faire l’essai. Une suggestion comme ça : commencez par la soie dentaire.

Nous, les humains

Ce qui capte votre attention

CHRONIQUE / Les patrons de RDS ont dû déboucher le mousseux en voyant les chiffres. Dimanche soir, plus de 1 643 000 téléspectateurs ont syntonisé la chaîne sportive pour regarder le Super Bowl, un record.

C’était un mouvement de masse épatant dans le monde télévisuel québécois. Par rapport à l’an dernier, c’est 661 000 Québécois de plus qui ont visionné la finale de la NFL. 

Évidemment, ces nouveaux téléspectateurs ne se sont pas découvert une passion soudaine pour le football américain. Non, ils voulaient voir notre héros local, Laurent Duvernay-Tardif, soulever le trophée Vince-Lombardi avec les Chiefs de Kansas City. Et ils ont été comblés. 

Dans les médias, on a parlé de l’effet «Laurent Duvernay-Tardif» sur les cotes d’écoute de RDS. Mais à titre de chroniqueur sur le comportement humain, permettez-moi aussi de souligner qu’il s’agit là d’une démonstration éclatante de la force de l’«égoïsme implicite», cette tendance qu’on a à préférer ce qu’on associe à nous-mêmes. 

Soyez honnêtes, qu’est-ce que vous regardez en premier quand quelqu’un fait circuler une photo de groupe dans une fête? Si vous êtes comme la plupart des gens, votre regard se porte automatiquement sur vous et votre mèche de travers. 

C’est un cliché, mais c’est souvent vrai pareil : ce qui intéresse les gens le plus, c’est eux-mêmes. Et par là, je ne veux pas juste dire votre «moi-moi», mais aussi votre «moi collectif», celui qui vibre quand un Québécois gagne un Super Bowl pour la première fois de l’histoire.

Bien sûr, on peut se désoler de ce nombrilisme et se dire qu’on devrait être capables de s’intéresser à autre chose que soi. Je suis bien d’accord. Mais l’égoïsme implicite est la plupart du temps inconscient. Il émoustille notre attention sans trop qu’on le sache. 

Dans son livre Pré-Suasion : Le pouvoir de l’influence commence avant qu’on ait prononcé le premier mot (2016), le psychologue social Robert Cialdini en recense plusieurs exemples fascinants. 

Des chercheurs ont par exemple montré que des personnes qui apprennent qu’elles ont le même prénom, sont nées le même jour ou sont venues au monde au même endroit ont tendance à s’apprécier davantage, ce qui les incite ensuite à s’entraider et à coopérer plus souvent. Même chose pour les clients potentiels à un programme de remise en forme physique : s’ils apprennent que leur moniteur est né le même jour qu’eux, ils sont plus enclins à s’inscrire.

De manière plus inquiétante, des chercheurs ont montré que les jeunes femmes sont deux fois plus susceptibles de devenir «amies» sur Facebook avec un homme qui les contacte s’il affirme être né le même jour qu’elles. Une étude a montré que, dans les pays en voie de développement, les entreprises ont plus de chances d’obtenir un prêt sur un site de microfinancement si les entrepreneurs ont les mêmes initiales que les employés qui accordent la somme... 

Les as du marketing n’hésitent pas à titiller notre nombrilisme. Dès 2011 en Australie, et par la suite un peu partout dans le monde, y compris au Canada, Coca-Cola a lancé sa campagne publicitaire «Partagez un Coke». Sur ses bouteilles, la compagnie a échangé son logo emblématique pour les prénoms plus populaires du pays concerné. Au Québec, le logo était par exemple substitué par Alexandre, Brigitte, Christian ou Josée.

La campagne a connu un succès monstre. Après 11 ans de pertes, Coca-Cola a réussi en 2014 à redresser ses ventes sur son principal marché, les États-Unis. 

Ce que ça signifie pour vous? Au moins deux choses. 

Comme consommateur, on peut se méfier de notre sensibilité à la personnalisation. Je ne voudrais pas boire plus d’eau gazéifiée sucrée au glucose-fructose parce que le logo de Coke a été remplacé par mon nom sur la bouteille, mais je sais que je pourrais être plus tenté. 

À l’inverse, on a tous avantage à exploiter l’égoïsme implicite quand on cherche à faire plaisir à quelqu’un. Il n’y a rien de plus ennuyant qu’un cadeau dépersonnalisé — un balai à neige, mettons. Oui, c’est pratique. Mais maudit que c’est plate à recevoir... 

Nous, les humains

Des amis très proches

CHRONIQUE / C’est votre anniversaire et tous vos amis sont réunis pour trinquer à votre santé. Vous les observez autour de l’îlot de cuisine, un verre de vin à la main, et vous réalisez soudainement à quel point votre bande est disparate.

Il y a des extravertis et des introvertis, des hyperactifs et des pantouflards, des consciencieux et des botcheux, des optimistes et des pessimistes, etc. Ils ont tous des caractères et des attraits différents. Mais quel est le dénominateur commun qui les unit à vous? 

Je vais être plate ici et bousculer un peu votre impression de libre arbitre. Mais ce qui vous unit probablement le plus à tous ces amis, c’est la proximité. 

Au début des années 50, des chercheurs dirigés par Leon Festinger ont mené une étude devenue un classique en psychologie sociale. Ils ont suivi le parcours amical de 260 jeunes militaires mariés alors qu’ils s’établissaient dans une résidence universitaire du Massachusetts Institute of Technology (MIT) après avoir servi dans l’armée. 

Les locataires ont été assignés au hasard dans un immeuble de deux étages au début de l’année scolaire. Les chercheurs ont mesuré la distance entre la porte de chacun des appartements. Puis, ils ont attendu de voir qui deviendrait ami avec qui.

Les étudiants ne sont pas devenus amis au gré de leurs rencontres et de leurs affinités. Non, ils étaient beaucoup plus susceptibles de devenir amis avec ceux qui habitaient à côté de chez eux ou dans le même couloir. Et ils avaient tendance à bouder les gens qui habitaient à un autre étage. 

Les résidents séparés d’à peine 180 pieds ne se liaient jamais d’amitié. Ceux qui habitaient les appartements au bout des corridors étaient moins populaires parce qu’ils croisaient moins de passants. Les seuls étudiants qui devenaient amis avec leurs camarades de l’étage au-dessus étaient ceux qui habitaient près des cages d’escalier. 

À bien y penser, mon parcours amical ressemble un peu à ça aussi. Au primaire, j’étais ami avec mes p’tits voisins et mon meilleur ami était dans ma classe. Au secondaire, ma gang d’amis était mon équipe de volleyball. Au cégep et à l’université, mes amis étaient inscrits dans mon programme. 

Je ne cherchais pas plus loin, en quête des potes parfaits. Je me satisfaisais de ceux qui étaient juste là, à côté de moi.

Plus tard, en déménageant à Québec, je me suis fait plusieurs amis parmi mes collègues au Soleil. Et mon coloc est devenu un des meilleurs amis. Maintenant, la plupart de mes nouveaux amis sont des parents d’enfants qui vont à la même école primaire que mes rejetons. Et parmi eux, les deux gars que je vois le plus souvent habitent à deux pas de chez moi! 

Devant l’implacable force de la proximité, on peut être cynique et se dire qu’on ne choisit pas vraiment ses amis. Ou, au contraire, on peut remercier le hasard de les avoir placés pas loin de chez soi. 

Bien sûr, la personnalité compte aussi pour beaucoup. Si vous ne partagez aucune activité ou intérêt avec votre voisin ou que son tempérament vous pompe l’air, la probabilité qu’une amitié naisse entre vous frise le zéro. Mais s’il y a des affinités, ça devient plus plausible. Et la distance devient un avantage. 

On aime ce qu’on répète; le seul fait d’être en présence d’une autre personne à répétition nous conduit à l’apprécier davantage. C’est un phénomène reconnu en psychologie qui s’appelle «l’effet de familiarité». 

Alors, si vous vous sentez seul, déménagez à un endroit où il y a des gens avec qui vous êtes susceptibles d’avoir des affinités et choisissez un lieu stratégique : un condo qui donne sur une ruelle animée, un appartement près d’une entrée partagée, une maison près d’un parc. Ou inscrivez-vous à une activité qui vous branche et vous donne la possibilité de revoir vos amis potentiels à une fréquence régulière. 

La proximité sera votre alliée. 

Nous, les humains

«Opération shape de plage»

CHRONIQUE / Si tout va comme prévu, j’aurai regagné ma paillasse d’ici la fin de l’année.

Depuis ma chronique sur mes douze mois de résistance à la malbouffe, vous avez été nombreux à me poser la question : «as-tu perdu du poids?» 

La réponse est «oui». J’ai délesté ma charpente d’environ 5 livres. Je flotte maintenant dans mes vieux jeans de 34 de tour de taille. J’ai dû racheter quelques paires à 32 et je n’ai pas besoin de prendre une grande respiration avant de les attacher. 

C’est tout? Cinq livres pour un an à dire non au sucre et à la friture? 

Ouais, finalement, j’aurais peut-être dû suivre un vrai régime... Une étude menée par les chercheuses Rena Wing et Suzanne Phelan a montré qu’une personne obèse qui suit assidûment un programme de perte de poids peut s’attendre à perdre entre 15 et 20 livres... en six mois. 

Mais une fois le régime terminé, que se passe-t-il? Cinq ans après avoir pris part à un programme typique de perte de poids, seulement 15 % des participants avaient réussi à ne pas reprendre ne serait-ce que 10 livres. La vaste majorité était de retour à la case départ ou avait repris du bide. 

Bref, les pronostics ne sont pas réjouissants. Quelque part en 2020, mon dad bod devrait ressurgir, et je pourrai dire que j’ai un point commun avec Leonardo DiCaprio.

Le tour de taille n’est pas juste une préoccupation superficielle. Quand on a des kilos en trop, c’est comme si on devait transporter un sac de patates avec nous toute la journée. C’est plus dur pour le cœur, les articulations et notre corps en général. 

Perdre du poids peut mettre fin aux douleurs articulaires, réduire le risque de crise cardiaque et d’accident vasculaire cérébral, augmenter notre niveau d’énergie et nous protéger contre plus de 50 maladies chroniques, notamment les maladies cardiaques, le diabète et certains cancers.

Il y a quelques années, après les indulgences du temps des Fêtes, mon père, mon frère et moi avions créé un groupe Facebook intitulé, en blague, «Opération shape de plage». On avait promis de manger mieux, de bouger plus et de se faire un peu de muscle. Comme photo du groupe, on avait mis David Beckham sur la plage, qui sortait de la mer, ruisselant d’eau salée. 

Au final, Beckham n’a eu aucune compétition. On avait tous abandonné nos résolutions après un mois. On avait plus une shape de ballon de plage. 

Nous voici en janvier 2020, après mon année sans malbouffe. J’ai maintenant un «poids santé». Mais comment le garder?

Dans ma première chronique de l’année, je vous ai dit que la clé de la persistance se trouvait dans les habitudes, ces comportements qui se répètent automatiquement sans qu’on ait à y penser. Selon une étude de Wendy Wood, professeure de psychologie à l’Université de la Californie du Sud, nous passons 43 % de notre journée à faire des choses sans y penser.

La professeure Wood estime qu'une des stratégies les plus efficaces pour changer une habitude est d’en substituer une pour une autre. Par exemple, durant mon année sans malbouffe, j’ai remplacé ma tendance à collationner avec des cochonneries de la machine distributrice par l’ingestion fréquente de noix. Ma consommation d’amandes, d’arachides, de cajous et de noix du Brésil a enregistré une hausse spectaculaire à la place des chips. 

Ces temps-ci, j’essaie de remplacer mon habitude de prendre une bière le soir en buvant de l’eau gazéifiée, la semaine du moins. Je retrouve la même sensation agréable de «pétillant», sans les calories qui vont avec mon habituelle IPA. 

Bon, ce n’est pas encore à point. Mais il faut de la persévérance avant qu’une habitude roule toute seule. En moyenne, une habitude prend plus de 66 jours pour se former, a montré une étude de la University College de Londres. Des habitudes plus intensives, comme l’activité physique, prennent quant à elles environ 84 jours pour se former. Je travaille là-dessus... 

Bref, je ne sais pas si l’opération shape de plage va réussir cette année. Mais j’ai un peu plus d’espoir. Je vais changer la photo de Beckham pour celle de Leonardo DiCaprio. Paraît qu’il s’est remis en forme...

Nous, les humains

Pardonner sur l’oreiller

CHRONIQUE / Quand je n’arrive pas à m’endormir, j’utilise habituellement trois trucs qui ne fonctionnent pas. Je change mon oreiller de bord, je me couche sur le côté ou je compte jusqu’à 300.

Presque toujours, le sommeil finit par se pointer d’une autre façon — je ne sais pas trop comment, je ne suis jamais témoin de mon endormissement. 

Entre-temps, toutefois, ces pans d’insomnie m’apparaissent très longs. La dernière fois que ça m’est arrivé, j’aurais eu le temps de lire au moins deux chapitres du livre de Matt Walker, Pourquoi nous dormons : le pouvoir du sommeil et des rêves, ce que la science nous révèle... 

