Marc Allard
L'amour au temps du coronavirus

Nous, les humains

L'amour au temps du coronavirus

CHRONIQUE / La séparation était encore fraîche quand Nicolas s’est inscrit sur Tinder et sur Match.com, juste pour voir.

Il n’a pas aimé ça. Les photos trop étudiées, les descriptions clichées, le jugement rapide basé sur des informations superficielles : il trouvait l’exercice déshumanisant. Il aurait de loin préféré flirter à l’ancienne, en personne, dans un café, un bar, un resto. 

Mais il ne pouvait pas. À ce moment-là, le Québec était encore encabané à cause de la pandémie. Nicolas, un gars grégaire, sentait la solitude de la distanciation sociale lui peser, encore plus quand ses enfants étaient avec leur maman. 

En voyant défiler les profils de célibataires sur son application, il avait davantage envie de jaser que de courtiser. «Je me suis dit : on peut-tu juste se parler ou s’écrire, parce qu’on est tous dans un confinement et qu’on a tous besoin de socialiser», me raconte Nicolas, un gars de Québec dans la quarantaine dont j’ai modifié le vrai prénom pour qu’il puisse garder l’anonymat. 

Nicolas était sur le bord de larguer les applications de rencontre quand, un mardi soir, il a été attiré par le profil d’une brunette au regard espiègle et au sourire franc sur Match.com. Dans sa description, elle racontait qu’elle lisait ces temps-ci du Louis-Ferdinand Céline, l’auteur du Voyage au bout de la nuit.  Nicolas lui a écrit : moi, je suis en train de lire La Peste, de Camus. Si t’as le goût de jaser de lecture ou de n’importe quoi d’autre, ça me ferait plaisir. 

Sans trop d’espoir, Nicolas lui a suggéré de le chercher sur Facebook, où il se sentait plus à l’aise de discuter que sur Match. Quinze minutes plus tard, son téléphone vibrait. Une demande d’amitié sur Facebook. C’était elle. 

Après une dizaine de minutes de conversation sur Messenger, Pénélope — dont j’ai aussi modifié le vrai prénom — a demandé à Nicolas s’il voudrait plutôt parler au téléphone. Ils ont discuté pendant deux heures. Pas de doute, le courant passait entre ces deux-là, qui étaient pourtant des étrangers la veille. 

«Et là, se souvient Nicolas, elle me dit spontanément : j’ai le goût d’être audacieuse, est-ce qu’on se rencontre?» Ils en étaient conscients : c’était illégal. Deux personnes qui n’habitent pas à la même adresse ne pouvaient pas se retrouver dans un appartement ensemble. Ils risquaient une contravention de plus de 1500 $. 

Le lendemain, Nicolas s’est rendu chez Pénélope pour un 5 à 7. Il a amené du pain, du fromage, une salade, une bouteille de vin. Au début, ils ont jasé sur la terrasse, à deux mètres de distance. Puis, elle l’a invité à entrer. Ils ont écouté de la musique dans le salon. Leurs mains se sont frôlées, ils se sont embrassés, ils ont fait l’amour.

«On ne peut pas se l’expliquer, mais on a enfreint cette soirée-là tout ce qu’il y avait comme règles» de distanciation sociale, dit Nicolas. «Et on n’a pas arrêté depuis ce temps-là». 

Nicolas n’est pourtant pas du genre délinquant. En temps normal, c’est un homme consciencieux qui respecte les règles. Il sait que sa transgression n’est pas réglo d’un point de vue de santé publique. Mais le coup de foudre a été plus fort que lui, plus fort qu’elle. L’amour est un aimant, même au temps du coronavirus. 

Nicolas est un peu gêné de le dire, mais l’interdit a rendu le premier rendez-vous encore plus excitant. «C’est une sorte d’ivresse», dit Nicolas. 

Après, ils ont continué à se fréquenter avec le même élan passionnel. «J’ai l’impression de vivre un manque quand on se quitte, dit Nicolas. Un peu comme si on a été sur une drogue». 

L’ivresse ne s’est toujours pas dissipée. Les semaines passent et ils sont toujours aussi amoureux. Pour Nicolas et Pénélope, l’été est arrivé plus tôt que prévu. 

Marc Allard
L’été du contentement

Nous, les humains

L’été du contentement

CHRONIQUE / J’ai hâte à la fin des classes. Comme l’an passé, on a loué un énorme chalet à cinq familles dans Portneuf. Je nous vois à la grande table, les 11 enfants et les 10 adultes, trinquant au début de l’été.  

Le jour, on va faire la piste d’hébertisme, jouer au volleyball de plage, se baigner dans l’eau gelée de la rivière. Et, le soir, on va fêter la Saint-Jean comme il se doit, avec du jus de fruits, de la broue, des guitares et un feu de camp!

Ah non, c’est vrai... Il a fallu annuler la réservation. 

Cet été, on est nombreux à avoir vu nos plans de vacances s’écrouler à cause du coronavirus. L’échange de maison avec des Français? La semaine de congé pour profiter du Festival d’été de Québec? Le tour de l’Île-du-Prince-Édouard? Le mariage en Abitibi? Comme tant de joies sabotées par la COVID-19, il faudra en faire notre deuil

Alors, on fait quoi pour éviter de grogner tout l’été?

On apprend à se contenter. Oui, se contenter, comme dans contentement — cet état qui nous fait dire que les choses sont «OK» exactement comme elles sont, en ce moment.  

En Occident, le contentement reste à l’ombre du bonheur. Allez dans n’importe quelle librairie, vous trouverez des centaines de livres sur la quête bonheur, mais combien avec des titres du genre : Apprenez à vous contenter ou Les 10 clés pour être contents de ce que vous avez? Aucun. 

Et pourtant, le contentement s’appuie sur une riche tradition intellectuelle. En 2014, le chercheur Daniel Cordaro, ancien professeur à l’Université Yale, aux États-Unis, s’est lancé dans une grande enquête sur le contentement. Son équipe de recherche s’est plongée dans plus de 5000 ans de philosophie et 200 ans de recherche scientifique sur la nature de l’esprit. 

De ce dépoussiérage sont ressorties deux stratégies que les humains utilisent depuis des milliers d’années pour trouver une forme de bien-être, explique Cordaro dans un article publié sur le site de Greater Good, de l’Université Berkeley.

La première est la «stratégie du plus», où les gens tentent de trouver plus d’argent, plus de pouvoir, plus de bébelles, plus de reconnaissances et toujours plus de succès en provenance du monde extérieur. La deuxième est la «stratégie du assez», où les gens tentent de diriger leur attention à l’intérieur pour voir s’ils ne pourraient pas trouver leur bonheur en dedans.  

La «stratégie du plus» peut être satisfaisante à moyen terme, j’en conviens. Un chalet, une piscine, une promotion, une idylle romantique peuvent vous faire flotter sur un nuage un certain temps. Le problème, c’est que la satisfaction décline immanquablement avec le temps. 

Les économistes appellent ça l’«utilité marginale décroissante» et les psychologues appellent ça le «tapis roulant hédonique». Mais c’est le même principe. Il faut toujours courir pour aller en chercher plus — sinon on finit par se lasser.  Cette quête du bonheur extérieur est très essoufflante. 

En parcourant des milliers d’années de réflexion philosophique, l’équipe de Cordaro a été étonnée de constater que les philosophes n’employaient presque jamais le mot «bonheur» quand ils essayaient d’expliquer ce que ça signifie d’aller bien. Plus de 90 % du temps, ils utilisaient le mot «contentement». 

Ce que les vieux sages avaient compris, c’est que le contentement n’est pas comme les autres états qui dépendent d’un apport extérieur et seront toujours hors de notre contrôle. Le contentement, c’est «la réalisation apaisante que nous sommes entiers et complets comme nous le sommes, malgré la colère, la tristesse, la joie, la frustration et l’excitation qui peuvent entrer et sortir de temps en temps», écrit Cordaro. 

Je sais, ç’a l’air très new age. Mais il y a une certaine paix d’esprit à tirer quand on ne cherche pas toujours à en avoir plus, quand on est capable de profiter de ce qu’on a déjà. 

On peut cultiver le contentement par le biais d’une tradition bouddhiste qui gagne en popularité et que la science documente de plus en plus : la pleine conscience. C’est une pratique qui consiste à être attentif au moment présent, sans juger notre expérience comme bonne ou mauvaise. 

Une des initiations en la matière est l’exercice du raisin. Vous prenez un raisin frais dans votre main ou vous l’examinez : la lumière qui reflète sur sa peau, l’échancrure par où il pendait à la vigne. Puis, vous placez le raisin dans votre bouche, vous sentez sa peau qui se défait sous vos dents, son goût sur votre langue. 

Vous pouvez aussi être pleinement conscient quand vous buvez votre café le matin, quand vous marchez dans la forêt, quand vous prenez vos enfants dans vos bras. Il y a plusieurs moments anodins comme ça dans une journée qui peuvent être magnifiés quand on y est vraiment attentif — si on reste dans le moment présent, sans penser au futur, à tout ce qu’il nous faudrait de plus pour être heureux. 

Alors, voilà, c’est n’est pas une panacée, mais ça peut vous aider à profiter de votre été même si vos plans sont bousculés. Réapprenez à apprécier ce que vous avez. Et n’oubliez pas les raisins. 

Marc Allard
Comment survivre aux files d'attente 

Nous, les humains

Comment survivre aux files d'attente 

CHRONIQUE / Comment survivre aux files d’attente. J’ai eu une vision d’horreur, samedi, en passant en voiture devant le IKEA de Québec. Des dizaines et des dizaines de personnes faisaient la file à deux mètres de distance pour entrer dans le temple du mobilier à assembler.

Je ne sais pas combien de temps ils ont attendu, peut-être que c’était pire que ça en avait l’air. Mais quand j’ai vu la file, je me suis dit qu’il fallait être un peu masochiste pour endurer ça, ou avoir vraiment besoin de meubles de jardin.  