En 2020, je vais tester une nouvelle stratégie, cette fois appuyée par la science. Je vais apprendre à pardonner avant de dormir. C’est le magazine Greater Good, de l’Université Berkeley, en Californie, qui m’a mis sur la piste dans son palmarès 2019 des percées de la science du bien-être. 

Une équipe de chercheurs a demandé à 1423 adultes américains d’évaluer la probabilité qu’ils pardonnent aux autres de leur avoir fait du mal ou se pardonnent eux-mêmes d’avoir fait une gaffe majeure. Les participants ont aussi été questionnés sur leur quantité et leur qualité de sommeil, devaient évaluer leur niveau de santé physique et à quel point ils étaient satisfaits de leur vie. 

Les résultats de l’étude suggèrent que les personnes qui pardonnent davantage dorment mieux et plus longtemps. Ils suggèrent aussi que les gens qui pardonnent ont une meilleure santé physique et son plus satisfaits de leur vie. Se pardonner à soi-même améliore le sommeil, mais pardonner aux autres encore plus. 

Le pardon «peut aider les individus à laisser derrière eux les regrets et les offenses de la journée passée et offrir un tampon important entre les événements de la journée lorsqu’on est éveillé et l’amorce et le maintien d’un sommeil sain», ont écrit les chercheurs, dirigés par Loren Toussaint. 

Selon eux, le fait de pardonner aux autres et à soi-même pourrait atténuer les émotions négatives comme la frustration et le regret et nous aider à cesser de ruminer. 

Sur l’oreiller, il nous arrive tous de repasser les moments qui nous ont secoués dans la journée. Mais il semble qu’une tête encombrée soit moins disposée à s’assoupir.

La recherche a cependant montré qu’il est inutile d’essayer de chasser une pensée de son esprit. Le psychologue Daniel Wegner a notamment demandé à des participants à une étude de ne PAS penser à un ours blanc pendant cinq minutes. Ils devaient sonner une cloche chaque fois qu’ils échouaient à supprimer cette pensée. En moyenne, ils ont sonné la cloche cinq fois, soit à peu près une fois par minute!

En pardonnant, on fait l’inverse. On dit bienvenue à la rancune, on observe pourquoi elle est là, puis on choisit de lâcher prise. Et c’est peut-être à ce moment qu’on tombe des bras de Morphée : quand on lâche prise. 

L’étude de Toussaint et ses collègues ne permet pas de conclure à un lien de cause à effet. Elle ne prouve pas que le pardon cause un meilleur sommeil — juste que les gens qui ont tendance à pardonner plus facilement sont aussi ceux qui dorment le mieux. 

Sachant que le sommeil est un des trois grands piliers, de la santé — avec l’alimentation et l’activité physique —, ça vaut peut-être la peine d’essayer de pardonner pour mieux dormir, non? Qui sait, vous ferez peut-être même de plus beaux rêves... 

*****

Au sujet de la poutine

Vous avez été nombreux à m’écrire à propos de ma résolution de ne pas manger de malbouffe en 2019. Vous aviez encore plusieurs questions auxquelles je n’ai pas répondu dans ma première chronique, notamment au sujet du poids et de la santé. J’y répondrai dans ma chronique de la semaine prochaine. Merci aussi de toutes vos suggestions de restos pour la poutine.

Nous, les humains

J’ai mérité ma poutine

CHRONIQUE / Il y a un an, j’ai promis dans cette chronique que je ne mangerais pas de malbouffe en 2019.

Ai-je tenu ma promesse? Oui, à quelques exceptions près. 

Cet automne, j’ai succombé au pain à la citrouille de ma blonde. À l’occasion, je me suis autorisé de la pizza et des hamburgers faits avec des ingrédients de bonne qualité. Et, en vacances aux Îles-de-la-Madeleine, j’ai été incapable de refuser la pointe de tarte qui m’a été servie par des Madelinots qui nous ont si gentiment reçus. 

Sinon, j’ai été incorruptible. 

Durant 365 jours, j’ai résisté au roucoulement de la malbouffe dans ma propre maison. Les croissants au centre de la table le samedi matin; les chips sur le comptoir pendant la bière de fin d’après-midi; les biscuits aux pépites de chocolat qui sortent du four; les frites de take-out qui diffusent leurs effluves au rez-de-chaussée; la cargaison de bonbons que les enfants ramassent à l’Halloween ; les restes de bûche de Noël...

J’ai aussi trimballé mon abstinence chez ma famille, mes amis et au resto, où j’ai dit non merci à une armada de desserts, chaque fois un peu mal à l’aise : «Ah, ouin, c’est parce qu’au début de l’année, j’ai pris une résolution...». Souvent, mes filles finissaient par l’expliquer à ma place: «papa, il ne mange plus de sucre».

Certains diront que j’ai échoué, sachant que je me suis autorisé de rares exceptions. D’autres objecteront que la malbouffe est un concept trop flou et que ma promesse était bidon de toute façon. 

Peu importe, j’ai l’impression d’avoir tenu bon. Quand je repense à ces innombrables occasions où je me suis abstenu, alors que j’aurais pu grignoter des chips en paix, gober une Snickers vite fait ou me taper une poutine incognito au Ashton, oui, je peux dire : «mission accomplie».

Mais bon, à la limite, on s’en fout. Ce n’est pas tant le résultat qui compte que ce que j’ai appris au fil de mon insubordination aux tentations comestibles. Et ce que j’ai appris, en un mot, c’est comment persister. 

Plusieurs fois dans ma vie, j’ai amorcé l’année en me promettant de dire adieu à la malbouffe ou en tout cas d’en manger beaucoup moins. Gonflé par l’enthousiasme du Nouvel An, je persévérais quelques jours, quelques semaines, parfois même jusqu’en février. Après, j’abandonnais. 

Je suis loin d’être le seul. Ces ratés font partie intégrante de l’expérience humaine. Tu te lèves un matin, tu mets le poing sur la table et tu décides de changer un pan de ta vie : j’apprends une nouvelle langue, je respecte mon budget, je cesse de couper la parole à ma blonde, j’arrête de fumer, je me couche plus tôt, je perds ma bedaine, etc. 

Durant plusieurs semaines, tu tiens bon. Et là, la vie s’en mêle. Un rush au bureau. Une chicane de couple. Un avertissement pour fiston à l’école. Tu lâches l’espagnol, tu t’achètes un écran flambette, tu finis les phrases de ta douce, tu regardes une série jusqu’à minuit un lundi et t’avales deux hot-dogs et une rondelle d’oignon pendant que le saumon et les haricots attendent au frigo. Puis c’est bye-bye la résolution. 

Des chercheurs l’ont montré : quand on se sent distrait ou particulièrement fatigué ou surmené, nos intentions perdent les commandes et les habitudes reprennent le dessus. Dans ce temps-là, c’est tentant de s’autoflageller : «voyons, t’es donc ben faible, tu manques de discipline». 

C’est là qu’on se trompe. 

Une série d’études menées par les chercheurs Brian Galla et Angela Duckworth a montré que les champions de la maîtrise de soi ne sont pas plus doués pour combattre leurs impulsions. Ils sont juste plus doués pour éviter le combat. Comment ? En formant de (bonnes) habitudes. 

Les habitudes ont ceci de particulier qu’elles sont automatiques. Quand vous répétez un comportement assez souvent dans le même contexte, il finit par s’automatiser. Les bonnes habitudes exigent donc beaucoup moins d’effort mental que la volonté. C’est pourquoi elles sont plus efficaces dans la durée. 

Un des moyens les plus efficaces de former des habitudes est de modifier le contexte physique ou social pour faciliter ou décourager le comportement souhaité. 

La chercheuse Wendy Wood a par exemple demandé à des étudiants de lui rapporter toutes les fois où ils se disaient «oops, je n’aurais pas du faire ça» — ce qui se produisait surtout quand ils veillaient trop tard, s’empiffraient, procrastinaient ou paressaient. 

Au final, les étudiants qui avaient le plus de succès n’étaient pas ceux qui s’en remettaient à la dureté de leur mental. C’était ceux qui enlevaient la tentation de leur environnement. Pour contrer l’attrait du roupillon, ils partaient de leur appart et se rendaient à la bibliothèque pour étudier. Pour éviter d’engloutir les restes du gâteau le lendemain, ils les jetaient à la poubelle la veille. 

On peut aussi mobiliser notre environnement social pour se donner encore plus de chances de succès. C’est ce que j’ai fait en m’engageant publiquement à ne pas manger de malbouffe. Tout d’un coup, j’avais l’impression de devoir rendre des comptes sur mon alimentation à ma blonde, mes enfants, ma famille, mes amis, mes collègues et mes lecteurs. 

Même si la plupart avaient probablement oublié ma promesse en cours de route, j’avais quand même le sentiment qu’à tout moment on aurait pu me prendre en défaut si je ne l’avais pas tenue : «Aha! Je savais que t’allais manger des cochonneries !»

En me commettant ainsi devant vous, j’augmentais aussi le coût de me planter. Les gens auraient su ce que valent mes promesses du Nouvel An (pas grand-chose). Et si j’avais continué à manger de la junk après avoir échoué ma résolution, j’aurais eu l’impression de revoir mon échec au moindre craquement d’une chips sous mes dents. 

Chaque fois que je songeais à me goinfrer, c’était automatique : je pensais à la promesse que j’aurais pu briser. Et c’était suffisant pour m’arrêter. Une habitude mentale s’était formée. Elle a été assez robuste pour me permettre de tenir jusqu’au 31 décembre. 

Et maintenant ? Ma quasi-abstinence a certainement diminué mon appétit pour les sucreries et la friture, par exemple. Mais je ne voudrais pas retomber dans mes mauvaises habitudes, alors j’ai bien l’intention de maintenir une restriction assez stricte de ma consommation de malbouffe. Ce sera une fois par semaine, c’est tout. 

J’ai quand même envie de recommencer à manger du gâteau aux fêtes de mes enfants et de la bûche à Noël. J’ai aussi hâte de manger ma première poutine depuis un an. Je me demande encore où je vais aller renouer avec ce mélange divin de gras, de sel et de squik-squik. Des idées? 

Nous les humains

L’année de fou du Pharmachien

CHRONIQUE / En revenant à la maison un après-midi de février, Olivier Bernard et sa blonde, India Desjardins, n’ont pas aperçu leur chien. Ils ont tendu l’oreille. Gustav n’émettait pas un wouf.

Le couple, qui ne peut pas avoir d’enfant et est très attaché à son pitou, l’a cherché partout dans l’appartement. Il n’était nulle part. «On a capoté, on est sorti dehors en hurlant. On a alerté le quartier au complet. On était dans une sorte de folie totale», raconte Olivier.

Nous, les humains

Comment s’aider à guérir

CHRONIQUE / «Oubliez antidouleurs et antidépresseurs; apprenez plutôt à maîtriser le pouvoir de l’autoguérison». L’exergue est en caractères gras derrière le livre de Jeremy Howick, Docteur Vous. À priori, on se demande si ce n’est pas un charlatan qui essaie de nous convaincre de ses lubies ésotériques. Mais M. Howick, né à Montréal, philosophe et chercheur en médecine à l’Université Oxford, au Royaume-Uni, est un scientifique très sérieux. Dans son bouquin, ce spécialiste de l’effet placebo nous montre dans quelles circonstances l’autoguérison peut être plus efficace que les pilules et les granules. Je l’ai interviewé au téléphone.

Q Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer l’autoguérison? 

R Je ramais pour l’équipe canadienne d’aviron et j’ai développé une allergie et ça me stressait. Le médicament que le médecin m’a prescrit avait un ingrédient corticostéroïde dedans. J’aurais pu le prendre, mais je ne savais pas, je pensais que si je prenais cette drogue, j’allais échouer le test antidopage. Alors, j’ai visité un herboriste et elle a parlé avec moi pendant 45 minutes, pas seulement des symptômes d’allergies, mais du stress et tout. Elle m’a dit : «ok, mets une tuque et une écharpe — ce qui est le gros bon sens au Canada l’hiver — et bois du thé au gingembre. Je ne pensais pas que ça allait marcher. Mais après trois jours à boire du thé au gingembre, mes symptômes ont disparu. J’ai commencé à me poser des questions : «est-ce que c’est le thé au gingembre ou le fait qu’elle était empathique avec moi? Et si c’est l’effet placebo, comment on peut faire un essai clinique avec le thé au gingembre?»Même après 15 ans de recherche, je n’ai pas de réponse à ces questions-là. Mais j’ai eu d’autres réponses : l’effet placebo est réel. 

Q Vous déplorez beaucoup la surmédicamentation. Pourquoi ? 

R C’est fou. Un enfant sur sept aux États-Unis se fait prescrire des méthamphétamines. C’est comme du speed, ça. Tu peux pas vendre ça sur la rue, c’est dangereux. À mon avis, si un garçon de cinq ans peut s’asseoir pendant six heures, ça, c’est un problème. Ils ne bougent pas assez. Une personne sur dix au Québec, au Canada, dans les pays développés, prend des antidépresseurs. Dans les essais cliniques, ces médicaments sont à peine mieux que les placebos, sauf qu’ils ont des effets secondaires qui incluent le dysfonctionnement sexuel et même le suicide — pour très peu, mais quand même. Il y a un rituel constant de prendre des médicaments et de gérer les effets secondaires. 

Q Pourquoi avez-vous intitulé votre livre Docteur vous?

R Le pouvoir d’autoguérison inné du corps est énorme, mais nous l’avons oublié. Nous avons une usine de drogues en nous. La dopamine, l’ocytocine et l’endorphine, qui veut dire simplement «morphine créée par le corps». Nous avons des cellules qui s’appellent en anglais natural killer cells [cellules tueuses naturelles] qui peuvent tuer des virus, des bactéries et même des cellules de cancer. Toi et moi, on a des cellules cancéreuses, mais elles sont tuées par le système immunitaire. 

Q Vous insistez notamment sur l’importance de la relaxation. En quoi ça peut nous aider? 

R La relaxation augmente la puissance du système immunitaire. Le mécanisme est simple. Imagine que tu es un homme des cavernes. Tu te bats contre un loup. Dans ce moment où on se bat contre le loup, ce n’est pas dans notre intérêt de survie de diriger l’énergie vers le système immunitaire. Il faut que toute l’énergie aille aux muscles pour se battre et pour gagner. Sous un stress chronique, c’est le système immunitaire qui est supprimé. Alors, la relaxation, ça donne un petit boost au système immunitaire. 

Q Est-ce qu’il faut être un maître yogi pour se passer du médecin? 

R Je vais vous dire trois choses qui vont faire une différence immédiate, que les gens peuvent tester. Ralentissez la manière dont vous respirez, inspirez pendant quatre secondes et expirez pendant quatre secondes. Même en le faisant pendant que je parle, on peut noter qu’on devient plus calme quand nous respirons plus lentement. Autre chose qu’on peut faire : connectez-vous avec les gens, faites un effort plus constant de rester en contact. Et aussi, faites-le avec quelqu’un qui a plus de mal à rester en contact, une personne âgée, par exemple. Les études que je cite dans mon livre montrent que les actes altruistes renforcent notre santé mentale. Et, troisièmement, apprenez à penser positivement, avec de l’espoir. L’esprit est connecté au corps. Il n’y a pas de choses qui existent seulement dans la tête. 

Q Qu’est-ce qui réunit ces trois techniques? 

R Ce sont des techniques dont on a prouvé qu’elles donnent un boost au système immunitaire à travers la relation entre l’esprit et le corps. 

Q Où s’arrête l’autoguérison?

R Parfois, il y a des choses que la médecin moderne peut guérir et il faut utiliser ces médicaments, ces chirurgies. Le problème, c’est que les gens qui en ont vraiment besoin attendent dans la queue pendant des heures quand ils vont à l’hôpital. Parce que trop de gens parmi nous allons à l’hôpital pour des choses pour lesquelles on ne devrait pas y aller. Il y a des limites aux techniques d’autoguérison, comme il y en a à la médecine moderne. Mais il faut en connaître les limites. Et en général, la règle, c’est : «si c’est une douleur légère, faites des choses comme la relaxation, le mouvement, connectez-vous à vos amis, c’est beaucoup mieux que les médicaments d’ordonnance». 

Q Vous soulignez dans votre livre à quel point l’attitude des médecins est importante envers les patients. En quoi? 

R Les docteurs peuvent donner ce que j’appelle une «dose d’empathie». On veut qu’une dose d’empathie soit introduite dans chaque consultation entre médecin et patient. Pour des douleurs assez légères, ou de l’anxiété ou de la dépression légère, une dose d’empathie suffit pour guérir les gens. Pour des choses plus sérieuses, ça peut augmenter la puissance des médicaments. 

Q Appliquez-vous les principes de votre livre dans votre propre vie? 

R Je pratique ce que je dis à 100 %. Je médite au moins deux fois par jour, vingt minutes chaque fois. Je fais de l’exercice physique. Je fais des exercices de pensée positive. Mon préféré, c’est Best futur self (meilleur soi possible). Fermez les yeux et imaginez le futur d’une manière optimiste. Écrivez-le et tout de suite on se sent mieux.

Q D’ici 2023, tous les médecins en Angleterre seront en mesure d’orienter les patients isolés vers des activités communautaires et des services bénévoles. Jusqu’à quel point ce type de «prescription sociale» peut fonctionner?

R J’ai fait une étude publiée il y a quatre mois qui démontre sans aucun doute raisonnable que l’isolement social est aussi pire que fumer pour la santé. Le contraire est vrai aussi : les gens qui ont des connexions avec leurs amis, la famille, les groupes sociaux, ils vivent en moyenne cinq ans de plus. Ils guérissent plus vite, ils sont moins stressés, ils ont moins de problèmes de santé mentale. 

Cette entrevue a été éditée à des fins de clarté. 

Nous, les humains

Design ta journée

CHRONIQUE / «Comment a été ta journée?»

Un peu machinalement, on pose la question à notre blonde, notre chum ou nos enfants pendant le souper. Et on répond en citant les hauts ou les bas du jour.

Mais la plupart du temps, on occulte les moments qui ne scintillent pas assez pour être repérés — le temps passé dans le trafic, à faire les devoirs avec nos rejetons, à laver la vaisselle, à prendre une douche, à manger un bol de céréales, à choisir ses vêtements, à écouter une série télé. 

C’est dommage, parce que ces instants anodins peuvent être riches en enseignement. Porter attention à la manière dont on se sent quand on fait une activité — peu importe laquelle — nous permet de comprendre ce qui nous rend heureux, malheureux ou entre les deux.

Dans les années 2000, le psychologue et prix Nobel d’économie Daniel Kahheman et son équipe ont demandé à plusieurs centaines de milliers de femmes (désolé, les gars) aux États-Unis, en France et au Danemark d’examiner leurs journées. Les chercheurs ont demandé aux répondants d’assigner des émotions positives (joie, engagement, amusement, espoir, amour, etc.) ou négatives (colère, honte, dépression, solitude, etc.) à chacune de leurs activités.

Les scientifiques ont calculé la proportion de temps passé dans un état déplaisant et ont donné un nom à ce pourcentage : le U index (unpleasant index). Par exemple, pour les femmes d’une ville du Midwest américain, le U index était de 29 % pour le transport matinal, de 27 % pour le travail, de 24 % pour les soins aux enfants, de 18 % pour le ménage, de 12 % pour la socialisation, de 12 % pour la télévision et de 5 % pour le sexe. 

Vous n’êtes pas obligés de vous livrer à un examen aussi précis. Mais comme on dispose chacun d’une marge de manœuvre pour meubler nos journées, il peut être intéressant de réfléchir à ce qu’on aimerait faire plus — ou moins — souvent. En réfléchissant à la manière dont on s’est senti durant nos activités, on peut réaliser que, finalement, on adore les soupers avec la belle-famille, on n’aime pas travailler de la maison, on est fou du ping-pong ou on déteste méditer. 

Ces temps-ci, on parle beaucoup de design thinking, une approche de l’innovation qui a la cote parce qu’elle place l’humain au centre du processus créatif. La première étape de ce processus consiste à «faire preuve d’empathie» envers les gens auxquels on propose un produit ou un service. Mais on peut aussi être à l’écoute de soi-même et refaire le design de nos propres journées. 

Sauf qu’il y a un piège. Vite de même, si je vous demandais comment vous faites pour savoir que vous êtes heureux (ou malheureux) à un moment de la journée, vous diriez sans doute que c’est simple : vous le sentez. Le philosophe Jeremy Bentham disait qu’on ne ressent que deux grandes catégories de sentiments : le plaisir ou la douleur. 

Dès lors, si on veut une belle vie, il faut chercher le premier et éviter le second, estimait Bentham. Mais est-ce aussi simple? Non. Car il y a un autre duo de sentiments qui s’en mêle : le sens et la futilité.

Par exemple, vous pouvez avoir beaucoup de plaisir à manger des chips en visionnant Friends en rafale, mais éprouver un certain sentiment de futilité. Aider un ami à déménager peut être une activité déplaisante, mais peut avoir beaucoup de sens.

«Il y a du plaisir (ou de la douleur) et du sens (ou de la futilité) dans tout ce que vous faites et ressentez», écrit le chercheur et professeur en psychologie Paul Dolan, dans son livre Happinness by Design. […] «Pour être vraiment heureux, il vous faut donc ressentir les deux».

Sachant cela, on peut réaménager nos journées pour qu’elles reflètent cet équilibre de plaisir et de sens qui rendent les journées épanouissantes. 

Par exemple, on peut accepter un trajet plus long dans l’autobus pour pouvoir lire davantage au lieu de rester moins longtemps dans l’auto et d’écouter la radio. On peut prévoir plus de temps avec nos amis et plus de temps en nature, mais moins devant la télé ou les jeux vidéo. En général, les activités passives apportent moins de satisfaction que les activités actives. 

Quand on évite de réfléchir à nos journées, elles peuvent vite se noyer dans une succession de moments ternes. Quelques minutes de planification par jour — et environ une demi-heure pour penser à la semaine qui s’en vient — peuvent suffire à aménager un quotidien plus gratifiant. 

Mais avant, il faut se donner la peine de le réexaminer. Et avoir l’audace de se regarder dans le miroir en se demandant : «pis, comment a été ta journée?»

Nous, les humains

Ne frappez pas les alarmes

CHRONIQUE / Pour colorier les écailles du poisson, j’avais choisi une alternance entre le vert, le bleu et le rose. Ma fille de 7 ans, qui dessinait avec moi, a jugé que je méritais ses félicitations.

«Bravo, papa! T’as fait une suite logique», m’a-t-elle dit en crayonnant son bout de poisson. 

Elle a appris ça à l’école, les suites logiques. C’est un nom sophistiqué pour décrire une forme de régularité, un pattern. 

Mais ce que ma fille ne sait pas, c’est qu’on utilise les suites logiques chaque matin, pour que sa soeur et elle arrivent à l’heure à l’école. 

Au début de l’année, j’avoue que la ponctualité n’était pas notre force. Les filles arrivaient souvent dans la cour d’école au moment où la cloche sonnait ou, pire, en retard. 

J’allais les reconduire à pied et, je passais mon temps à les inciter à marcher plus vite, «allez, allez!». Par une sorte de malédiction, il y avait toujours un imprévu juste avant que les enfants passent la porte. Pipi de dernière minute. Manque un chandail chaud. Un des gants est disparu. Encore.

Pendant la routine matinale, nous, les parents, devions jeter des coups d’oeil fréquents à l’horloge pour être sûr que chaque étape ne s’éternisait pas. Et si on perdait le fil en finalisant les boîtes à lunch, par exemple, il y avait un effet domino sur le reste des étapes. On avait beau se lever plus tôt, ça ne fonctionnait pas plus. C’était exaspérant. 

Un soir, devant une bière, un ami qui est aussi papa m’a dit qu’un de ses potes avait trouvé une solution à ce problème. Il avait programmé plusieurs alarmes musicales pour aider ses enfants à se préparer le matin, chaque alarme commandant une étape spécifique de la routine.

J’ai décidé de tester cette méthode chez moi. J’ai écrit sur un papier l’heure précise de chaque étape de la routine et j’ai programmé une série de chansons sur mes haut-parleurs sans-fil. Du Jack Johnson pour le réveil et l’habillage; une chanson de Marie-Mai pour la fin du déjeuner et le brossage de dents; trois chansons de Stromae pour que les filles s’habillent pour aller dehors; et une chanson de Christine and the Queens pour sonner l’heure du départ. 

Le résultat a été impressionnant. Les alarmes sont programmées depuis deux mois et les enfants ne sont jamais arrivés en retard ou à la dernière minute dans la cour d’école. Nos matinées sont rendues moins stressantes. Les enfants n’ont plus besoin de nous pour leur dire de se grouiller. Marie-Mai fait la job à notre place. 

Oui, les alarmes qui nous réveillent le matin sont détestables. Mais il ne faut pas généraliser cette haine à toutes les alarmes. Bien planifiées, elles peuvent être très utiles le reste de la journée. 

Pourquoi les alarmes fonctionnent aussi bien? Je pense que c’est grâce à une suite logique binaire. Dans sa plus simple expression, une habitude est composée d’un signal (il est 7h30) et d’un comportement (je pars travailler). 

Mais quand le signal n’est pas clair, le comportement risque d’être différé ou oublié. Regarder l’heure à tout bout de champ pour éviter d’être retard est une méthode plus fragile qu’une alarme automatisée qui sonne toujours à la même heure. La technologique est parfois plus fiable que la vigilance humaine. 

Les retardataires s’auto-flagellent souvent en se disant qu’ils manquent de volonté. Mais la ponctualité n’est pas seulement une question d’auto-discipline, mais de signaux clairs qui déclenchent les habitudes souhaitées. 

William James, un des pères de la psychologie, a un jour écrit : «Toute notre vie, dans la mesure où elle a une forme définie, n’est qu’une masse d’habitudes — pratiques, émotionnelles et intellectuelles — systématiquement organisées pour notre mieux-être, qui nous portent irrésistiblement vers notre destin, quel qu’il soit». 