S’il y a une chose que je déteste, et pour laquelle vous partagez sans doute ma haine, c’est bien les files d’attente. Ces temps-ci, avec la pandémie, on est contraint de s’infliger ce petit supplice beaucoup trop souvent.    

On dirait un complot pour nous faire sacrer, mais on sait bien que c’est pour nous protéger du virus. Alors, au lieu de me plaindre, j’ai décidé d’être constructif et d’essayer de comprendre pourquoi on déteste autant les files d’attente — et comment on peut les tolérer avec un peu plus de zénitude.

Sachez d’abord que la principale cause de la détresse qui s’empare de nous dans les files d’attente vient d’un sentiment très commun : l’ennui. 

C’est très désagréable, l’ennui. Les neurosciences ont montré que ce sentiment active des zones du cerveau liées à des émotions négatives comme la peur et le dégoût. Une expérience a même montré que des gens laissés à eux-mêmes sans distraction préféraient se donner de petites décharges électriques plutôt que de rester seuls avec leurs pensées. 

Le père de la psychologie américaine, William James, disait que l’ennui survient quand on se met à porter attention au passage du temps. C’est ce qui arrive dans une file d’attente. On regarde la flopée de gens devant nous et on se demande combien de minutes on va devoir soutenir la torture mentale. Puis, on regarde notre montre. Et on sacre.  

Le défi est de rendre l’attente plus supportable. Mais comment? David H. Meister, un ancien prof de management à l’Université Harvard, a écrit un papier  très éclairant sur la psychologie des files d’attente. Un des principes qu’il retient de la littérature scientifique sur le sujet est celui-ci : «le temps occupé paraît plus court que le temps inoccupé».

Mais attention, cette stratégie n’est vraiment efficace que lorsqu’elle est associée à l’activité que vous vous apprêtez à faire. Si vous macérez dans la file de la Société des alcools du Québec, par exemple, c’est le temps d’ouvrir l’application de la SAQ et d’explorer les vins et les spiritueux sur votre écran. 

Autre principe intéressant de M. Meister : «attendre en solo semble plus long qu’attendre en groupe». À l’aéroport, remarque-t-il, vous avez sans doute déjà remarqué la réaction des gens quand ils apprennent que leur vol est retardé. Soudainement, alors que personne ne se parlait, les voyageurs partagent leur exaspération. 

Ce partage a un effet apaisant. Alors, si vous avancez seul dans la file d’attente d’une quincaillerie, n’hésitez pas à jaser avec vos voisins. «Ouin, faut être patient... Pas le choix, si je veux sabler mon patio! Vous, vous faites des gros travaux cet été?» 

Un troisième principe à retenir est sous forme d’équation : «satisfaction = perception - attentes».

L’autre jour, par exemple, je suis allé chercher des semis et du compost à l’épicerie bio pas loin de chez moi où ils vendent aussi des essentiels de jardinage. En arrivant, il y avait une longue file. J’ai songé à repartir, mais — peut-être comme les gens au IKEA —, je me suis dit : tant qu’à être là, je vais rester. 

Pendant que je faisais du surplace au bout de la file, une employée a dit à ceux qui venaient juste chercher des trucs de jardins de la suivre. Moi qui m’attendais à faire le pied de grue pendant 20 minutes, j’ai eu l’impression d’attendre deux minutes au final. J’étais très satisfait. 

Mais si, au contraire, j’avais patienté plus longtemps que prévu, j’aurais été très insatisfait. 

Bref, diminuez vos attentes. Dites-vous que ce sera très long, que les clients vont entrer au compte-gouttes et qu’ils vont prendre tout leur temps pour comparer les semences. 

À moins d’être vraiment malchanceux, la réalité sera plus rapide que le pire scénario imaginé. Et quand vous atteindrez le distributeur de Purell à l’entrée, vous devriez être contents.

Bien sûr, il existe une stratégie évidente pour éviter les files d’attente, et c’est de se faire livrer à la maison. Il faut être en mesure de s’y prendre d’avance et être capable de patienter avant de recevoir le matériel commandé. Mais, ô, quelle joie de voir que c’est le colis — et non vous — qui attend au pas de la porte. 

Malheureusement, ça ne fonctionne pas toujours. Sur son site, IKEA nous informe «qu’il y a eu de longs délais d’attente, des retards et des annulations en raison du nombre jamais vu de commandes en ligne». Alors il faudra peut-être faire la queue, finalement. Au moins, vous aurez un sujet de discussion avec votre voisin. 

Vous aussi, vous haïssez les files d’attente?

Marc Allard
Comment prévenir les Tanguy

Nous, les humains

Comment prévenir les Tanguy

CHRONIQUE / J’ai le bonheur de vous annoncer que j’ai réduit des deux tiers ma charge de travail parentale dans la cuisine. Le matin et le midi, j’ai cessé de préparer les repas de mes enfants. Maintenant, la règle, c’est : «débrouillez-vous».

Au début de l’année, ce n’était pas comme ça. Ma blonde et moi, on préparait les déjeuners le matin, puis les boîtes à lunch, pendant que nos filles de 7 et 9 ans se remplissaient le bedon, échappant quelques bâillements entre deux bouchées de gruau.

Quand elles venaient dîner à la maison le midi, même scénario : les parents préparaient la bouffe pendant que les enfants attendaient de se faire servir.

Mais quand les écoles ont fermé à la mi-mars et que nos filles sont revenues à temps plein à la maison, je me suis dit que c’était une belle occasion d’alléger le fardeau parental. Soudainement, les enfants avaient le temps en masse d’apprendre à se débrouiller dans la cuisine. Et papa pouvait faire autre chose pendant ce temps-là, comme lire le journal.

Ç’a l’air insensible comme ça, mais c’est pour leur bien. Après tout, un de nos objectifs les plus importants comment parent est d’élever des enfants qui deviendront plus tard des adultes indépendants et autonomes.

Ça ne veut pas dire qu’on empiète sur leur «vie d’enfant» ou qu’on les empêche de jouer. Il y a de la place pour les Lego et la vaisselle, pour Fortnite et le lavage.

Mais avec la course contre la montre quotidienne, c’est tentant de faire les choses à leur place. C’est plus rapide quand maman et papa vident le lave-vaisselle, font la liste d’épicerie, sortent les poubelles, arrosent les plantes, nourrissent le chat, rangent les vêtements propres, passent l’aspirateur, nettoient les salles de bain, etc.

Sauf que plus on procrastine sur la responsabilisation, plus on tolère longtemps l’inutilité des enfants dans la maison. Et plus tard, nos rejetons traîneront leur inutilité partout où ils déménageront. À moins, bien sûr, qu’ils décident de rester chez leurs parents jusqu’à la trentaine, beaucoup trop confortables pour décoller.

En cette période covidienne, où les enfants et les ados passent beaucoup de temps à la maison, c’est l’occasion idéale d’accélérer la prévention des Tanguy.

Mais comment développer leur autonomie? Pour les tâches ménagères, du moins, le meilleur guide que j’ai trouvé est un organigramme très simple de Daniel T. Willingham, un professeur de psychologie cognitive à l’Université de Virginie, spécialiste renommé de l’apprentissage.

Voici ses suggestions, dans l’ordre : A) Si l’enfant (ou l’ado) peut faire la tâche tout seul, demandez-lui de la faire. B) S’il ne peut pas, demandez-lui de la faire avec des instructions ou le minimum d’aide possible. C) S’il ne peut pas, demandez-lui d’en faire une partie. D) S’il ne peut pas, demandez-lui s’il aimerait vous observer.

Comme vous le constatez, c’est une approche graduelle. On ne peut pas lâcher nos oisillons dans le vide tout d’un coup. Mes filles cuisinent avec nous depuis qu’elles sont toutes petites. Et j’ai jugé qu’elles étaient bien capables de préparer leur déjeuner et leur dîner en solo.

À ma grande surprise, elles n’ont pas protesté. J’ai même réalisé à quel point j’avais sous-estimé leur potentiel. Dès l’amorce du «débrouille-toi», mon aînée s’est préparé du pain doré sans aucune aide un matin. Elle était fière et m’a fait un sourire en coin : qu’est-ce que tu attendais pour me laisser faire?

Bien sûr, je ne suis jamais loin. J’interviens si mes filles chauffent trop leur poêle ou si elles tiennent mal leur couteau pour couper les fruits. Mais si ce n’est pas trop compliqué ou périlleux, je leur laisse le maximum de latitude possible dans la cuisine. Je retire progressivement l’échafaudage. Et, à un moment, elles n’ont plus besoin de papa ou de maman.

Évidemment, la préparation des repas n’est qu’une partie de la longue liste de tâches que mes filles auront à apprendre en route vers la vie adulte. Mais chaque fois qu’elles en cochent une nouvelle, je me dis qu’elles s’éloignent un peu plus de Tanguy.

Marc Allard
Le principe de la digue

Nous, les humains

Le principe de la digue

CHRONIQUE / Quand elle travaillait pour les Nations Unies, pendant la guerre en Sierra Leone, Rachel Thibeault a reçu des directives pour se protéger des horreurs de la guerre.

Peu importe l’accumulation de stress et les traumatismes, tu ne dois compter que sur toi-même, lui disait-on. Et, surtout, il ne faut pas contaminer tes collègues avec ta détresse. C’est le «principe de la digue».

Au début des années 1990, Mme Thibeault, qui est ergothérapeute, a donc travaillé dans un camp de réfugiés près de Freetown avec cette idée en tête. Chaque jour, elle prenait soin de gens mutilés et amputés, amassant des blessures psychologiques au passage. Mais elle encaissait sans rien dire. 

Une journée, Mme Thibeault a entendu des rires et des gazouillis dans un camp de réfugiés — des sons rarissimes dans ce lieu où elle travaillait dans l’urgence depuis plusieurs semaines. Elle est entrée dans une des tentes et a vu un jeune papa qui bécotait le ventre et le cou de son bébé, une fillette d’environ six mois. 

Couché sur une couverture, le bébé riait aux éclats. Le père, qui venait d’être mutilé par les forces rebelles, a ensuite essayé de prendre sa fille. Mais avec ses moignons encore sanglants, il en était incapable. 

«Et moi, parce que tout à coup je ne suis plus dans l’urgence, ce que je ressens, c’est toute l’horreur et toute l’absurdité de la guerre», raconte Rachel Thibeault dans un récent webinaire qu’elle m’a transmis. «La pensée qui monte en moi, c’est : “Jamais il ne pourra prendre son enfant.”» 

À ce moment-là, Rachel Thibeault s’est effondrée. Elle a éclaté en sanglots. C’est le père amputé qui l’a réconfortée en lui disant que la vie était belle parce qu’il avait survécu et qu’il pouvait voir son enfant. Ce qui a fait sangloter Mme Thibeault deux fois plus. 

La digue avait cédé.

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Un quart de siècle plus tard, Rachel Thibeault est professeure à l’Université d’Ottawa et chercheuse en résilience, cette capacité qu’ont les humains à rebondir de l’adversité. Et elle peut vous dire deux choses : le principe de la digue, c’est de la foutaise — mais il perdure.

Depuis le 20 mars, Mme Thibeault a mis sur pied bénévolement des services virtuels de soutien par les pairs pour aider les soignants et gestionnaires du réseau de la santé à passer à travers la crise de la COVID-19. Elle accompagne plus particulièrement les travailleurs de la santé à Laval, une ville durement frappée par le virus.

Au fil des témoignages qu’elle a entendus, Mme Thibeault a entre autres constaté que le principe de la digue a tendance à se cramponner à l’éthique de travail des médecins.

«En médecine, les gens sont formés pour fonctionner tout seuls et ça va prendre énormément de souffrance avant qu’un médecin se tourne vers un autre médecin», dit Rachel Thibeault. 

Les «docs» ne vont chercher de l’aide qu’au moment où ils s’effondrent. «Des gens que je ramasse, qui pleurent à chaudes larmes en disant : “Je ne suis plus capable de continuer”», décrit Mme Thibeault. 

La culture médicale est une «culture sans pardon», ajoute Rachel Thibeault. Depuis les années 1940 ou 1950, la formation en médecine met l’accent sur la science et occulte l’importance de la relation thérapeutique. Le vent n’a commencé à tourner dans les facultés de médecine qu’il y a cinq ou six ans, estime la chercheuse. Mme Thibeault cite un rapport récent de l’Association médicale canadienne qui indique qu’un tiers des médecins canadiens ont des symptômes de dépression marquée et que la moitié présente des signes avant-coureurs d’épuisement professionnel. 

L’épidémie de COVID-19 ne fait qu’accentuer la vulnérabilité psychologique des médecins. Pour les aider à surmonter cette épreuve, Rachel Thibeault a donc formé des groupes virtuels où des médecins — mais aussi des infirmières, des préposés aux bénéficiaires, des ergothérapeutes, des physiothérapeutes, des travailleurs sociaux et des gestionnaires — peuvent se confier entre eux. 

Ces groupes sont teintés de l’expérience de Mme Thibeault en Sierra Leone. Après son effondrement au camp de réfugiés, l’ergothérapeute s’est greffée à un groupe de femmes locales — les femmes de FAWE — qui pouvait comprendre ce qu’elle vivait, éprouver de la compassion envers elle et vice-versa. «Honnêtement, c’est ce qui m’a sauvée», estime Rachel Thibeault. 

L’esprit de solidarité des femmes de FAWE se retrouve aujourd’hui dans les groupes virtuels de soutien par les pairs que Mme Thibeault a mis sur pied pour les travailleurs de la santé.

Dans ces groupes, l’invulnérabilité reste au vestiaire. Certains pleurent, disent qu’ils ont peur de mourir ou suggèrent de petits gestes qui leur feraient du bien au quotidien — un courriel avec une émoticône de bonhomme sourire, quelqu’un pour les appeler à la fin de leur quart de travail juste pour prendre de leurs nouvelles. Et ça les aide à tenir le coup. 

«Ce que la neuroscience nous dit, c’est que le fait d’être entendu a un impact énorme sur notre bien-être, dit Rachel Thibeault. On est des êtres sociaux. Déjà, on n’est pas fait pour l’isolement. Mais ce qui est pire, pour l’être humain, c’est de souffrir seul.»

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Les chemins de la résilience, une série de webinaires gratuits présentés par Rachel Thibeault en collaboration avec l'Association canadienne des ergothérapeutes, est disponible ici : caot.ca

Marc Allard
«Une poignée de main ferait du bien»

Nous, les humains

«Une poignée de main ferait du bien»

CHRONIQUE / Pas de bec, pas d’accolade, pas même une poignée de main. Daniel Kapel n’a été touché par personne depuis le début du confinement.

À 78 ans, il souffre d’hypertension pulmonaire et suit assidument les consignes de la Santé publique pour se protéger de la COVID-19. La majeure partie du temps, il reste chez lui à regarder les nouvelles à LCN et des documentaires sur des explorateurs qui font le tour du monde.

M. Kapel, lui, fait le tour de son appartement de Limoilou. Il a beau sortir sur son balcon, il ne reçoit pas de visite ces temps-ci, même à deux mètres de distance. «Moi, je suis tout seul ici. Je n’ai pas de parenté, j’ai rien.»

L’après-midi, il va marcher dans le quartier. Mais il ne peut plus s’arrêter au resto où il aimait aller prendre un café et jaser de l’actualité avec d’autres habitués de l’endroit.

«Pour moi, c’est très dur. J’ai beaucoup de difficulté à rester sans rien faire et à rester confiné», dit-il.

Une des choses qui lui manquent le plus ces temps-ci?

D’être touché.

Il y a deux mois, Daniel Kapel pouvait voir en personne des bénévoles des Petits Frères, un organisme qui sert de «grande famille» aux personnes âgées seules. Ils lui serraient la pince, posaient la main sur son épaule, le serraient dans leurs bras.

Ces petits gestes l’apaisaient. Depuis qu’il en est privé, il se sent plus anxieux. Ces temps-ci, «juste une poignée de main, ça ferait bien», dit M. Kapel.

Avec le confinement, nous sommes beaucoup à avoir redécouvert les vertus de la webcam et du bon vieux téléphone. Daniel Kapel s’estime heureux que les bénévoles des Petits Frères se relaient pour l’appeler plusieurs fois par semaine.

Mais il sent, comme on le sent tous, que les communications virtuelles ne sont que les subalternes du face-à-face. En personne, on utilise quatre de nos cinq sens : l’ouïe, la vue, l’odorat, le toucher. Pas sur Facetime ni au téléphone.

Ceux qui sont isolés souffrent d’une grande carence de toucher depuis le début du confinement.

Le toucher, c’est le premier sens qu’on acquiert. Des bras de notre mère jusqu’au CHSLD, la stimulation tactile a le pouvoir de nous apaiser. Quand les récepteurs de la peau sentent un toucher affectif, ils font chuter le cortisol — «l’hormone du stress» — et libèrent l’ocytocine — «l’hormone du câlin», ce qui renforce le sentiment de confiance et d’attachement envers les gens qui nous entourent.

L’humain angoisse quand il n’est pas touché. Une triste étude menée dans les orphelinats roumains érigés sous la dictature de Ceaucescu a montré que le niveau de stress était beaucoup plus élevé chez les nourrissons privés de stimulation tactile.

En 1994, les chercheurs en question — la neurobiologiste Mary Carlson et le psychiatre Felton Earls, de l’Université Harvard — se sont rendus dans les orphelinats. Et ils ont été frappés par le «mutisme, les expressions faciales vides, le retrait social et les mouvements stéréotypés bizarres de ces nourrissons».

Directrice d’un centre de recherche sur le toucher à l’Université de Miami, Tiffany Field a mené une série d’études sur les personnes âgées. Elle a comparé un premier groupe d’ainés qui recevait des visites régulières avec un accent sur la conversation et un autre qui recevait des visites comprenant des massages. La chercheuse a constaté des avantages émotionnels et cognitifs plus élevés dans le groupe avec les massages.

Tiffany Field a aussi observé que de courtes périodes de contacts physiques — aussi peu que 15 minutes le soir, dans l’une de ses études — améliorent la croissance et la prise de poids chez les enfants. Des doses régulières de toucher permettent aussi aux adultes de bonifier leur santé émotionnelle, physique et cognitive.

Bénévole auprès des Petits Frères, Denis Bouchard a compris ça d’instinct. Avant le confinement, M. Bouchard rendait régulièrement visite à trois femmes isolées de 78 , 80 et 95 ans. Il leur faisait la bise, l’accolade, leur prenait la main. Il s’occupait de leur esprit en discutant avec elles, mais n’oubliait pas leur corps avec des petits gestes d’affection.

Maintenant, il doit se contenter du téléphone, ce qui est beaucoup mieux que rien en ces temps covidiens, mais quand même. «C’est plus frette, ce n’est pas pareil comme quand tu t’assois une demi-heure, une heure avec quelqu’un. C’est important d’aller les voir, d’être présent», dit M. Bouchard, qui est bénévole depuis 18 ans auprès de l’organisme. 

Daniel Kapel, lui, espère qu’on pourra en finir le plus vite possible avec le deux mètres de distance. Il a particulièrement hâte de retrouver les soirées organisées par les Petits Frères où il était libre de chanter et de danser avec d’autres convives.

«Le contact humain, dit-il, c’est quand on n’en a pas qu’on se rend compte que c’est d’une grande importance.»

Marc Allard
Attention, pénurie de sommeil

Nous les humains

Attention, pénurie de sommeil

CHRONIQUE / Depuis que les écoles sont fermées, Audrey*, une enseignante dans une école primaire de Québec, se réveille souvent au milieu de la nuit. Les yeux ouverts dans la noirceur, Audrey attrape son téléphone sur la table de chevet. Il est 2h du matin. 

Encore. 