Des études montrent qu’environ 40% de nos activités quotidiennes sont formées d’habitudes — des comportements régulièrement répétés qui nécessitent peu ou pas de réflexion et qui sont appris plutôt qu’innés. Alors, si vous voulez changer quelque chose dans votre vie, commencez par changer vos habitudes. 

Les alarmes peuvent vous aider parce qu’elles donnent le signal d’enclencher une habitude. Votre téléphone cellulaire peut être un excellent allié en la matière. Vous pouvez mettre une alarme pour vous rappeler que c’est le temps de méditer, de partir à l’arrêt de bus, d’aller au gym, de prendre vos médicaments, d’aller vous coucher. 

Plusieurs applications, comme Fabulous ou Productive, facilitent la mise en place des alarmes, et permettent de les placer stratégiquement dans votre horaire sans avoir à les modifier chaque jour. 

Évidemment, les alarmes ne garantissent rien. Vous allez peut-être snoozer quand même. Mais au moins, elles sont en charge du rappel à votre place. Et elles vous mettent face à vos propres promesses : si je ne vais pas m’entraîner, ce n’est pas parce que je ne l’ai pas prévu ou parce que j’ai oublié. 

Chez nous, c’est devenu une très bonne façon de confier à un haut-parleur la responsabilité de rendre nos enfants ponctuels le matin. Chez vous, ce sera peut-être un moyen de changer une autre habitude. 

Testez de nouvelles alarmes dans la journée, vous allez voir, c’est bien moins pire qu’au réveil.

Nous, les humains

Ils ne l’ont pas oublié

CHRONIQUE / En demi-cercle, ils ont fait une minute de silence les mains jointes, les yeux vers le sol. On entendait juste le vent siffler entre les stèles funéraires.

Lundi matin, les six anciens ou actuels militaires s’étaient réunis devant la tombe de Jonathan Couturier, à Loretteville. 

C’était un jour du Souvenir plutôt froid. Le cimetière Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette était recouvert d’une moquette de flocons. Les gars faisaient de la buée en respirant. 

Avec le temps, ils auraient pu oublier Jonathan. Le lien qui les rattache à lui aurait pu s’effilocher tranquillement. Et pourtant, ils reviennent ici chaque année, depuis une décennie. 

Ils sont là le 17 septembre, jour de la mort de Jonathan; ils s’ouvrent une bière ou du fort et trinquent à la mémoire du défunt. Ils se réunissent aussi le jour du Souvenir, comme c’était le cas lundi.

Le sergent Luc Voyer, l’adjudant Michel Simoneau, le soldat Gratien Roy, le soldat Carl Marceau, le caporal-chef Dominique Lareau, le caporal Guillaume De Celles étaient tous là quand le véhicule blindé que Jonathan Couturier conduisait a été soufflé par une bombe artisanale, à environ 25 kilomètres de Kandahar.

C’était la dernière opération de Jonathan en Afghanistan. «Après ça, il prenait l’avion et il s’en retournait», dit Luc Voyer, qui était son commandant de section là-bas. 

Jonathan Couturier avait 23 ans. Là-bas, ses collègues le surnommaient «cocotte», parce qu’il avait une petite voix et semblait perpétuellement enjoué. C’était un remonteur de moral naturel, toujours partant pour une partie de dek-hockey, de poker ou pour jaser de char ou de hockey. 

Il avait hâte de rentrer à Québec pour retrouver sa fiancée, sa famille et sa Mustang. La guerre ne l’a pas laissé revenir en vie. 

Ses frères d’armes auraient pu chercher à enfouir ce souvenir, à se tenir loin de cette tombe qui leur rappelle un des moments les plus traumatiques de leur existence, mais non. «Il ne faut pas l’oublier. C’est la raison qui nous ramène tous ici», dit Dominique Lareau.

Les gars parlent de Jonathan comme un membre de leur «deuxième famille». Une famille soudée par la protection mutuelle des militaires au combat, par cette chaîne d’interdépendance qui tient la vie en équilibre sur ses maillons, par cette communion de corps poussés aux limites de leurs capacités physiques et mentales dans une contrée suffocante et périlleuse. 

«On vit 24 heures sur 24 ensemble. Veut, veut pas, il se crée des liens forts», dit Luc Voyer.

La disparition de Jonathan a bouleversé les gars, qui veillaient sur lui comme un frère. Un cratère s’est creusé dans leur ligne du temps ce jour-là. «Ça fait dix ans, mais c’est comme si c’était hier», dit Guillaume De Celles. 

Avec d’autres collègues, le caporal De Celles et Dominique Lareau ont sorti le corps de Jonathan des décombres de l’explosion. Ce n’était pas la première fois que Guillaume De Celles vivait cette expérience douloureuse. «Mais c’est toujours pire quand c’est un de tes gars», dit-il.

Dix ans plus tard, le souvenir est encore poignant. Mais réparti entre les épaules des gars venus au cimetière, il semble un peu plus supportable. La solidarité apaise la souffrance. Et «en même temps, ça fait du bien de revoir tous les gars», dit Michel Simoneau. 

En une décennie, leur vie a changé. Certains se sont mariés, ont eu des enfants, se sont trouvé de nouveaux emplois. La hiérarchie qui influençait leurs rapports dans l’armée a disparu, laissant toute la place à l’amitié. «On est tous des chums», résume M. Simoneau. 

En plus des cinq gars que j’ai rencontrés lundi, une douzaine d’autres militaires viennent fidèlement rendre hommage à Jonathan au cimetière Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette depuis dix ans. Le 17 septembre, par exemple, ils étaient une quinzaine. Ils ont pris une photo, certains avaient une bière à la main.

Si Jonathan pouvait les voir, il afficherait peut-être cet air enjoué qui s’est gravé dans leurs mémoires. Michel Simoneau l’espère en tout cas. «Je pense qu’il serait content qu’on ne l’oublie pas, qu’on se tienne et qu’on pense à lui.»

Nous, les humains

Les précrastinateurs

CHRONIQUE / Bruno est un employé modèle. Il répond à ses courriels du tac au tac, termine ses tâches bien avant la date butoir et semble abattre plus de besogne que la plupart de ses collègues.

Ses patrons voient en lui une étoile montante. Mais l’un d’eux a une opinion divergente. Il s’est penché plus attentivement sur le boulot de Bruno et a remarqué une chose : il tourne les coins ronds et son travail ne sort jamais de l’ordinaire. 

On connaît tous des procrastinateurs, à commencer par nous-mêmes. Vous savez, ce sont ces gens qui remettent constamment à plus tard ce qui doit être fait maintenant. Mais il y a aussi des gens comme Bruno qui ont tendance à terminer rapidement leurs tâches dans le seul but de faire les choses le plus tôt possible. On les appelle les «précrastinateurs». 

J’ai un bon exemple pour vous. Le mien. À l’époque, j’étais étudiant et je travaillais comme vendeur dans une boutique de vêtements.

Après nos journées de travail, le gérant nous réunissait au fond du magasin et dévoilait le montant de nos ventes du jour. Les gagnants étaient félicités; les perdants ne se faisaient rien dire pantoute, mais on sentait dans l’indifférence du patron toute sa réprobation.

J’ai vite adopté la stratégie qui me semblait la plus fructueuse : je me garrochais sur les clients dès qu’ils touchaient un vêtement. «Voulez-vous que je vous dépose ça dans la cabine?»

Pendant qu’ils essayaient des jeans, une robe, une chemise, un chandail, je m’empressais d’aller voir d’autres clients, si bien que je roulais parfois jusqu’à trois en même temps, courant presque dans la boutique.

Ça fonctionnait. Je faisais régulièrement partie des meilleurs vendeurs. Mais un jour, j’ai travaillé avec une employée permanente qui était LA meilleure vendeuse — appelons-la Sophie. Sophie prenait son temps avec les clients, elle essayait vraiment de trouver ce qui les ferait scintiller et de leur proposer des accessoires auxquels ils n’auraient pas songé. 

C’était impressionnant. Une Madame ou un Monsieur venait pour des jeans et repartait aussi avec un chandail et une ceinture, parfois même avec un manteau et des chaussures. J’avais demandé à Sophie de me dévoiler son secret. «Je leur déroule le tapis rouge», m’avait-elle résumé.

Chaque fois qu’on travaillait ensemble, c’est elle qui ravissait les honneurs. Ses clients revenaient souvent au magasin. Ils la demandaient : «est-ce que Sophie travaille aujourd’hui?»

Moi, ça ne m’arrivait jamais. J’étais précrastinateur, pressé de faire des ventes. Le patron n’y voyait que du feu. Mais dans l’intérêt futur de la boutique, il aurait dû me convertir à la méthode de Sophie.

David A. Rosenbaum, le professeur et chercheur à l’Université de Californie à Riverside qui a mis le doigt sur la précrastination en 2014, donne des exemples quotidiens de précrastination dans un article de la revue Scientific American. 

Il cite les gens qui répondent immédiatement à leurs courriels plutôt que de vérifier s’ils n’ont pas écrit de conneries dans leur réponse; ceux qui paient leurs factures dès leur arrivée et se privent ainsi des intérêts; ceux qui ramassent des articles lourds au début de leur l’épicerie et les transportent tout le long jusqu’à la caisse, au lieu les cueillir à la fin. 

Mais les effets de la précrastination peuvent être encore plus graves. On peut être pressé de déménager une laveuse, négliger de porter les courroies de déménagement et souffrir d’un mal de dos à vie. On peut se hâter de déneiger un toit en pente et se casser plusieurs membres en tombant, faute d’avoir porté un harnais. On peut conduire saoul parce que ça va plus vite que d’attendre un taxi.

Plusieurs adages familiers, souligne Rosenbaum, mettent également en garde contre les risques de précrastination : «Mesurez deux fois, coupez une fois», «Qui se marie à la hâte se repent à loisir», «Regarde avant de sauter».

En général, explique le chercheur, les gens précrastinent pour une raison de conservation de l’énergie : ils veulent ménager leurs efforts mentaux. Quand on ne fait pas une tâche immédiatement, on doit la reporter à plus tard et faire l’effort de s’en souvenir. 

Il y a aussi une autre explication. Accomplir une tâche, aussi petite soit-elle, est un acte satisfaisant en soi. Les tâches qui peuvent être accomplies rapidement nous exaltent plus que celles qui prennent plus de temps, parce que la récompense vient plus vite. 

Alors, quoi faire de Bruno? On peut lui dire que rien ne l’oblige à répondre à ses courriels ou à remettre son travail aussi vite. Qu’on préfère la qualité à la quantité. Et qu’on l’encourage à se bloquer du temps pour faire du travail à haute valeur ajoutée. Bien sûr, sans précrastiner...

Nous, les humains

Repenser l'infidélité

CHRONIQUE / En voyage d’affaires aux États-Unis, Jacinthe s’est assise au bar de l’hôtel. Le gars à côté d’elle, un Californien au look californien, s’est mis à la draguer.

«C’était la première fois en 10 ans que je me faisais cruiser», raconte Jacinthe, 44 ans, professionnelle dans une entreprise technologique de Québec. 

C’était en février. Jacinthe s’est laissée courtiser, a même flirté un peu elle aussi. Le soir, en appelant son chum Olivier à Québec, elle lui a avoué qu’elle aurait aimé froisser les draps avec son courtisan. 

Olivier a eu une réponse étonnante pour un gars en couple monogame depuis 2007. «Si t’en as envie, vas-y», se souvient-il lui avoir dit. «Dans le fond, c’est juste un one-night».

Dans les jours qui ont suivi, Jacinthe a continué à flirter avec le Californien. Puis, un soir, elle lui a texté son numéro de chambre. 

Ce ne fut pas une baise exceptionnelle — l’étrange chorégraphie charnelle de deux corps qui s’ignoraient jusque-là. Mais pour Jacinthe, le jeu de séduction a été une révélation. 

«Passé 40 ans, je me disais que je n’étais plus séduisante. J’avais comme mis une croix là-dessus. J’ai comme redécouvert mon pouvoir de séduction». 

Quand le couple s’est retrouvé à Québec, les deux amoureux ont convenu de former un couple ouvert. Olivier a eu une aventure avec une amie qu’il désirait depuis des années. Jacinthe a eu deux aventures et a amorcé une liaison virtuelle avec un autre Américain avec qui elle échange des photos coquines. 

Paradoxalement, alors qu’elle pantouflait depuis un bon moment, la vie sexuelle du couple a été requinquée par son ouverture. Maintenant, Jacinthe et Olivier font l’amour au rythme de nouveaux amants et explorent des fantasmes dont ils n’avaient jamais osé parler. «C’est rendu très chaud dans notre couple!», dit Olivier. 

Bien sûr, la possibilité d’aller voir ailleurs vient avec l’angoisse que l’autre ne revienne pas. Mais Jacinthe et Olivier préfèrent vivre dangereusement que de sombrer dans le statu quo. «La jalousie, ça se contrôle», dit Jacinthe. 

***

En fin de semaine prochaine, Jacinthe est tentée d’assister au premier colloque sur le polyamour à Québec. Couples ouverts, polyamoureux, trouples, anarchistes relationnels (voir notre lexique) : le colloque se penchera sur les relations qui existent en dehors du couple monogame traditionnel. 