À côté de son chum qui dort comme une bûche, elle peine à se rendormir, puis glisse dans un sommeil fragile. À 4h, elle se réveille encore. Et à 6h. Et à 8h.

Sans l’horaire précis d’une classe de deuxième année, Audrey croyait qu’elle aurait plus de latitude pour faire le plein de ZZZ. Au lieu de ça, elle a vu son sommeil perturbé comme jamais. 

«Je me réveille, je stresse. Je me dis : “Mon Dieu, comment ça je me réveille tout le temps, comment ça je dors pas bien”?» 

En ces temps de COVID-19, Audrey est sans doute loin d’être la seule à être affligée par un manque de dodo. Le stress lié au confinement et les horaires chambardés plombent le sommeil de nombreux Québécois, dont certains qui roupillaient très bien merci avant l’épidémie. 

On ne sait pas encore précisément à quel point a crise du coronavirus a affecté les nuits des Québécois. Mais en Italie, où l’épidémie a frappé avant chez nous, elle a fait augmenter la proportion de «mauvais dormeurs» de 40 à 52 %, selon une récente étude. 

À Québec, la psychologue Emmanuelle Bastille-Denis est aux premières loges pour observer les perturbations nocturnes liées à la crise. 

«Je vois qu’il y a une petite panique autour du sommeil, [les gens disent] “ça fait une semaine que je dors pas”. Et là, ils veulent avoir un rendez-vous très rapidement» décrit Mme Bastille-Denis, fondatrice et coordonnatrice du Centre de traitement de l’insomnie. 

Ces dernières semaines, Emmanuelle Bastille-Denis a aussi remarqué une percée des éveils nocturnes à l’image de ceux qui troublent les nuits d’Audrey. 

En temps normal, la psychologue voit beaucoup de gens qui ont du mal à s’endormir le soir ou qui se réveillent prématurément le matin. Mais ces temps-ci, elle constate que beaucoup de patients se réveillent la nuit et ont de la difficulté à se rendormir. 

Emmanuelle Bastille-Denis soupçonne plusieurs tracas derrière ces nuits troublées. Certains patients craignent d’être infectés par le virus. Mais la plupart sont stressés par leur quotidien chamboulé — le télétravail, les enfants à la maison, les commerces fermés, les rassemblements interdits, la distanciation sociale à maintenir alors que le Québec commence à se déconfiner. 

Toutes ces adaptations créent un état de vigilance qui s’infiltre la nuit. «On fait face à tellement de stresseurs que c’est facile pour le cerveau de rembarquer sur la voie du : “Je pense à ma journée de demain, je repense à tout ce que j’ai à faire”», décrit Mme Bastille-Denis.

Parfois, Audrey se réveille la nuit et a chaud. Elle se demande si elle fait de la fièvre, si elle a été infectée par la COVID-19. Elle angoisse aussi en pensant au casse-tête de l’école à distance et de la réouverture des classes. 

Audrey remarque aussi que son horaire de sommeil a changé. Le soir, elle se couche plus tard. Elle visionne en rafale La casa de papel sur Netflix ou essaie de rattraper les 16 saisons de Grey’s Anatomy. Tant qu’elle ne s’endort pas, elle continue. Si bien qu’elle ne s’allonge pas sous les draps avant minuit, alors que d’habitude, elle y est déjà depuis 22h.

Oui, elle se lève deux heures plus tard que d’habitude le matin. Mais avec ses nuits amochées, elle ne se sent pas plus reposée.

Expert de renommée internationale du sommeil, le professeur Charles Morin, de l’École de psychologie de l’Université Laval, souligne que les routines sont les alliées du dodo. 

En temps normal, la semaine, on se lève à la même heure, on entre au travail à la même heure, on dîne à la même heure, on revient de travailler à la même heure, on soupe à la même heure et on se couche à la même heure — ou à peu près. On ajuste nos horaires avec ceux de nos collègues, de notre famille, de nos amoureux. 

«Tout ça est bien synchronisé à des moments précis, dit M. Morin. Mais là, on se trouve à perdre cette routine». 

Le confinement n’aide pas à réguler nos horaires de veille et de sommeil. Cloîtrés à la maison, plusieurs passent beaucoup de temps à l’intérieur et s’exposent moins à la lumière du jour. Ce faisant, ils peuvent dérégler leur «horloge biologique», une zone du cerveau qui dit notamment au corps quand il est temps de dormir et quand il est temps de se réveiller.

Le soir, ceux qui écoutent des séries en rafale jusqu’à très tard ou lisent les nouvelles sur le coronavirus juste avant de se coucher nuisent aussi à leur sommeil. En s’exposant à la lumière bleue émise par les écrans, ils réduisent la production de mélatonine, une hormone produite dans la noirceur qui avise le corps que c’est le temps de dormir. 

Le sommeil, rappelle M. Morin, est un des trois piliers de la santé. Mais il reçoit beaucoup moins d’attention que les deux autres, l’alimentation et l’activité physique. En ces temps de pandémie, c’est malheureusement encore le cas, déplore le professeur.

«Le sommeil, c’est tellement important, c’est supposé occuper le tiers de notre vie, mais on le tient souvent pour acquis — jusqu’au moment où on commence à avoir des problèmes». 

Alors, dès maintenant, voici ce que M. Morin recommande pour mieux dormir. Couchez-vous et levez-vous aux mêmes heures chaque jour dans la mesure du possible. Réservez au moins 7 à 8 heures par nuit pour dormir. Prenez une heure avant le dodo (sans écran) pour décompresser. Faites attention à l’alcool près de l’heure du coucher, ça nuit au sommeil. Exposez-vous à la lumière du jour en allant faire un tour dehors (mais maintenez vos deux mètres de distance).

Pour d’autres suggestions, rendez-vous sur ce site : dormezladessuscanada.ca/

*Le vrai nom d’Audrey a été modifié pour garder son anonymat 

Marc Allard
Le deuil de la normalité

Nous, les humains

Le deuil de la normalité

CHRONIQUE / C’est épatant de voir à quel point on s’est vite adaptés à nos vies à distance. La semaine, mes filles apprennent les maths en ligne, ma blonde voit ses clients par Zoom et moi j’assiste parfois à des conférences de presse «webdiffusées». Et la fin de semaine? Yé, on fait des 5 à 7 sur Messenger!

Non mais, c’est pas si pire, finalement, d’être coincé à la maison. C’est à se demander pourquoi on se rend au bureau alors qu’on est capable de faire rouler l’entreprise chacun de chez soi. Pourquoi on va au musée en bus alors qu’on peut visiter le Guggenheim sur Internet? Pourquoi on se tape 30 minutes de route pour souper ensemble quand on a juste à se facetimer?

Au début du confinement, c’est le genre de réflexions qui surgissaient dans ma tête. Quand la règle du deux mètres ne sera plus qu’un mauvais souvenir, me disais-je, plusieurs de nos activités seront transplantées pour de bon dans le monde virtuel. On n’arrêtera pas de se rassembler, mais on se compliquera moins la vie pour voir nos semblables en personne.

Un mois et demi plus tard, je déchante. Les petites choses de ma vie pré-COVID me semblent magnifiées par leur absence.

Je m’ennuie des discussions de couloirs avec les collègues, d’aller chercher mes filles à l’école, de boire une pinte avec mes potes, des soupers en famille, de voir mes enfants jouer avec les p’tits voisins dans la ruelle, de faire mon épicerie sans me demander si le panier a été désinfecté.

Plus que de la nostalgie, c’est un sentiment latent de perte, une crainte plus ou moins refoulée à propos du retour à la vie normale. Mais c’est quoi, au juste?

Le deuil de la normalité.

On peut vivre un deuil quand on perd une personne qu’on aime. Mais on peut aussi le ressentir quand on perd la vie telle qu’on la connaissait.

David Kessler a coécrit deux livres avec Elisabeth Kübler-Ross, la défunte psychiatre qui a conçu le modèle largement répandu des «cinq phases du deuil» (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation). Récemment, il a accordé une entrevue très éclairante au Harvard Business Review à propos du deuil de la normalité.

Selon lui, on passe aussi par les cinq phases du deuil en ces temps de confinement, mais pas nécessairement dans l’ordre ou de façon linéaire.

Kessler illustre la mécanique cognitive comme ça : «Il y a le déni, ce qu’on se dit très tôt : ce virus ne nous affectera pas. Il y a la colère : vous me faites rester à la maison et vous m’enlevez mes activités. Il y a des négociations : ok, si je fais de la distance sociale pendant deux semaines, tout ira mieux, non? Il y a de la tristesse : je ne sais pas quand ça va se terminer. Et enfin, il y a l’acceptation : ça se produit; je dois comprendre comment l’assimiler.»

Avec l’accord de la famille de la défunte Kübler-Ross, David Kessler a ajouté une sixième phase au modèle du deuil : le sens, c’est-à-dire ce qu’on va garder de cette épreuve à l’avenir.

Pour moi, le sens se pointe en général trop tôt le matin. Mes deux filles se lèvent et ne demandent ces temps-ci qu’à passer du bon temps avec nous, leurs parents.

On fait du papier mâché, on apprend à dessiner des animaux, on va à la chasse aux flaques d’eau, on fait du yoga en ligne avec mamie, on joue au ballon-poire.

Rien d’exceptionnel, mais pour la première fois depuis longtemps, j’ai vraiment l’impression de profiter de ma paternité.

Je me concentre là-dessus en attendant qu’on puisse retourner à notre vie d’avant. Et quand le deuil de la normalité remonte à la surface, je sais que j’ai juste à regarder deux petites filles en pyjama pour me consoler.

Marc Allard
Les livreurs de bonheur

Nous, les humains

Les livreurs de bonheur

CHRONIQUE / Je me demande ce qui est arrivé avec les poules au chocolat de Mme Gignac. Peut-être que les enfants les ont englouties en quatre bouchées, ou peut-être qu’ils ont détaché une plume de cacao par jour, pour que le délice dure jusqu’à la fin de la semaine?