On y explorera des enjeux pratiques comme la gestion du temps quand on jongle avec plus d’une relation en même temps, des enjeux philosophiques comme les recoupements entre polyamour et le bouddhisme et des enjeux affectifs comme la gestion de la jalousie. 

Tous ceux qui investissent ces formes de liberté amoureuse et sexuelle ont au moins un point en commun. Ils sont allés au-delà du tabou de l’adultère et se sont demandé : «coudonc, c’est-tu vraiment si pire que ça?» Et ils ont vérifié concrètement s’ils seraient capables de tolérer l’infidélité. 

La jalousie est une émotion très désagréable. Sous sa gouverne, on a peur d’être abandonné, on se sent humilié ou même enragé. On espionne les textos de notre partenaire, on pique des crises, on fait savoir à nos rivaux que c’est notre territoire. 

La jalousie nous happe quand on a l’impression qu’une relation importante pour nous est menacée par un tiers parti. En amour, la plupart des gens veulent protéger à tout prix leur couple contre l’envahisseur et s’efforcent d’être fidèles. 

Mais comme Jacinthe et Olivier, certains réalisent que la jalousie est tolérable quand l’amour libre apporte d’autres bénéfices. Parfois, les cocus vont très bien. 

À plusieurs égards, le couple monogame suffoque. Selon les plus récentes données de Statistiques Canada, environ 4 couples sur 10 finissent par se séparer. Dans les cabinets de sexologues, le manque de désir sexuel est le motif numéro un de consultation. Des études longitudinales montrent que la passion amoureuse décline après 1 à 3 ans. 

Andréanne Simard, une artiste de 33 ans de Québec, croit que le couple traditionnel monogame ne contraint pas seulement le désir sexuel, mais aussi l’amour. 

«Combien de fois dans la vie tu rencontres une personne fabuleuse et tu te dis : “ah, ben non, j’n’irais pas vers cette personne-là parce que je suis en couple”», dit-elle. «Moi, j’avais vraiment envie d’avoir la liberté de pouvoir aimer une autre personne». 

Andréanne, qui se dit «anarchiste relationnelle», a une relation en «V» : un mari dans la cinquantaine et un chum dans la trentaine. Même si elle habite avec son mari, elle considère que son chum est aussi important dans sa vie. Elle ne veut pas hiérarchiser ses amoureux, qui la comblent différemment. «Je trouve ça très difficile de classer l’amour», dit-elle. 

Instigatrice du colloque sur le polyamour les 8 et 9 novembre à la Maison de la coopération et de l’économie solidaire de Québec, sur le boulevard Charest, Andréanne pense que plusieurs couples songent à briser la monogamie, mais ne savent pas comment. Et elle estime qu’il est temps que les curieux et les assumés puissent se réunir pour en jaser. 

***

Quand j’ai vu l’affiche du colloque dans une épicerie à Limoilou, il y a deux semaines, je me suis imaginé en parler avec ma blonde : «chérie, ça te tente-tu qu’on essaye le polyamour?» J’ai ri en ressentant la résistance viscérale que m’inspirait cette possibilité. Et je me suis demandé pourquoi on chercherait d’autres partenaires si on s’épanouit dans la monogamie. 

En même temps, en discutant avec des polyamoureux, je n’en ai éprouvé que plus d’admiration pour ces gens qui osent braver les dogmes amoureux, mais qui sont encore vus par plusieurs comme une bande de dépravés. 

En testant les frontières de la jalousie, du désir et de l’amour, les polyamoureux ont sûrement compris beaucoup de choses qui échappent à la majorité monogame. Alors si vous croisez Jacinthe, Olivier ou Andréanne, il y a au moins une question à leur poser : «un café?»

Nous, les humains

Trop de choix?

CHRONIQUE / De la bière partout. L’épicerie en tient plus de 600 sortes. Des rangées et des rangées de canettes et de bouteilles. Un temple de la microbrasserie.

Quand je passe la porte, je me sens comme quand j’allais chercher des bonbons au dépanneur à neuf ans. IPA, porter, stout, saison, ambrée, irish red, bitter, scotch ale, geuze, kölsch... Il y en a de toutes les sortes! Et c’est pour ça que j’y vais : pour avoir des options en masse. 

Mais chaque fois, un truc bizarre se produit. Après une vingtaine de minutes à zieuter les monticules de broue embouteillée, je ressens une sorte de vertige. Je suis paralysé par le choix. 

J’essaie de me ressaisir : tant qu’à être au temple de la bière, profites-en. Et par le temps que ma blonde me texte «reviens-tu bientôt?», je n’ai toujours pas réussi à mes brancher. Je prends quelques canettes en vitesse et je sors du temple très insatisfait de ma sélection. 

Pourquoi tant de tourments? Cette semaine, je me suis souvenu de ce qu’avait dit Barry. Barry Shwartz est un psychologue américain qui a fait une mémorable présentation Ted Talk en 2005, vue plus de 13 millions de fois depuis. Son allocution portait sur ce qu’il appelle le «paradoxe du choix», qui est d’ailleurs le titre d’un de ses livres traduits en français. 

Le «dogme officiel de toutes les sociétés occidentales», explique Barry, c’est que «pour maximiser le bien-être des citoyens, il faut maximiser leur liberté individuelle. [...] Maximiser la liberté, c’est maximiser le choix».

Aujourd’hui, cette idée nous paraît tellement évidente qu’on ne la remet plus en question, croit Barry. Et les commerçants ont embarqué à fond. 

Barry a fait le décompte dans le supermarché pas loin de chez lui : 175 sortes de vinaigrette, 85 sortes de biscuits, 230 sortes de soupes, 120 sortes de sauces pour les pâtes... Ensuite, il est allé à la boutique électronique locale : 42 sortes d’ordinateurs, 27 sortes d’imprimantes, 100 sortes de téléviseurs, 85 sortes de téléphones cellulaires… 

C’était il y a 14 ans. Imaginez aujourd’hui. Vous pouvez magasiner un rencart parmi les milliers de profils Tinder dans votre ville, installer sur votre téléphone u ne ou plusieurs des 1,8 million d’applications sur votre iPhone et regarder une des 196 séries sur Netflix. 

Non, mais, en veux-tu du bonheur?

Oui, ça peut être très agréable d’avoir le choix. Il n’y a pas si longtemps, à l’épicerie, il y avait presque juste des grandes marques de bière : Labatt, Molson, Budweiser, Heineken, Corona, etc. Et à part Unibroue, il n’y avait pas beaucoup de place dans les frigos ou sur les tablettes pour les bières de microbrasserie. Maintenant, il y a un étalage au complet à l’épicerie près de chez vous. 

Mais est-ce qu’on voudrait encore plus d’options? Peut-être pas. Barry Shwartz raconte la fois où il est allé au magasin se chercher des jeans après avoir usé toutes ses paires. 

«Il fut un temps ou il n’y en avait qu’une sorte, vous les achetiez, ils ne vous allaient pas bien, ils étaient très inconfortables, et si vous les laviez assez souvent, ils commençaient à être OK».

«J’ai voulu changer mes jeans après plusieurs années, poursuit-il. J’ai dit : “Je veux une paire de jeans, voici ma taille.” Le vendeur m’a dit : “Vous voulez slim fit, easy fit, relaxed fit? Bouton ou fermeture? Lavé à la pierre ou à l’acide? Vous les voulez détendus? Boot cut, fuselé, bla bla bla”. Etc. J’étais bouche bée. J’ai dit : “Je veux le modèle qui, avant, était le seul modèle.”»

Après une heure d’essayage, Barry a acheté une paire de jeans hautement supérieure à celles qu’il possédait avant. Mais étrangement, il n’était pas satisfait. 

Pourquoi? Avec toutes ces options à sa disposition, ses attentes à propos des jeans avaient augmenté. «J’ai eu quelque chose de bien, mais pas de parfait, dit-il. Comparé à mes attentes, ce que j’avais était décevant». 

C’est comme ça dans n’importe quoi. Plus on a d’options, plus la possibilité de faire un mauvais choix augmente. Et plus on risque de regretter notre sélection — et d’être tourmenté par les occasions manquées. 

Barry Schwartz croit qu’on a avantage à limiter nos options dans la vie. On peut par exemple choisir de goûter les vins d’un seul pays à la SAQ durant un certain temps; choisir un chandail ou une chemise qu’on aime et les acheter dans toutes les couleurs; passer deux semaines en voyage dans la même ville au lieu de changer de destination tous les trois jours. 

C’est drôle, au dépanneur au coin de ma rue, les bières de microbrasserie sont rares dans le frigo. De temps en temps, on en voit apparaître une nouvelle sorte. Je les prends avant que mes voisins les aperçoivent. Je ne regrette jamais mon choix. 

Nous, les humains

Ce que vos dépenses disent sur vous

CHRONIQUE / Après une aventure d’un soir, votre flirt tombe sur vos relevés de cartes de crédit et de compte bancaire oubliés sur la table de cuisine. Il décide de les scruter pour en savoir plus sur vous.

Il remarque des transactions chez Starbucks tous les trois jours. Une grosse facture mensuelle chez H&M. Des chambres au Holiday Inn. Des billets au cinéma Le Clap tous les vendredis. Des virements automatiques vers votre compte épargne chaque jeudi.

À première vue, ces transferts d’argent laissent croire que vous avez un faible pour les lattés, la fast-fashion, les nuits à l’hôtel, le cinéma indépendant et les conseils de Pierre-Yves McSween. Rien de bien compromettant, vous direz. 

Mais se pourrait-il que ces colonnes de transactions en dévoilent plus sur vous que vous ne le pensez? 

Eh bien, il s’avère que vos dépenses peuvent révéler certains aspects de votre personnalité avec une étonnante clairvoyance. 

Des chercheurs de l’University College de Londres et de l’Université Columbia, à New York, ont récemment fait cette découverte. Ils ont analysé 2 millions de relevés de plus de 2000 consommateurs anglais à qui ils ont aussi fait passer des tests de personnalité.

À l’aide d’une technique basée sur l’intelligence artificielle, ils ont tenté de voir si les dépenses pouvaient prédire des traits de personnalité spécifiques — c’est-à-dire des traits qui vous distinguent des autres et peuvent permettre de deviner en général comment vous allez vous comporter.

Pour votre gouverne, sachez que les chercheurs en psychologie s’entendent en général pour dire que la personnalité de n’importe qui peut être décrites à partir de cinq grands traits de personnalité : 1. l’ouverture à l’expérience 2. le caractère consciencieux 3. l’extraversion (ou l’intraversion) 4. l’agréabilité (dans le sens d’aimable) 5. le névrosisme (une disposition aux émotions négatives). 

En analysant les relevés financiers, les chercheurs anglais et américains ont découvert plusieurs correspondances entre la personnalité et les dépenses. 

Ceux qui sont plus ouverts à l’expérience tendent à dépenser plus pour des billets d’avion; ceux qui sont plus extravertis font plus dépenses au resto ou dans les bars; ceux qui sont plus agréables font plus de dons à des organismes; ceux qui sont plus consciencieux épargnent davantage; ceux qui sont très névrosés consacrent moins d’argent à leur hypothèque. 

Les chercheurs ont aussi remarqué que ceux qui s’étaient révélés plus «matérialistes» dans les tests de personnalité dépensaient beaucoup plus dans les bijoux, mais moins dans les dons. Tandis que ceux qui disaient avoir une bonne autodiscipline avaient moins de frais bancaires. 

À l’heure où les entreprises récoltent de plus en plus de données sur nous, ces résultats ont quelque chose d’inquiétant, notent les chercheurs. Par exemple, une entreprise pourrait analyser vos transactions et deviner que vous avez une faible autodiscipline, puis vos envoyer des offres de crédit facile avec un haut taux d’intérêt. 

Mais bon, on n’est pas encore rendus là; les chercheurs disent qu’il s’agit de la première recherche à pouvoir prédire des traits de personnalité à partir de dépenses. 

En espérant que Big Brother ne développe pas cette habileté, je me demande si on ne pourrait pas tirer profit nous-mêmes de la lucidité de nos relevés. Pensez-y. Si nos dépenses sont le reflet de notre personnalité, notre feuilleton financier pourrait nous aider à faire un peu d’introspection. 

En prenant conscience du vide dans notre compte épargne, par exemple, on peut se demander si on ne pourrait pas être plus consciencieux. Puis, prendre des moyens pour contrer notre tendance naturelle au laisser-aller en instaurant des virements automatiques. 

Au contraire, si on se sait ouvert à l’expérience — et pas très matérialiste — , mais que nos revenus servent surtout à payer du mobilier, des vêtements et une voiture de l’année, il est peut-être temps de refaire son budget pour pouvoir s’offrir plus d’escapades. Ou du moins un mode de vie qui correspond plus aux bons côtés de notre personnalité...

Nous, les humains

Le sandwich à 100 $

CHRONIQUE / La restauration est une industrie cruelle. La compétition est féroce, la main-d’oeuvre manque, la marge de profit est mince. Au Québec, sept restaurants sur dix ferment après cinq ans.

Ceux qui se lancent malgré tout sont à la fois courageux et casse-cou. Au début, un de leurs plus gros défis est de capter l’attention déjà très sollicitée des consommateurs. Idéalement, il faut créer un buzz autour du resto. 

Mais comment on crée ça, un buzz? 

Dans son livre Contagion : comment se créent les tendances, Jonah Berger, professeur de marketing à l’École de commerce Wharton, de l’Université de Pennsylvanie, raconte la fascinante histoire d’un steak house qui a réussi à sortir du lot dans le marché saturé de Philadelphie. 

En 2004, Howard Wein, un ancien gestionnaire dans l’hôtellerie, a décidé de lancer son restaurant, le Barclay Prime. Wein a installé son steak house de luxe au centre-ville de Philadelphie. Dans un décor d’hôtel boutique, avec une entrée en marbre pour accueillir les clients, le resto servait du caviar au bar et offrait sur son menu des items sophistiqués comme des pommes de terre à la crème fouettée aux truffes et du flétan expédié de l’Alaska par Fedex. 

Le propriétaire voulait offrir une expérience hors du commun à ses clients. Mais Wein savait que la nourriture et l’atmosphère exceptionnelles ne suffiraient pas à distinguer son resto. À Philly, plus d’un quart des restaurants se plantaient dans les 12 mois après leur ouverture. 

Alors, il a eu l’idée de faire du Philly Cheesesteak — sandwich local par excellence qui se vendait 4 ou 5 $ dans les restaurants-minute du coin — une oeuvre gastronomique. 

La version Barclay Prime du Philly Cheesesteak comprenait un pain brioché fait sur place avec de la moutarde maison, des tranches très minces de boeuf Kobe, des oignons caramélisés, des tomates rustiques émincées et du fromage Taleggio triple crème. 

Cette obscène merveille culinaire était en plus surmontée de queues de homards du Maine pochées au beurre et de truffes noires cueillies à la main. Et comme si ce n’était pas assez distingué, le tout était servi avec une demi-bouteille de champagne Veuve Cliquot. 

Le prix? 100 $US. 

Même avec un coût aussi indécent, les clients se sont précipités pour goûter au sandwich. Dans un commentaire représentatif de l’extase générale, l’un d’eux a estimé que «C’était comme manger de l’or». Un autre a suggéré de le commander en entrée pour pouvoir se péter les bretelles dès le début du repas.

Le sandwich à 100 $ a fait fureur à Philadelphie et a connu une célébrité nationale chez nos voisins du sud. Le USA Today, le Wall Street Journal et Discovery Channel en ont parlé. David Beckham s’en est léché les babines. Et David Wein a été invité à préparer le sandwich pour David Letterman au (feu) Tonight Show. 

***

Qu’est-ce qui a fait son succès? «Wein n’a pas juste créé un autre Philly Cheesesteak, il a créé un sujet de conversation», écrit Jonah Berger. Et les sujets conversation sont la matière première du bouche-à-oreille, principal vecteur du buzz. 

«Les choses que les autres nous disent, nous envoient par courriel, nous textent ont un impact significatif sur ce qu’on pense, ce qu’on lit, ce qu’on achète et ce qu’on fait, écrit Jonah Berger. On essaie des sites que nos voisins nous recommandent, on lit des livres que nos proches recommandent, et on vote pour des candidats que nos amis appuient». 

Le bouche-à-oreille a plus d’influence que la pub, nous dit le professeur Berger. C’est le facteur principal derrière 25 à 50 % de nos décisions d’achat. 

Mais qu’est-ce qui déclenche le bouche-à-oreille? Ce qui est inattendu. Ou plutôt ce qui est inattendu à propos de ce qui nous est familier. 

Raymond Loewy, un designer industriel et graphiste français devenu franco-américain, a peut-être fait plus que quiconque, au 20e siècle, pour façonner l’esthétique de la culture américaine. 

Sa firme est derrière le logo Exxon, le paquet de cigarettes Lucky Strike et le bus Greyhound; elle a conçu des fours Frigidaire, des aspirateurs Singer qui ramassent les miettes et même le fameux nez bleu de l’avion présidentiel américain, Air Force One. 

Loewry croyait que les consommateurs étaient tiraillés entre leur curiosité pour la nouveauté et leur crainte envers elle, un mélange de néophilie et de néophobie. 

Le designer avait une sorte de théorie qui guidait ses créations : «Il a dit que pour vendre quelque chose de surprenant, il fallait le rendre familier; et que pour vendre quelque chose de familier, il fallait le rendre surprenant», résume le journaliste Derek Thomson dans son livre Hit Makers: The Science of Popularity in an Age of Distraction.

Le Philly Cheesesteak à 100 $ du Barclay Prime était un exemple parfait de cette théorie. Un sandwich très familier, mais avec des ingrédients et un prix vraiment étonnants. 

Cette semaine, j’ai vérifié et le Barclay Prime est toujours ouvert, 15 ans après ses débuts. On peut consulter le menu sur Internet. Leur Philly Cheesesteak contient maintenant du boeuf wagyu et du foie gras, entre autres ingrédients décadents. 

Il coûte 120 $. 

Nous, les humains

Lâche ton GPS!

CHRONIQUE / C’est rendu un automatisme. Vous n’êtes jamais allé sur la rue machin chose, vous ouvrez vote GPS et, hop!, l’itinéraire se déroule sur votre écran. Après, il y a une petite madame — chez nous, on l’appelle Brigitte — qui vous dit par où passer, où tourner, et vous confirme que «vous êtes arrivé».

Plus besoin de perdre du temps à planifier son chemin sur une carte ou de confier le soin à vos amis de vous mélanger avec leurs directives directionnelles. Non, vous pitonnez et vous laissez Brigitte vous guider. 

Quinze ans après leur arrivée sur le marché de masse, les appareils personnels munis d’un système mondial de positionnement par satellites (GPS) nous ont rendus accro, ou presque. Rares sont ceux qui choisissent délibérément de laisser l’appareil dans le coffre à gants. C’est beaucoup trop pratique. 

Il y a juste un problème : cette technologie affaiblit une partie de votre cerveau — celle qui est réservée au sens de l’orientation. Les conséquences sont beaucoup plus profondes que vous pensez. Alors, laissez-moi plaider pour une solution que vous n’aimerez pas : lâchez votre GPS. 

Mais d’abord, je vous explique un truc. Il y a une structure au centre de votre cerveau qui ressemble à un cheval de mer : l’hippocampe. Chaque fois que vous vous déplacez quelque part, les cellules de l’hippocampe s’activent pour construire un souvenir de votre trajectoire. 

Quand vous retournez au même endroit, vous pouvez récupérer ces «cartes cognitives» qui simulent les chemins possibles. Le cortex préfrontal fait le reste du boulot en planifiant et en choisissant le meilleur chemin. 

Or, quand le GPS vous dit où tourner, cette partie du cerveau réservée à la navigation s’éteint, ont récemment montré des scientifiques britanniques. 

Ce que ça change pour vous? Le cerveau a tendance à perdre ce qu’il n’utilise pas. «Use it or lose it», disent les anglos. Alors, si un jour la technologie vous lâche — téléphone déchargé, GPS brisé, signal introuvable —, votre «GPS interne» risque d’être hors service lui aussi. 

Alors là, vous serez perdus pour vrai. Et vous zigonnerez longtemps avant de vous rendre à destination. Ou peut-être que vous serez contraint de demander au caissier de la station-service, qui lui aussi ouvrira son GPS... 

De toute façon, vous le savez, le GPS n’est pas toujours fiable. Il vous expédie au mauvais endroit, vous fait passer par d’interminables routes de campagne ou vous distraie au point où vous frisez l’accident. Mais passons. Il y a pire.

Dans une série d’études menées en 2010, de chercheurs de l’Université McGill ont démontré qu’exercer quotidiennement son sens de l’orientation et sa mémoire spatiale augmente la matière grise dans l’hippocampe, tandis que celle-ci diminue à force d’éviter la navigation. 

Or, un hippocampe atrophié est fortement associé à plusieurs problèmes mentaux, notamment la dépression, la schizophrénie et l’Alzheimer... 

Chez les enfants, c’est autre chose. La sous-stimulation de l’hippocampe peut nuire au développement de l’intelligence. 

Le psychologue Lewis Terman a montré à quel point l’intelligence est liée aux habiletés de visualisation spatiale, particulièrement en maths et en sciences. Sauf que, de plus en plus, nos enfants et nos ados passent leur temps à la maison devant un écran. Et, quand ils sortent, ils se fient à leurs GPS pour s’orienter.

Alors voilà, je vous suggère de lâcher votre GPS, ne serait-ce que de temps en temps, pour vous rendre à une destination qui vous n’est pas familière.

En fait, vous pouvez employer Google Maps pour générer une carte — ce n’est pas si différent d’une carte papier, après tout. Mais après, essayez de vous débrouiller comme en 1990. Visualisez le chemin dans votre tête et tentez de vous rendre sans regarder l’écran et, surtout, sans vous laisser guider par la voix de Brigitte. 

Ce sera légèrement désagréable. Vous risquez de prendre la mauvaise sortie, de tourner sur la mauvaise rue et de devoir faire demi-tour. Mais, au moins, vous allez muscler votre hippocampe. Et, qui sait, la prochaine fois, vous serez peut-être capable d’y aller tout seul.

Nous, les humains

Le gars qui a déjoué l’université

CHRONIQUE / Vous savez, les universités mettent de plus en plus de cours en ligne gratuitement. Vous pouvez en suivre quelques-uns pour fertiliser votre culture. Malheureusement, vous n’aurez pas un bac ou une maîtrise avec ça.

Mais qui a dit qu’il fallait un diplôme? 

Cette semaine, j’ai jasé avec un autodidacte qui a réussi à tirer le maximum de la générosité universitaire en s’offrant une formation dans la meilleure université au monde. Il s’appelle Scott Young, il est Canadien et il s’exprime plutôt bien en français pour un Anglo de Vancouver.

Scott a obtenu un diplôme en commerce de l’Université du Manitoba. Mais il a vite réalisé qu’il s’était trompé de branche et qu’il aurait dû choisir l’autre option à laquelle il avait songé au début de ses études : un bac en informatique. Sauf que le gars n’avait aucune envie de passer un autre quatre ans sur les bancs d’université, à se taper des cours de trois heures et à se plier à la bureaucratie universitaire.

Un jour, il est tombé sur un cours en ligne gratuit du Massachusetts Institute of Technology (MIT), la meilleure université au monde, selon le Classement mondial des universités QS. Le cours en ligne comprenait les enregistrements des cours donnés en classe, les exercices, les quizz et même les examens avec les corrigés. 

Scott a suivi le cours. Et il a vu que le MIT en avait offert gratuitement des centaines d’autres en ligne sur sa plateforme Opencourseware (https://ocw.mit.edu/index.htm). L’institution estime «qu’Internet est l’un des meilleurs moyens de faire progresser l’éducation dans le monde», et Scott avait l’intention d’en profiter pour faire progresser la sienne.

Il s’est demandé s’il serait possible de faire le légendaire bac en informatique du MIT — où les étudiants payent 53 450 $US par année en frais de scolarité — à partir de sa chambre, à Vancouver. Il a vérifié le programme d’études et il a réussi à récolter le matériel requis à partir des cours offerts gratos par le MIT et en comblant le reste ailleurs. 

Après avoir investi 2000 $ pour acheter les manuels recommandés, Scott s’est lancé à fond dans le «MIT Challenge» en octobre 2011. Il travaillait de 6h du matin à 6h le soir, avec une petite pause de déjeuner. Il passait à travers un cours par semaine, puis a changé pour quatre cours en parallèle par mois. Chaque semaine, il publiait sur son blogue ses examens ou ses exercices terminés pour que les sceptiques puissent vérifier s’il avait effectivement réussi. 

Scott a terminé avec succès le 33e et dernier cours en septembre 2012, un peu moins d’un an après avoir commencé. Normalement, les étudiants du MIT mettent quatre ans avant de conclure le programme. Scott n’a pas obtenu de diplôme, mais il a eu des tas de propositions après son défi, notamment chez Microsoft. 

***

Bon, vous auriez le droit de penser qu’il faut être une sorte de surdoué zélé pour accomplir pareil exploit. Scott assure qu’il n’est pas plus intelligent qu’un autre et, oui, sans doute plus zélé. Mais ce qui lui a permis d’apprendre aussi efficacement, explique-t-il, ce sont les tactiques d’apprentissage qu’il a utilisées — des tactiques ancrées dans la recherche en sciences cognitives. 

«Ce qui fait la différence, ce n’est pas le temps que vous passez à étudier. Mais ce que vous faites avec le temps que vous avez», dit-il. Bref, il faut apprendre à apprendre. 

Depuis le MIT challenge, Scott a utilisé les mêmes tactiques cognitives pour apprendre le français, le portugais, l’espagnol, le chinois et le coréen. Et il a constaté que d’autres polyglottes dans le monde, comme l’irlandais Benny Lewis, employaient des stratégies similaires pour implanter rapidement de nouvelles langues dans leurs cerveaux. 