Mais je sais une chose, c’est qu’Annie Gignac et son mari, Michel Cossette, ont livré 275 petites poules dimanche passé à des enfants qu’ils ne connaissaient pas dans le quartier Lac-Saint-Charles, à Québec.

En temps normal, Mme Gignac offre des chocolats de Pâques aux six enfants qui fréquentent son service de garde en milieu familial. Mais comme elle ne pouvait pas les voir cette année, elle a décidé de leur livrer du chocolat à domicile.

Annie Gignac a trouvé un déguisement de Coco Lapin à 75 $ que son mari allait revêtir pour la livraison. Mais en voyant le costume, elle s’est dit : tant qu’à l’avoir, aussi bien offrir des chocolats à d’autres enfants dans le quartier. Alors, elle a publié un message sur Facebook pour offrir ses volailles chocolatées.

«Finalement, c’est devenu complètement fou, les gens ont capoté!» raconte Mme Gignac.

Une flopée de parents qui n’avaient pas pu sortir pour acheter des chocolats comme d’habitude se sont mis à lui écrire. Elle a pris les noms, le nombre d’enfants, les adresses et les numéros de téléphone pour pouvoir texter les mamans et les papas quelques minutes avant l’apparition de Coco Lapin.

Dimanche matin, Mme Gignac et M. Cossette sont partis faire la tournée à 9h30. Annie Gignac conduisait et planifiait l’itinéraire avec le GPS, et son mari allait cogner aux portes. Il déposait les poules dans des petits sacs sur le perron. Les enfants surveillaient son arrivée à la fenêtre et criaient : «Maman, c’est le lapin! Maman, c’est le lapin!»

Parfois, Coco Lapin offrait même des chocolats aux enfants qui passaient dans la rue avec leurs parents ou aux p’tits voisins qui n’en revenaient pas de voir l’ami de Winnie l’Ourson à côté de chez eux.

«C’est comme une magie qu’on a pu mettre dans cette période difficile, dit Annie Gignac. Les enfants ne peuvent pas voir leurs grands-parents, ils ne peuvent pas fêter. Et là, Coco Lapin qui leur prépare une chasse aux œufs chaque année et qu’ils ne voient jamais, ben là, ils se sont dit : “Il existe pour vrai”. [...] Je pense que ç’a été mieux que le père Noël pour certains enfants.»

La mère d’une enfant atteinte de la fibrose kystique a écrit à Mme Gignac pour lui dire que sa fille avait été hospitalisée la journée où elle a reçu la poule en chocolat. «La seule façon qu’on peut lui donner un peu de joie, c’est de lui parler de Coco Lapin», a écrit la maman à propos de sa fille.

Annie Gignac est de nature dévouée. Dans son service de garde, elle travaille 60 heures par semaine et élève les enfants comme si c’était les siens. Quand sa mère de 70 ans est décédée dans le stationnement de l’hôpital Chauveau le 20 décembre 2018, elle s’est battue pour que le Bureau du coroner ordonne une enquête publique pour faire la lumière sur les défaillances de la couverture ambulancière dans la région de Québec.

Mais en confinement, il y a juste les chiens et les chats de Mme Gignac qui ont besoin d’elle. Et elle sent qu’il manque de sens à sa vie. «J’ai l’impression d’être inutile depuis que je ne travaille plus, dit-elle. [...] J’avais besoin de faire quelque chose pour les autres.»

Coincés à la maison, plusieurs ont le réflexe de prendre soin d’eux-mêmes. Ils se disent que c’est l’occasion où jamais de s’offrir du temps pour soi, d’en profiter pour lire de longs romans, regarder des séries en rafale, faire la grasse matinée. Mais au fil des semaines, un sentiment de vide peut leur plomber le moral.

Annie Gignac et Michel Cossette ont compris quoi faire quand ça arrive. Et la science est d’accord avec eux : pendant une crise, les personnes qui s’en sortent le mieux sont celles qui aident les autres.

Faire du bénévolat ou donner de l’argent à une cause, par exemple, libère des substances chimiques cérébrales qui nous font du bien. Les jours où ils se mettent au service des autres, les bénévoles ont des niveaux inférieurs de cortisol, l’hormone du stress, montrent également des études.

En ce temps de crise de la COVID-19, le Québec a amplement besoin de bénévoles, nous a dit le premier ministre François Legault. Mais ce n’est pas le seul moyen de se rendre utile. On peut s’assurer d’appeler les gens isolés, préparer des petits plats pour ceux qui ont le ventre creux ou livrer un peu de bonheur en forme de poules au chocolat.

Mme Gignac dit que la livraison lui a fait beaucoup de bien à elle aussi. Beaucoup de gens lui ont demandé : «Allez-vous le refaire l’année prochaine?»

Je parie que oui.

Marc Allard
Quatre questions pour ne pas devenir fou en confinement

Nous, les humains

Quatre questions pour ne pas devenir fou en confinement

CHRONIQUE / On a beau se dire que «ça va bien aller» et coller des arcs-en-ciel dans nos fenêtres, la crise de la COVID-19 est éprouvante.

On est cloîtré à la maison. On ne peut plus socialiser et bouger comment avant. On travaille avec les enfants qui se picossent en arrière-plan. Et on peut facilement passer nos journées devant des écrans à angoisser sur l’évolution de la pandémie ou à se comparer à nos amis Facebook qui ont l’air tellement épanouis malgré tout.

Avec ma blonde et mes enfants, on s’est fait une liste de quatre questions quotidiennes pour nous rappeler comment rester sains d’esprit pendant le confinement. Les voici.

Qui ai-je appelé? 

Le confinement nous empêche de voir nos familles, nos amis et nos collègues — sauf si on les croise par hasard l’autre côté de la rue. Ces jours-ci, personne n’est à l’abri de l’isolement social, notamment les 1,2 million de Québécois qui vivent seuls. Or, des scientifiques ont établi que l’isolement social nous fait courir le même genre de risque pour notre santé que si on fumait jusqu’à 15 cigarettes par jour.

C’est le temps où jamais de se servir du téléphone. Au moins une fois par jour, on prend l’appareil — ou Skype, Zoom ou Facetime —, et on appelle nos proches, mais aussi des gens avec qui on n’a pas parlé depuis longtemps. Un ami m’a dit : «je n’ai jamais parlé autant au téléphone». Pourquoi pas vous? Qui sait, vous rétablirez peut-être même le contact avec de vieux amis. 

De quelle façon ai-je bougé?

Le gym est fermé, les enfants ne peuvent plus aller dans les modules de jeux, on ne peut même pas jouer au hockey dans la ruelle. La tentation de faire la patate sur le divan est forte. Mauvaise idée : selon l’Organisation mondiale de la santé, la sédentarité renforce toutes les causes de mortalité, double le risque de maladies cardiovasculaires, de diabète et d’obésité et augmente les risques de dépression et d’anxiété, entre autres. 

Malgré le confinement, il reste plein de façons de bouger. Idéalement, allez dehors — le contact avec la nature fait du bien. Marchez, courez, faites du vélo. Mais respectez vos deux mètres de distance. Sinon, faites une petite routine d’exercices à la maison, du yoga en ligne ou pelletez la neige qui reste dans votre entrée — n’importe quoi qui fait pomper votre cœur. 

Qu’est-ce que j’ai réalisé? 

Un Tweet que j’ai lu récemment d’un humoriste américain : «Il est important de garder un semblant de routine quotidienne dans ces moments difficiles, donc je vais regarder mon téléphone, me masturber, ne pas sortir, et parfois prendre une guitare et la reposer immédiatement». C’est un des paradoxes de l’être humain : notre instinct de conservation de l’énergie tend à l’oisiveté, mais on est plus heureux quand on est occupé. 

Alors, si vous vous retrouvez avec beaucoup de temps libre à la maison, vaut mieux se fixer au moins un objectif pour la journée. Aujourd’hui, je vais repiquer mes semis. Aujourd’hui, je vais faire du pain. Aujourd’hui, je vais réparer mon vélo. C’est plus exigeant que de regarder une série sur Netflix, mais beaucoup plus satisfaisait. 

Comment ai-je relaxé? 

Ah non, j’ai des symptômes, est-ce que j’ai contracté la COVID-19? Combien de temps va durer le confinement? Comment vais-je survivre au télétravail avec les enfants à la maison? La crise du coronavirus est un pipeline de stress. Or, une surexposition au cortisol — l’hormone du stress — peut malmener notre corps : problèmes digestifs, maux de tête, problèmes de concentration, sommeil perturbé, anxiété, dépression. 

D’où la nécessité d’apprendre à relaxer. En la matière, un de vos meilleurs alliés est la respiration profonde. C’est un moyen éprouvé de se calmer le système nerveux. Inspirez par le nez en comptant jusqu’à quatre, puis expirez jusqu’à six. Sinon, évadez-vous : lisez, regardez un film, écoutez de la musique. On ne peut pas toujours être productif. 

Marc Allard
Le gardien de l’épicerie

Nous, les humains

Le gardien de l’épicerie

CHRONIQUE / L’homme de 75 ans s’est mis à faire des push-ups à l’entrée du Maxi de New Richmond, en Gaspésie. «J’ten forme, mon p’tit jeune, tu vas voir!» a-t-il lancé à l’agent de sécurité posté à l’entrée du supermarché.

À 49 ans, Jacques Proulx a effectivement 26 ans de moins que le vigoureux septuagénaire. Mais dans son uniforme d’agent de sécurité, Jacques s’est permis de dire à son aîné qu’avec la pandémie, il valait mieux qu’il revienne entre 7h et 8h — la plage horaire réservée aux aînés.

Après sa série de pompes et une courte argumentation avec Jacques, papi a fini par obtempérer. Mais avant de repartir, il a dit à l’agent de sécurité : «En tout cas, tu fais bien ta job. Mais je t’aime pas.»