Scott a appelé cette forme intense d’apprentissage autodidacte l’«ultrapprentissage» (ultralearning). Et, considérant qu’on aimerait tous apprendre plus efficacement, je me suis dit que vous aimeriez savoir c’est quoi, au juste, sa méthode? Alors, je lui ai demandé. 

Un des piliers de l’ultraapprentissage est d’aller droit au but. Si vous décidez d’apprendre le mandarin, par exemple, trouvez-vous un ami chinois et commencez à parler tout de suite en utilisant les deux ou trois mots que vous avez réussi à mémoriser. Pas besoin d’étudier la langue durant des mois avant de se lancer : il faut mettre en pratique ce que vous savez dès que possible. Car ce n’est que dans la pratique qu’on réalise les angles morts de notre savoir. 

Scott Young insiste aussi sur l’importance de se tester sans relâche. «Comment la plupart des étudiants étudient? Typiquement, ils vont regarder les notes prises en classe et vont les lire une ou deux fois et, peut-être qu’après ils vont les recopier et les encercler et mettre de la couleur. Mais ce que la recherche montre, c’est que ce n’est pas vraiment efficace pour la mémoire à long terme», dit-il. 

Ce que les étudiants devraient faire, c’est de la «pratique de récupération» (retriaval practice). Au lieu de relire encore et encore les notes ou un chapitre de livre important, on les met de côté et on essaye de réécrire tout ce dont on est capables de se souvenir sur une page blanche. On peut aussi utiliser des cartes recto-verso (flash cards) sur lesquelles on écrit des questions d’un bord et les réponses de l’autre. On fait une pile avec les questions ratées, et on y revient jusqu’à ce que ça rentre. 

L’effort plus intense qu’exigent ces tactiques laisse une trace beaucoup plus durable dans la mémoire. Ce qui est très utile quand vient le temps de l’examen. 

Mais il ne suffit pas de se tester une fois. Il faut le faire plusieurs fois, en laissant à l’oubli le temps de faire son œuvre. Parce que chaque fois que vous forcez votre cerveau à ne pas oublier, il comprend à quel point c’est important de s’en rappeler. 

Bref, vaut mieux plusieurs petites séances de mémorisation espacées dans le temps qu’une longue séance de bourrage de crâne. On appelle ça la «répétition espacée» (spaced repitition). Des logiciels gratuits comme Anki peuvent vous aider à mettre cette stratégie en pratique. 

Scott aborde une foule d’autres tactiques dans son livre Ultralearning, fraîchement publié, mais pas encore traduit en français. Mais au-delà de la technique, ce gars-là a une leçon plus philosophique à nous livrer sur l’apprentissage, je pense. 

«On a souvent une idée préconçue de ce dans quoi on est bon», m’a-t-il dit. Mais si on s’instruit sur la mécanique de la mémoire et qu’on se lance des défis, on peut se rendre compte qu’après tout, apprendre la guitare, la programmation, le grec, la menuiserie, le tennis ou n’importe quoi d’autre à l’âge adulte n’est pas un objectif si inatteignable. 

«Nos meilleurs moments dans la vie viennent quand quelque chose qui apparaissait hors de portée s’ouvre à nous», m’a dit Scott.

Ce ne sera peut-être pas le MIT, mais la guitare peut vous rendre très fier aussi. 

Nous, les humains

Le charisme, ça s’apprend?

CHRONIQUE / Au printemps 2008, Michelle Obama a été convoquée dans le bureau de David Axelrod, le stratège politique en chef de Barack Obama.

À l’époque, Barack faisait campagne contre Hillary Clinton pour être élu à la tête du parti démocrate. Les sondages ne lui étaient pas favorables. Et sa femme était prise dans un tourbillon médiatique après une déclaration maladroite qui avait été perçue comme antipatriotique.

«J’avais le sentiment que ma cause était perdue [...]», écrit Michelle Obama dans Devenir, son autobiographie. «J’étais une femme, une femme noire et une femme forte, ce qui pour certaines personnes imprégnées d’une certaine mentalité, ne pouvait vouloir dire qu’une chose : j’étais une “femme noire en colère”». 

Alexrod lui a fait regarder les vidéos de certaines de ses allocutions publiques, sans son. Michelle devait se concentrer sur son langage corporel. Son visage était «trop sérieux, trop sévère — du moins, pour ce qu’on attend d’une femme», décrit Michelle. «Je comprenais comment l’opposition avait sélectionné ces images pour me construire une image de harpie furibonde». 

C’était injuste et sexiste — Barack, lui, ne se faisait jamais reprocher d’avoir l’air trop sérieux ou de ne pas sourire assez. Mais Michelle refusait de tomber dans le piège de ses rivaux. Alors, elle a adopté un ton plus décontracté, un savant mélange de grandes idées et de familiarité mêlant l’humour, l’autodérision et les anecdotes aux discours politiques. 

Après ce moment charnière dans le bureau d’Axelrod, Michelle Obama a changé de cap vers la charismatique oratrice qu’on connaît aujourd’hui. «Je venais de comprendre qu’il y avait dans ce jeu politique un côté spectacle que je ne maîtrisais pas», écrit-elle. 

***

Souvent, quand on entend parler de gens charismatiques, on a l’impression qu’ils ont reçu une sorte de don du ciel. Mais l’autobiographie de Michelle Obama nous montre que le charisme n’est pas seulement inné; il peut aussi s’apprendre, du moins en partie. 

Comme Michelle l’a constaté, le charisme passe beaucoup par le langage non verbal. Votre posture, l’expression sur votre visage, la manière dont vous bougez ou regardez la personne devant vous parlent à votre place. 

Le problème, c’est que le langage du corps est difficile à contrôler, car il reflète involontairement votre état d’esprit, explique Olivia Fox Cabane, dans son essai Le Charisme démythifié : comment se démarquer, convaincre et rassembler (2015). 

Ancienne directrice de StartX, un accélérateur de démarrage d’entreprises technologiques associé à l’Université de Stanford, Mme Fox Cabane note que quand vous êtes anxieux, par exemple, des microexpressions se lisent votre visage qui indiquent que vous êtes stressé. Les autres le perçoivent instinctivement et chuchotent : «oh, il a l’air nerveux». 

La solution, estime l’auteur, est d’essayer de changer son état d’esprit avant de faire une activité sociale — aller à un party, réseauter, prononcer un discours. Comme le cerveau réagit de manière similaire à l’imagination et à la réalité, se visualiser comme une personne confiante peut se refléter ensuite dans notre langage corporel. 

À l’inverse, Amy Cuddy, une chercheure en psychologie sociale qui a enseigné à l’Université Harvard, propose de modifier son langage corporel pour influencer son état d’esprit. En adoptant une «posture de pouvoir» (power posing) — épaules vers l’arrière, torse ouvert, menton haut et droit —, on peut influencer la manière dont on perçoit notre propre assurance, a-t-elle démontré. 

«Lorsque vous prétendez être puissant, il y a plus de chances que vous vous sentiez vraiment puissant», a expliqué Cuddy au Figaro. 

Mais projeter une image forte ne suffit pas à conquérir les cœurs si on n’arrive pas à être chaleureux en même temps, prévient Fox Cabane. Les gens charismatiques donnent le sentiment qu’ils veulent utiliser leur pouvoir au bénéfice des autres. 

L’auteur donne l’exemple de deux candidats à l’élection britannique de 1868, William Gladstone et Benjamin Disraeli. Les deux projetaient une image de puissance, d’intelligence et de savoir, mais Disraeli était chaleureux en plus. Une femme qui a dîné avec les deux a résumé leur différence. 

«Après avoir dîné avec M. Gladstone, je pensais que c’était la personne la plus intelligente en Angleterre. Mais après avoir dîné avec M. Disraeli, je pensais que j’étais moi-même la personne la plus intelligente en Angleterre.» Devinez qui a gagné l’élection? Oui, Disraeli. 

Michelle Obama incarne à la perfection ce mélange de force et de chaleur. Et c’est peut-être ce qui fait qu’elle a été aussi populaire comme première dame — ça et sa performance mémorable au Carpool Karaoke de James Corden.

Mais avant d’être en mesure de remplir le Centre Vidéotron à deux semaines d’avis, elle a prononcé des centaines, voire des milliers de discours aux États-Unis et dans le monde. Elle a été critiquée, s’est ajustée, a encore été critiquée, et s’est encore et encore ajustée. 

Et maintenant qu’on célèbre son charisme partout où elle passe, elle doit sourire en pensant à cette journée où elle a été convoquée dans le bureau d’Axelrod. 

Nous, les humains

À l’école de la chasse

CHRONIQUE / Au cégep, j’ai eu un prof de science politique qui commençait toujours ses cours avec une histoire. Pas de texte à analyser, pas de concept abstrait à décortiquer, juste un récit à méditer.

En cette période de la rentrée, permettez que je fasse pareil. C’est l’histoire de Yoanis Menge, un photographe des Îles de la Madeleine qui a appris à chasser le phoque. 

J’ai rencontré cet homme dans la fin trentaine aux cheveux ébouriffés, à la barbe touffue et à la voix grave pendant mes vacances aux Îles, par le biais d’un couple d’amis de Limoilou. Un mercredi après-midi, on a jasé pendant deux heures et demie au café Les Pas Perdus, à Cap-Aux-Meules. Et depuis, je pense que ma vision de l’éducation commence à dévier. 

***

Au printemps 2009, Yoanis sortait du métro de Paris quand il a vu une station placardée d’affiches de la fondation Brigitte Bardot. On y voyait un phoque qui tenait un gourdin dans sa bouche et venait de tuer un bébé humain qui gisait nu sur la banquise.

Yoanis a été choqué de voir les siens dépeints comme des barbares. Il savait que la chasse aux phoques était une chasse traditionnelle aux Îles, un moyen pour les chasseurs madelinots de gagner leur vie et de nourrir les leurs. 

En plus, les phoques étaient — et le sont toujours — en surpopulation dans le golfe du Saint-Laurent et mangeaient beaucoup trop de morue. Mais ça, les groupes anti-chasse n’en avaient rien à foutre. La démagogie remplissait leurs coffres. «C’était vraiment de la désinformation», dit Yoanis. 

Yoanis a voulu rétablir les faits en images. Montrer la chasse aux phoques, sans rien cacher. Il voulait aller au-delà du cliché du sang sur la banquise, rendre aux chasseurs leur humanité. 

Mais au début, les chasseurs refusaient. Souvent écorchés par des campagnes de pub animalistes, ils se méfiaient des appareils photo. Et même les Madelinots qui ne doutaient pas des intentions de Yoanis hésitaient à emmener avec eux un type qui ne pouvait pas leur être utile. 

«Ils m’ont dit clairement que si je voulais les photographier, il faudrait que je sois moi-même chasseur, parce qu’ils n’amèneraient pas un touriste sur un voyage de chasse». 

Yoanis a donc appris lui-même la chasse aux phoques. Pour obtenir son permis, il a dû suivre une formation de Pêche et Océans Canada sur la «méthode d’abattage en trois étapes» du phoque pour s’assurer que les animaux sont abattus rapidement et sans cruauté. 

Restait à se faire des contacts. Yoanis a connu des jumeaux pêcheurs de homards. Il les a aidés à mettre les cages à l’eau. Et, au printemps suivant, ils l’ont invité à la chasse aux phoques. Yoanis a pris des photos. Puis, d’autres chasseurs les ont vus et ont accepté d’embarquer le photographe à leur tour. 

À force d’observer, encore et encore, les rituels de l’équipage et d’y participer, Yoanis est devenu lui-même chasseur. Cet atout lui aussi permis de photographier de l’intérieur la chasse aux phoques à Terre-Neuve et au Nunavut, avec les Inuits.

Ses photos, criantes de vérité, ont notamment été publiées dans Le Devoir, le magazine de photo Polka, le site de la CBC et le Washington Post. Yoanis a aussi présenté une exposition au Québec et en France. 

Nous, les humains

Relaxe, champion !

CHRONIQUE / Fiston a le potentiel de devenir un as de la rondelle? J’espère que vous l’avez inscrit au Extreme Power Skating, un des plus chers et des plus prestigieux camps de hockey de la région de Québec.

Pendant une à cinq semaines, votre fils (ou votre fille) sera dispensé de chanter des chansons dans un camp d’été. Du lundi au vendredi, il passera trois heures et demie par jour à suer sur la patinoire du Complexe sportif multidisciplinaire de L’Ancienne-Lorette. 

Selon l’horaire, il affinera ses lancers, ses feintes et son maniement de rondelle. Il se pratiquera à aller chercher le disque dans le coin, à faire des passes sur la palette, à bloquer des lancers. Sinon, il s’entraînera à patiner en puissance : longues enjambées, accélérations, départs et changements de directions rapides. 

Et les deux heures et quart hors glace? Fiston fera de la plyométrie, du spinning, du cardio tae-boxe et du yoga. 

Vous pouvez l’inscrire dès l’âge de 5 ans, jusqu’à 18 ans; la tranche d’âge la plus populaire est de 8 à 11 ans. Le coût est de 575 $ pour une semaine à 2600 $ pour cinq semaines. C’est peut-être cher, mais «votre enfant s’entraînera comme un professionnel de la LNH», peut-on lire sur le site de ce camp de hockey, bilingue en plus. 