C’est un drôle de détour professionnel pour Jacques. Normalement, ce technicien en équipement d’entraînement de L’Ancienne-Lorette répare des tapis roulants et des vélos stationnaires. Mais le 23 mars, il a été mis à pied, le temps que les Québécois recommencent à suer au gym. En parallèle, Jacques est aussi photographe; il fait des photos sportives, corporatives et événementielles. Mais ces trois secteurs sont «sur pause» depuis le début de la crise de la COVID-19.

«Tout a été coupé. Je suis un gars qui fait 90 heures semaine et je suis tombé à zéro!» dit cet hyperactif assumé.

Jacques a songé à profiter de cette période sans emploi pour faire des rénos à la maison. Mais en voyant passer l’annonce d’une agence de sécurité, il a été incapable de résister. L’agence l’a rappelé le lendemain. Es-tu prêt à aller travailler en Gaspésie? «J’y ai pensé pendant une demi-heure et j’ai dit oui.»

Six heures et demie de route plus loin, il enfilait un dossard jaune et orange et se postait à l’entrée du Maxi de New Richmond, un jeudi matin, à 6h30. Depuis, Jacques est le gardien du supermarché contre le coronavirus.

Tous les jours, il désinfecte les paniers, spouiche un nuage de Purrel dans la paume des clients, s’assure que les gens gardent deux mètres entre eux, avertit des familles qui viennent faire leurs courses à plusieurs de retourner dans l’auto et d’envoyer un seul délégué. Et, oui, il interroge les aînés suspects sur leur date d’anniversaire et le bien-fondé de leur visite.

Lundi, par exemple, un homme de 82 ans, le dos voûté, du mal à marcher, est venu avec sa fille. «Votre père n’a pas d’affaire ici, lui a dit Jacques. Il serait mieux d’attendre et vous, vous allez faire votre épicerie.»

«Là, raconte Jacques, la madame a dit — et c’est la pire des réponses que j’ai entendues — : “On ne le savait pas”.»

Jacques avait du «feu dans les yeux». Une file d’environ huit personnes s’étirait derrière eux. «Je lui ai dit : “Madame, c’est impossible. Si vous aimez votre père, vous le laissez chez vous et vous venez faire son épicerie”.»

L’octogénaire est finalement resté 10 minutes dans l’épicerie, puis il est reparti attendre dans l’auto. Soyons clairs : Jacques n’empêche pas les gens de 70 ans et plus d’entrer au Maxi. «Mais j’essaie de leur faire prendre conscience que ce n’est pas une bonne idée», dit-il.

Jacques a reçu plusieurs félicitations pour sa fermeté bienveillante. Une fois, il a rappelé à des clients de garder une distance de deux mètres entre eux. «Oui, je le sais, je suis infirmière!» lui a répondu une femme. «Je lui ai dit : “Merci pour ce que vous faites”, raconte Jacques. Et l’infirmière de me dire : “Merci, toi, pour ce que tu fais, c’est important”.»

Bon, la grande majorité des clients du Maxi respecte les consignes d’hygiène et de distanciation sociale. Mais Jacques croise quand même une dizaine de nonchalants par jour, le genre qui fait saliver le virus. Ces gens-là, a constaté Jacques, ne sont pas délinquants par opposition. Ils le sont par étourderie, par la force des habitudes ou parce qu’ils ont l’impression que les règles ne s’appliquent pas à eux, parfois pour d’étranges raisons.

Un monsieur, par exemple, lui a dit : «J’arrive du bois, ça fait trois semaines que je suis dans le bois.» Jacques a été bien obligé de l’informer que les autres n’y étaient pas pendant ce temps-là. 

En ces temps de pandémie, ceux qui se battent contre la petite bêtise humaine ont un rôle névralgique.

À New Richmond, Jacques est loin de chez lui et s’ennuie de sa blonde. Sauf qu’il a l’impression de travailler pour une cause plus grande que lui.

Sa blonde aussi a hâte à son retour. Mais elle l’a averti : «Quand tu vas revenir, je préfère que tu sois en quarantaine.»

Marc Allard
S'ils avaient su

Nous, les humains

S'ils avaient su

CHRONIQUE / Ils avaient l’air de trouver ça drôle. Lundi après-midi, je faisais des provisions de café au Nektar Caféologue avant que ça ferme. Derrière moi, un gars et une fille dans la vingtaine se bidonnaient en voyant les clients prendre leurs distances l’un de l’autre.

Je ne sais pas pourquoi — pourtant j’essayais de m’éloigner d’eux —, mais ils ont pensé que j’étais dans leur camp, que je trouvais moi aussi que les gens étaient paranos. 

Le gars a feint de se rapprocher de moi; je pensais qu’il allait me donner une bine, du genre : «bonne blague, hein?» En sortant, la fille m’a dit : «Les gens vont pouvoir vivre leur peur des autres en toute impunité», comme si la pandémie de COVID-19 était un grand complot xénophobe. J’ai trouvé ça tellement con que j’ai noté sa citation.

Clairement, ces deux-là trouvent que François Legault et Horacio Arruda s’énervent pour rien. Fini les rassemblements? Garder deux mètres de distance entre chaque personne? Les commerces fermés? Faudrait pas exagérer quand même…

C’est ce que beaucoup de gens en Italie se disaient, début mars, quand ils avaient à peu près de 2000 cas de COVID-19. Dans une vidéo qui a fait le tour du monde la semaine passée, le magazine The Atlantic a demandé à des Italiens ce qu’ils se seraient dit s’ils avaient su ce qui allait arriver 10 jours plus tard. 

Les Italiens se seraient dit de ne pas rire de leur mère qui leur suggérait de s’acheter un masque; de ne pas aller au gym comme d’habitude; de ne pas sortir le samedi soir; de ne pas penser que la jeunesse les immunisait contre la COVID-19. 

Et ils se seraient aussi dit : «Un énorme bordel est sur le point de se produire»; «Je suis sûr que tu as entendu parler du coronavirus, et je suis sûr que tu l’as sous-estimé»; «Il y a 10 jours, on avait 2000 personnes infectées. Maintenant, on en a 18 000. On a déjà dépassé les 1000 morts». 

À ce moment-là, au Québec, on pensait encore être épargné. On ne se serait jamais douté qu’elle puisse nous frapper avec tant de virulence. Pourtant, nous en sommes maintenant à plus de 1600 cas de COVID-19. Et nous voilà contraints de rester cloîtrés pour combattre le virus.

Pourquoi est-ce si difficile d’imaginer le pire? Parce que le jugement humain est affecté par un raccourci de l’esprit appelé le «biais d’optimisme» — une croyance erronée selon laquelle ça peut arriver aux autres, mais pas à nous.

Je vous avais parlé de ce biais il y a deux ans dans une chronique où je vous expliquais pourquoi on sous-estime presque toujours la facture de nos rénovations, en ignorant de prévoir les pépins et les «tant qu’à y être». 

Je vous citais aussi des études qui montrent que la plupart des gens surestiment leurs possibilités de réalisation professionnelle; s’attendent à ce que leurs enfants soient extraordinairement talentueux; s’imaginent vivre beaucoup plus longtemps que l’âge où ils meurent pour vrai (souvent par plus de 20 ans); et sous-estiment énormément leur probabilité de divorcer, de perdre leur emploi ou de souffrir d’un cancer.

Le biais d’optimisme sévit aussi en cette période de pandémie. Malgré l’augmentation exponentielle des infections et un taux de contagion plus grand que la grippe, il y a encore un sacré paquet de Québécois qui n’ont pas peur d’être infectés par la COVID-19. 

Cette semaine, un sondage Léger a montré que 86 % des Québécois estiment que la pandémie est une «vraie menace» et 89 % des Québécois disent pratiquer la distanciation sociale. Mais quand on leur demande s’ils craignent eux-mêmes de contracter le virus, ils sont juste 52 % à dire oui! Ça peut arriver aux autres, mais pas à soi. 

Le problème, c’est que cette impression d’invulnérabilité peut nous conduire à prendre moins de précautions, même si on respecte les ordres du gouvernement. On va au dépanneur pour acheter un paquet de gomme, on se lave les mains en vitesse après être allé à l’épicerie, on invite des amis à la maison quand même. 

Et c’est comme ça qu’on peut tomber dans le même piège que les Italiens de la vidéo. Alors je vous laisse sur leurs conclusions à propos de la pandémie : «On l’a sous-estimée. Vous n’êtes pas obligés de faire pareil. Restez à la maison».

Marc Allard
Les bons côtés du chaos

Nous, les humains

Les bons côtés du chaos

CHRONIQUE / Je suis maintenant père au foyer et télétravailleur. Depuis que le Québec est en quasi quarantaine, je divise mes journées entre ces deux rôles qui bardassent mes habitudes.

Ce n’est pas évident. Ma blonde et moi, on s’est patenté une alternance travail-famille difficile à suivre — même pour nous. On se tape dans la mite quand on échange les quarts de travail.

Les jours de semaine, je passe plusieurs heures par jour avec mes filles qui jouent dehors, font des exercices scolaires, du bricolage et regardent C’est pas sorcier. Le reste du temps, je fais des entrevues et j’écris tout seul dans un bureau. Pour moi qui travaille dans le bourdonnement de la salle de rédaction du Soleil depuis 15 ans, ce silence est assez perturbant.

Mais vous savez quoi? Il y a aussi de bons côtés à ce chaos.

Rassurez-vous, je ne porte pas de lunettes roses. Oui, comme beaucoup de monde, la pandémie m’angoisse. Je redoute que mes proches en souffrent et qu’on compte les morts par milliers au Québec, sans parler de la récession qui nous guette. Et je déteste l’isolement social auquel la COVID-19 nous astreint.

Mais dans toute cette perturbation, j’essaie de voir un peu de lumière pour ne pas déprimer. Et pour ça, je pense beaucoup aux avantages de la «discontinuité».

La COVID-19 est un moment historique de discontinuité. Notre quotidien n’a jamais été aussi secoué par une pandémie mondiale. Soudainement, les signaux qui déclenchent nos habitudes à la maison et au travail disparaissent ou s’entremêlent.

C’est déstabilisant. Mais c’est aussi une occasion de changer des habitudes que le feu roulant du quotidien nous décourage de rebrasser.

Il y a eu beaucoup de recherches sur ce que des chercheurs appellent la «discontinuité des habitudes». Une grève dans les transports en commun, un déménagement, une séparation, un changement de travail : tous ces bouleversements nous forcent à modifier notre routine et à expérimenter de nouvelles avenues.

Et souvent, constatent les chercheurs, ces changements nous incitent à réaligner nos habitudes avec nos valeurs.

La psychologue américaine Wendy Wood, qui se spécialise dans la recherche sur les habitudes, consacre un chapitre entier à la discontinuité dans son plus récent livre (2019) Good Habits, Bad Habits.

Elle écrit : «Notre vie comporte déjà de très nombreuses habitudes. Certaines dont nous sommes conscients, d’autres non; certaines qui ont atteint leur fin de vie utile, mais qui continuent de fonctionner, souvent invisibles et hors de l’esprit. Les grands événements de nos vies sont l’occasion de désencombrer nos habitudes [...]».

Je vous parlais récemment du «biais de communication de proximité». Du fait que les gens proches — couples, parents et enfants, vieux amis — perdent leur curiosité l’un envers l’autre, parce qu’ils se disent : «Je sais ce que tu vas dire».

C’est le temps où jamais d’engager les hostilités contre ce biais. Tout d’un coup, avec la pandémie, on se retrouve beaucoup à la maison, en couple et en famille. Alors, c’est le temps de s’écouter pour vrai, d’avoir ces longues discussions que la «vie normale» a tendance à asphyxier.

C’est aussi le temps d’essayer de nouvelles activités avec notre chum, notre blonde, nos enfants. Chaque année, ou presque, chez nous, on se désole de ne pas avoir pris le temps de faire nos semis pour le jardin communautaire. En fin de semaine, on va plancher là-dessus en famille. Avec leurs petits doigts, nos filles vont planter des graines de laitue, de concombre, de radis, de basilic et cie.

On devrait avoir le temps de les regarder pousser...

Marc Allard
Ne mangez pas le détergent

Nous les humains

Ne mangez pas le détergent

CHRONIQUE / Sur YouTube, on les voyait croquer des capsules de détergent à lessive. Ou les faire cuire dans des poêles à frire, puis les mâcher avant de cracher le savon.

Devenu viral quelque part en 2017, le Tide Pod Challenge était un cauchemar de relations publiques pour la multinationale Procter & Gamble (P&G), propriétaire de la marque Tide.

P&G avait investi plus de 150 millions $ en marketing pour promouvoir ses capsules de détergent. Avec ce produit, elle pensait être en mesure d’aller chercher 30 % du marché américain de détergent à lessive de 6,5 milliards $.

Mais voilà que des jeunes se filmaient en train de bouffer des capsules, puis publiaient leurs vidéos sur les réseaux sociaux et lançaient le défi à d’autres de les imiter.

Début janvier 2018, Santé Canada sonnait l’alerte ici aussi. «Il s’agit d’une situation préoccupante et nous rappelons aux Canadiens que l’ingestion de ces sachets peut rendre très malade ou causer la mort, mettait en garde l’agence de santé. Il ne faut jamais mettre de produits de détergents dans sa bouche.»

Devant l’ampleur du défi des capsules Tide, Procter & Gamble a réagi en employant le même genre de tactique qu’un parent aurait pu utiliser pour décourager son ado de prendre de la drogue. Elle a dit aux jeunes : «Ne le faites pas, c’est dangereux».

Le 12 janvier 2018, Tide a tweeté : «À quoi devraient servir les PODs Tide? À FAIRE LA LESSIVE, rien d’autre. [...] Manger une capsule Tide est une MAUVAISE IDÉE.»

Dans une campagne de pub diffusée sur les médias sociaux, P&G a même fait appel au joueur des Patriots de la Nouvelle-Angleterre Rob «Gronk» Gronkowski. L’ailier rapproché répond à une série de questions qui lui sont posées du genre : «Hey Gronk, est-ce une bonne idée de manger des capsules Tide Pods?» Et il répond toujours : «NON!»

Le problème, c’est que la pub s’est retournée contre Procter & Gamble. Les visites dans les centres antipoison américains se sont mis à augmenter. Alors qu’en 2016, il n’y avait eu que 39 cas d’adolescents qui avaient ingéré, inhalé ou absorbé des sachets de détergent, il y en a eu le double dans les 12 jours qui ont suivi la pub. Puis, en quelques mois, il y en a eu deux fois plus que les deux années précédentes réunies.

Bref, cette campagne de mise en garde s’est révélée un énorme fiasco.

Pourquoi?

Dans The Catalyst: How to Change Anyone’s Mind («Le Catalyste : comment faire changer d’idée n’importe qui»), un livre qui vient de sortir en librairie, le professeur de marketing Jonah Berger, de l’Université Wharton, en Pennsylvanie, revient en détails sur le Tide Pod Challenge.

Pour ce spécialiste de l’influence sociale, l’effet boomerang de la pub de Tide s’explique par un phénomène psychologique méconnu du grand public, mais que vous n’aurez sans doute pas de difficulté à reconnaître en vous-même : la «réactance».

La réactance est un état désagréable qui se produit quand les gens sentent qu’il ont perdu leur liberté ou qu’elle est menacée, explique Berger. «Et une façon de réaffirmer une impression de contrôle — de se sentir autonome — est d’adopter un comportement interdit : de texter en conduisant, de laisser le chien courir sur l’herbe, ou même de mâchouiller un Tide Pod.»

Dans un cours à l’université sur les dépendances, je me souviens d’avoir vu cette notion de réactance. La prof nous disait : n’essayez pas de convaincre un toxicomane de lâcher la drogue; écoutez-le et aidez-le à bâtir sa motivation à changer. Si vous poussez, il va se braquer.

Mais comme je l’ai lu plus tard et, comme le souligne Jonah Berger, nous sommes tous réactants, du moins à un certain degré. J’ai introduit l’expression chez moi depuis quelque temps et j’énerve beaucoup ma blonde avec ça. Quand je la sens réfractaire à un changement, je lui dis : «Ah! t’es tellement réactante!»

N’essayez pas ça à la maison. Mais sachez que c’est une notion très éclairante au quotidien. Ça vaut ce que ça vaut, mais j’ai observé que les gens moins réactants sont en général plus ouverts aux suggestions, aux opinions et aux humeurs — la joie, notamment — qu’on essaie de propager. 

Les gens très réactants ont tendance à s’opposer automatiquement, même s’ils sont d’accord avec vous. Ils reçoivent une bonne nouvelle, tu leur dis : «Hey, tu dois être content!» et ils répondent : «Bof, t’sais, moi...» C’est plus fort qu’eux : quand tu es trop affirmatif, ils ont l’impression que tu restreins leur liberté et ils trouvent le moyen de te contredire.

Avec eux, je constate qu’il est préférable de poser des questions neutres : «Comment tu trouves ça?» Au lieu de : «Tu dois être content!»

Mais bon, au-delà des différences individuelles, on est tous armés d’un dispositif antipersuasion. Le meilleur moyen d’échouer une tentative de persuasion est de bombarder quelqu’un d’arguments. «Pousser, dire ou juste encourager quelqu’un à faire quelque chose le rend moins susceptible de le faire», écrit Jonah Berger.

Solution? Il faut proposer des options. Avec les enfants, par exemple, au lieu de les forcer à manger un légume en particulier, on leur offre une sélection de légumes qu’on veut les encourager à découvrir. S’ils vont se faire vacciner, suggère Jonah Berger, on peut aussi leur poser une question : «Tu veux te faire vacciner dans le bras droit ou le bras gauche?»

Marc Allard
La patience d’un chef

Nous, les humains

La patience d’un chef

CHRONIQUE / Quand il était jeune, le chef Arnaud Marchand a passé de nombreux dimanches après-midis à ramasser les haricots dans le jardin familial et à les trier à la table de cuisine.

À l’approche de l’hiver, M. Marchand participait aussi au rituel familial de préparation de charcuteries — terrines, prosciutto, saucissons — à partir d’un cochon élevé par son grand-père. Et il mettait en pot les petits fruits et les légumes. 

«Ç’a fait partie de ma jeunesse», dit Arnaud Marchand, qui a grandi à Chalmazel, un village de 400 habitants dans la Loire, en France. «Je le vois différemment maintenant, mais on se battait pour ne pas y aller, pour ne pas avoir à équeuter les haricots». 

Aujourd’hui copropriétaire de Chez Boulay-bistro boréal et du comptoir Boulay, à Québec, Arnaud réalise à quel point il a été privilégié de participer à ces corvées alimentaires. C’est là que la passion de la cuisine a commencé à germer chez lui. Et c’est là aussi qu’il a développé une qualité qui a fait de lui un des chefs les plus réputés au Québec : la patience. 

Dans notre société de performance, de vitesse et d’instantanéité, la patience a quasiment l’air d’un anachronisme aujourd’hui. Après le diplôme, on veut gravir les échelons le plus vite possible et devenir patron presto. Au diable la compétence, c’est le salaire et le titre qui comptent.

Dans une certaine mesure, Arnaud Marchand le remarque aussi dans le monde de la cuisine. «Où les jeunes chefs sont pressés, c’est dans le temps d’apprentissage», dit-il. 

Dans le contexte de la pénurie de main-d’œuvre, un cuisinier peut sortir de l’école avec très peu de connaissances et toucher tout de suite un salaire de chef de partie à 18 $ de l’heure, note M. Marchand. «Mais ce qu’on va te demander, c’est de flipper des steaks et de cuire des frites, donc quelque chose de très basique», dit-il. 

À un salaire moins élevé, les jeunes chefs peuvent ranger leurs égos et recommencer à peu près à zéro dans une cuisine comme celle de Chez Boulay. Et là, des chefs vont leur montrer par exemple à faire des tâches plus complexes comme la cuisson sous vide, les charcuteries ou des découpes de viandes et de poissons, illustre M. Marchand. 