Le propriétaire d’Extreme Power Skating, Jonny Murray, croit que les jeunes hockeyeurs ont avantage à affuter leurs habiletés de bonne heure. «Plus tu commences tôt, mieux que c’est», m’a-t-il dit au téléphone. 

Loin d’être le seul de son genre, le camp Extreme Power Skating s’inscrit dans une tendance forte au Québec et en Amérique du Nord : la «spécialisation hâtive». En gros, c’est cette idée que plus on se spécialise tôt dans une discipline sportive (ou autre), plus on a de chance de réussir et peut-être même de percer chez les pros. 

C’est le gros bon sens, non? Dans le fond, c’est la réponse à une question que vous vous êtes sûrement déjà posée. Qui a le plus de succès : les spécialistes (A) ou les généralistes (B)? Jonny Murray pense que c’est «A». Et j’aurais choisi la même option si je n’avais pas jasé avec André Lachance. 

M. Lachance, un gars de Québec, est directeur du développement des affaires et des sports de Baseball Canada. Il a aussi été recruteur pour les Yankees, entraîneur-chef de l’équipe canadienne féminine de baseball et il sera le gérant de la première équipe de France de baseball féminin en vue des championnats d’Europe, entre autres. 

Mais André Lachance a aussi un rôle moins connu. Il fait partie d’un cercle d’une vingtaine de sommités canadiennes qui tentent de maintenir les fédérations nationales sportives à l’avant-garde de la science du sport et qui diffusent leur message par le biais de l’organisme Le sport c’est pour la vie. Il prononce des conférences un peu partout dans le monde et, ironiquement, ses conseils sont plus écoutés à l’étranger qu’ici, notamment chez les Scandinaves, qui trouvent toujours le moyen d’être en avance. 

Partisan de la première heure du mouvement «multisport», M. Lachance croit qu’on devrait encourager les jeunes à explorer une multitude de sports. Et il le répète sur toutes les tribunes : ceux qui ont pratiqué plusieurs disciplines sportives sont plus susceptibles d’avoir du succès plus tard dans le sport qu’ils ont choisi. Notamment parce que ça fait d’eux des athlètes plus complets. 

À son avis, les programmes sport-études, qui ont la cote au Québec, sont dépassés. 

«Ici, on est encore accroché au vieux modèle soviétique des programmes sport-études qui est à revoir complètement qui fait en sorte justement qu’on se spécialise beaucoup trop tôt», m’a-t-il dit.

«T’sais, on demande à un p’tit cul de sixième année, parce qu’il aime jouer au hockey, au baseball, au badminton : “ben, regarde, t’as un sport-études en secondaire 1 et tu vas jouer tous les après-midi pendant les cinq prochaines années de ta vie.” Qu’est-ce que tu penses qui arrive? Après cinq ans de secondaire, soit que le p’tit cul est écœuré parce qu’il n’a rien fait d’autre, soit qu’il a développé des blessures et il n’est plus capable de jouer à ce sport-là qu’il aimait.» 

Moi qui commençais à m’inquiéter que mes filles de 6 et 9 ans tardent à se brancher sur un sport, j’étais mûr pour une mise à jour factuelle. Voici quelques constats scientifiques* : 

› Les enfants qui se spécialisent dans un seul sport ont de 70 à 93 % plus de risques de se blesser que les jeunes qui pratiquent plusieurs sports. 

› Près de 70 % des enfants abandonnent un sport organisé avant 13 ans parce qu’ils n’ont plus de plaisir. 

› Un athlète qui se spécialise tôt ou qui fait partie d’une équipe d’élite ultra-compétitive est plus susceptible de souffrir d’épuisement ou d’abandonner le sport en raison du stress chronique, de microtraumatismes répétés et d’une perte de la motivation et du plaisir intrinsèques associés à son entraînement.

› Rien ne prouve la nécessité d’une spécialisation et d’un entraînement intensifs avant 13 ou 14 ans pour rejoindre l’élite dans la plupart des sports.

› Les enfants qui se spécialisent tôt dans un sport sont plus susceptibles d’être sédentaires à l’âge adulte. 

Bref, vaut mieux se méfier des enfants prodiges. Et de notre propension, aux parents et aux grands-parents, à vouloir faire d’eux des petits Tiger Woods. 

Ils nous remercieront plus tard. 

* Les sources scientifiques sont disponibles sur le site jouerplusdesports.activeforlife.com

Nous, les humains

Une thérapie de fer

CHRONIQUE / Dans son atelier de forgeron, entouré de ses marteaux, de son enclume et de ses roses d’acier, le «vieux corbeau» est à l’abri des horreurs de la guerre.

En ce mardi après-midi de fine pluie, le militaire retraité à la barbe broussailleuse soude une nouvelle branche à un arbre de fer torsadé. Il s’appelle Dominic April, il a 53 ans et souffre le trouble de stress post-traumatique (TSPT ou PTSD, en anglais).
À côté de lui, son apprenti, Michael Bernier, 31 ans, vient de chauffer une tige d’acier à 1000 °C qu’il a ensuite épointée à coups de marteau pendant qu’elle avait encore la couleur de la lave. Le militaire baraqué, qui ne gaspille pas ses mots, endure lui aussi les symptômes du TSPT.
L’arbre de fer symbolise leur union contre l’adversité. «C’est une création de deux gars qui ont eu des moments difficiles dans la vie et qui s’attaquent ensemble à un projet», dit l’aîné du duo.
Dominic s’est surnommé le «vieux corbeau» parce que cet oiseau, selon certaines mythologies, aurait un pouvoir de renaissance. Pour lui, en tout cas, la ferronnerie artistique a été une renaissance.
Dans le bureau de psy, «c’est une place où j’évacue en mots», dit-il. Mais dans son atelier de forgeron, il a fait une autre partie du travail. «Ici, j’évacue en action».
Dominic en a beaucoup à évacuer. Militaire durant 27 ans, l’ancien adjudant au Royal 22e Régiment de Valcartier est sorti de l’armée en 2015, l’âme molestée. Deux ans auparavant, il avait reçu son diagnostic de TPST.
La liste de ses missions se lit comme un long voyage en territoire hostile : Bosnie (1993, 1995, 2001); Haïti (1997); Timor-Oriental (1999-2000); Afghanistan (2004). Dominic n’aime pas replonger dans ses souvenirs, encore douloureux. Mais il dit ceci : «j’ai vu des atrocités».

Nous, les humains

Une dose de nature

CHRONIQUE / Un vendredi soir, Francis Pronovost s’est retrouvé seul. Il n’avait pas envie de boire une bière devant la télé, alors il a mis sa cannette dans un sac à dos et a filé vers le mont Wright, à Stoneham.

Après une ascension dans la forêt ancienne, il pensait être l’unique randonneur au sommet. Mais non.

«J’arrive et là et il y a un autre gars qui était tout seul lui aussi. Il avait fait sa randonnée et il avait emmené sa petite bière, raconte Francis. Parle-parle, jase-jase, et il y a un troisième gars qui arrive tout seul qui faisait sa randonnée et venait prendre sa petite bière en haut».

Les trois gars ont bu leurs canettes ensemble au crépuscule, se découvrant entre autres une passion commune pour la photo. Clairement, Francis n’était pas le seul à préférer un vendredi soir seul en nature à un vendredi soir seul avec la zappette.

Depuis sa maîtrise en génie électrique, Francis est un amant confirmé de la nature. Avec sa blonde, le conseiller en bâtiment durable passe maintenant de 10 à 20 heures par semaine en nature. L’été, il fait beaucoup de randonnées en montagne ou de balades à vélo en campagne. Et L’hiver, c’est le ski de fond.

«Il y a des gens qui font du yoga, de la méditation. Moi, rien que de me promener en nature, j’ai du fun à voir la beauté des roches, des arbres, un petit ruisseau, des petites mousses vertes... «J’y vais parce que j’aime ça et que j’en ai besoin», ajoute-t-il.

L’intuition de Francis est confirmée par la science. De plus en plus d’études épidémiologiques démontrent qu’une plus grande exposition aux environnements naturels, comme les parcs, les forêts ou les plages est associée à une meilleure santé physique et mentale.

Nous, les humains

N’écoute pas ton corps

CHRONIQUE / Une chaude soirée de juin, la file d’attente s’étirait au bar laitier. Derrière le comptoir, il y avait assez de couleurs de crème glacée pour compacter un arc-en-ciel dans un cornet. Sinon, la machine à crème molle était prête à me tourbillonner un sundae au caramel, mon préféré.

On était venu se «rafraîchir» après une balade en vélo en famille. Assis à la table de pique-nique, je regardais mes filles et ma blonde se régaler sous le soleil qui commençait à s’obscurcir. Une dizaine d’habitués du quartier Limoilou, jeune et vieux, paumés ou friqués, se gâtaient eux aussi, la langue blanchie par la molle à la vanille. 

Ah les crèmeries! Quelle formidable tradition estivale, je me suis dit. La suite logique aurait dû être : dommage que je ne puisse pas manger de crème glacée moi aussi. Et pourtant, non, ça m’était égal. 

Stéphan Bureau me l’a rappelé cette semaine à la radio : on est rendus à la moitié de l’année. Vous vous en souvenez peut-être, j’ai pris la résolution au début 2019 d’arrêter de manger de la malbouffe et — sortez les trompettes — j’ai tenu bon jusqu’à maintenant. 

Il y a donc six mois que je n’ai pas avalé de crème glacée ou d’autres desserts. Je craignais que les sucreries me manquent encore plus au fil des mois, jusqu’au jour où je finirais par craquer. Eh bien non, le contraire s’est produit : je suis devenu de plus en plus indifférent à ce genre d’«hyperstimulis». 

Ouais, j’ai appris ça dernièrement : la crème glacée fait partie de la vaste famille des «stimulus supranormaux», aussi appelés les «hyperstimulis». 

Empruntée à la biologie animale, l’expression désigne «des objets artificiels qui interpellent davantage nos instincts que les aliments naturels ou les activités pour lesquels ces instincts ont été façonnés», décrit Deirdre Barrett, professeur à l’Université Harvard et auteur de Waistland (2007), un fascinant livre dans lequel elle nous explique pourquoi l’évolution nous a rendus aussi gloutons. 

C’est le prix Nobel de médecine ou de physiologie en 1973, Nikolaas Tinbergen, qui a inventé l’expression «stimulus supranormaux» après avoir constaté qu’il était possible de tromper des animaux avec des reproductions exagérées d’éléments habituels de leur environnement. 

Des études menées par Tinbergen et par d’autres ont par exemple montré que des oiseaux préféraient couver de faux oeufs, plus gros et plus colorés, que leurs propres oeufs; que des petits poissons mâles devenaient agressifs à la vue de n’importe quel objet rouge dans un aquarium; que des chouettes femelles préféraient soudainement un mâle autrefois impopulaire juste parce que son plumage avait été assombri au crayon-feutre par des scientifiques...

Les humains ne sont pas mieux. Le monde moderne est rempli d’hyperstimulis qui kidnappent nos instincts, forgés il y a 10 000 ans pour qu’on puisse chasser et cueillir dans la savane africaine. 

Nos lointains ancêtres étaient notamment programmés pour chercher et emmagasiner du sucre et des gras saturés difficiles à trouver dans les rares fruits et gibiers. Aujourd’hui, il y a tout ça à l’épicerie du coin. 

En plus, on a inventé une tonne de pseudo aliments qui surchargent les propriétés des aliments naturels, les rendant presque irrésistibles — un peu comme le pelage au crayon-feutre pour les femelles chouettes. Pensez aux bonbons, aux chips, aux biscuits et, oui, à la crème glacée. Notre cerveau est câblé pour dire : j’en veux! 

On peut donc remercier l’évolution pour l’épidémie actuelle d’obésité, qui risque d’ailleurs d’empirer. Selon les projections de l’Institut national de santé publique (INSPQ), la proportion d’obèses chez les adultes québécois devrait atteindre 22 % pour les hommes et 18 % pour les femmes en 2030. 

La prescription de la Dre Barrett? Elle ne vous plaira pas, allant à l’encontre de la modération que prêchent plusieurs nutritionnistes et qui autorise les gâteries. 

«Je vais vous dire de ne pas écouter votre corps — du moins ses préférences innées pour le gras et le sucre et ses demandes conditionnées pour peu importe quelle malbouffe vous avez mangé récemment, écrit-elle. Et je vais vous dire que des changements radicaux sont nécessaires. Les petits changements ne fonctionneront pas.»

Parfois, je me demande effectivement si l’abstinence est le meilleur moyen de vaincre la «sucromanie», cette dépendance au sucre confirmée par un nombre croissant d’études scientifiques. 

J’ignore à quel point j’étais sucromane ou même si j’ai vécu un genre de sevrage dans les derniers mois. En tout cas, j’ai l’impression que je tire plus de plaisir de la nourriture «normale» et que ça me semble de plus en plus facile de résister aux hyperstimulis alimentaires. Même au bar laitier par une chaude soirée d’été...