En France, Arnaud Marchand a appris la cuisine dans les écoles hôtelières pendant quatre ans. Ensuite, il a travaillé une décennie dans les cuisines, environ 60 heures par semaine, avant d’accepter un poste de sous-chef. 

À ses débuts dans le métier, M. Marchand était payé au mois et travaillait beaucoup avec les aliments bruts. Il avait beau avoir appris la cuisine pendant quatre ans, son ignorance culinaire restait immense. À un des restaurants où il travaillait, il devait désosser six agneaux par semaine. Dans un autre, il vidait, préparait et ficelait 10 poulets chaque matin. 

À un autre moment dans sa carrière, Arnaud Marchand a même choisi de reculer volontairement. «On m’offrait des postes plus haut et j’ai décidé de prendre moins haut avec un moins bon salaire parce que je savais que j’allais apprendre plus», dit-il.

Cette fois-là, il a donc quitté un hôtel où il était devenu sous-chef avec 30 cuisiniers sous ses ordres pour aller travailler dans un hôtel-restaurant en région où il gagnerait un salaire beaucoup plus maigre. Mais le chef à cet endroit possédait une technique exceptionnelle, alors Arnaud Marchand est parti le rejoindre. «Je trouvais que c’était lui qui allait me donner le plus de jus pour évoluer», dit-il. 

Maîtriser une discipline exige énormément de temps. Il y a une quarantaine d’années, les sociologues Herbert Simon et William Chase ont conclu que les grands maîtres d’échecs comme Bobby Fischer passaient au moins 10 000 heures à jouer aux échecs avant d’atteindre ce niveau. Dans les années 90, le psychologue suédois K. Anders Ericsson est parvenu à la même conclusion en étudiant les violonistes d’élite à Berlin.

Quand Arnaud Marchand a participé à la première saison de l’émission Les Chefs! à Radio-Canada, en 2010, il avait 29 ans, habitait au Québec depuis un an et était chef à la baie de Beauport. Je me souviens d’avoir regardé la compétition culinaire à l’époque et d’avoir eu l’impression que M. Marchand dominait outrageusement les autres aspirants-chefs. 

Combien d’heures de cuisine avait-il alors derrière le tablier? Environ 30 000 heures, estime M. Marchand. «Après 10 ans de pratique, je commençais à être bon», dit-il. 

Arnaud Marchand a finalement terminé deuxième aux Chefs!, derrière Guillaume Cantin. Mais Jean-Luc Boulay, qui est juge à l’émission, l’avait remarqué. En 2012, il lui a proposé de devenir copropriétaire de Chez Boulay-bistro boréal, puis du comptoir Boulay. 

Maintenant patron, Arnaud Marchand tient à former ses jeunes chefs en continu dans ses restaurants, notamment par des ateliers. Il croit que peu importe leur talent à l’arrivée, tous ont le potentiel de faire un grand bond en avant s’ils sont bien accompagnés. 

M. Marchand incite aussi les jeunes chefs à être patients envers eux-mêmes. «Surtout faut pas courir pour monter un grade, ça va se faire en fonction de chaque personne», dit-il. «Brûle pas les étapes». 

Marc Allard
Je sais ce que tu vas dire

Nous, les humains

Je sais ce que tu vas dire

CHRONIQUE / Dimanche matin, un jeune couple est attablé dans un resto pour le brunch. Ils sont assis juste à côté de nous. Il mange sa crêpe aux bleuets, elle mange ses oeufs et son bacon. Ils ne se parlent presque pas. 

Souvent, elle jette un oeil à son cellulaire. À un moment, il se tanne et saisit l’appareil. «Ok, ok», lui dit-elle avant de le ranger. Mais ça ne change rien, ils continuent de se remplir la panse en silence. 

Peut-être qu’ils s’étaient chicanés avant d’arriver, peut-être qu’ils venaient de recevoir une mauvaise nouvelle, je ne sais pas. Mais je vois souvent des couples au resto qui mangent presque en silence, et je trouve ça infiniment triste. Me semble que l’amour rancit quand on n’a rien à se dire.

Mais ce n’est pas tout de se parler, encore faut-il écouter. Il y a beaucoup d’amoureux qui échangent un flot incessant de paroles et de textos, mais qui ont le sentiment persistant de ne pas se comprendre. 

Quelques années de dialogues de sourd plus tard, les partenaires sont sur le bord du précipice. Ils vont en thérapie de couple. Et s’étonnent de voir l’autre si malheureux. Coudonc, t’étais où tout ce temps-là? 

Dans son livre You’re Not Listening: What You’re Missing and Why It Matters (Tu n’écoutes pas : ce que tu manques et pourquoi c’est important), publié fin janvier, la journaliste Kate Murphy met le doigt sur un grand paradoxe des relations interpersonnelles. 

Plus nous nous sentons proches de quelqu’un, moins nous sommes susceptibles de l’écouter attentivement, souligne-t-elle. Des chercheurs en psychologique sociale ont démontré ce phénomène dans plusieurs expériences. Et ils lui ont donné un nom : le biais de communication de proximité (ma traduction imparfaite de closeness-communication bias).

Dans un savoureux passage du livre, Kate Murphy raconte sa rencontre avec la psychologue Judith Coché, thérapeute de couple depuis 35 ans. Elle lui demande pourquoi tant de gens ont l’impression de ne pas être compris par la personne qui dort à côté d’eux. 

C’est simple, lui répond Coché. Les gens dans les relations à long terme perdent leur curiosité l’un envers l’autre. Ils se persuadent qu’ils connaissent leur partenaire par cœur. Et ils n’écoutent pas vraiment, parce qu’ils se disent : «je sais ce que tu vas dire».

Le même réflexe est à l’œuvre quand une mère ou un père ne prend pas le temps d’écouter son enfant ou son ado, comme s’ils pouvaient toujours deviner le fond de leur pensée. Trop pressé de suggérer une solution, le parent ne laisse pas à son rejeton le temps d’exposer son problème. Et après, il s’étonne qu’il se confie à quelqu’un d’autre. 

«C’est comme si quand on avait une connexion avec quelqu’un, on assumait que ça allait toujours durer, écrit Kate Murphy. Or, la somme de nos interactions et de nos activités quotidiennes nous façonne continuellement et ajoute des nuances à notre compréhension du monde, alors personne n’est le même qu’hier, pas plus que celui qu’on est aujourd’hui sera identique à celui de demain.»

Craignant de souffrir de biais de communication de proximité, moi aussi, j’ai demandé à ma blonde, cette semaine, d’évaluer la qualité de mon écoute. J’ai été heureux de constater que l’amour la rend encore aveugle et peut-être un peu sourde.

Elle estime que je l’écoute attentivement 85 % du temps. «Sauf quand t’as un cellulaire proche. Ou un journal», m’a-t-elle précisé. Ce qui est très rare, sauf entre 7h et 23h. 

Alors, mon devoir no1 pour apprendre à bien écouter : éliminer les distractions. Ensuite, il ne s’agit pas juste d’entendre ce que l’autre a à dire. L’écoute a aussi beaucoup à voir avec notre capacité à refléter clairement la pensée de l’autre, souligne Kate Murphy. 

Chaque fois qu’on écoute délibérément, ajoute la journaliste, on acquiert un peu plus de sagesse et on bâti des relations plus solides. C’est convaincant, je trouve. Mais si vous n’êtes pas d’accord, je vous écoute. 

Marc Allard
Êtes-vous votre pire critique?

Nous les humains

Êtes-vous votre pire critique?

CHRONIQUE / «Je suis tanné d’être moi-même.» Entre les papadums et le poulet tandoori, votre ami lâche cette pointe d’autoflagellation dans son resto indien préféré. 

Il vous confie que sa carrière stagne, que son couple se fane, qu’il a de la misère à payer le minimum sur sa carte de crédit. Selon lui, il y a une cause commune à tous ces problèmes : lui-même.

En buvant un thé noir, votre ami — appelons-le Nicolas — blâme sa paresse, sa personnalité introvertie, son impulsivité financière. En bon ami, vous prenez le temps de l’écouter. Mais vous le trouvez très dur envers lui-même.

Vous lui rappelez que son milieu de travail est très compétitif, que la santé de son couple ne dépend pas juste de lui, qu’il a déjà remboursé une bonne partie de ses dettes.

En sortant du resto, Nicolas se sent mieux. Il vous serre dans ses bras — ce qui n’est pas dans son registre habituel d’affection. Finalement, il est un peu moins tanné d’être lui-même.

Maintenant, imaginez que Nicolas, c’est vous.

Auriez-vous fait preuve d’autant de compassion envers la personne qui porte vos empreintes digitales? Auriez-vous enlevé un peu de poids sur vos épaules en vous disant que non, ce n’est pas juste de votre faute?

Probablement pas, parce que vous êtes sûrement beaucoup plus intransigeants avec vous-mêmes qu’avec les autres. Vous êtes votre pire critique.

Professeure de psychologie à l’Université du Texas à Austin, Kristin Neff s’est beaucoup intéressée à l’autoflagellation. Elle a aussi été la pionnière de la recherche scientifique sur son antidote : l’autocompassion.

Dès les premières pages de son livre «S’aimer : comment se réconcilier avec soi-même» (2013), elle affirme que la majorité des gens se montrent «extrêmement durs avec eux-mêmes». Ils ne se trouvent jamais assez beaux, intelligents, drôles, riches, etc. En se comparant aux autres, ils découvrent toujours un maudit fatiguant qui les surclasse.

Dans le rayon croissance personnelle, vous trouverez des piles de livres qui vous suggéreront de renforcer votre estime de vous. Mais ce concept est très contesté en psychologie.

Ces dernières années, souligne Kristin Neff, les chercheurs ont dénoncé certains pièges rattachés au développement et à la conservation de l’estime de soi : narcissisme, égocentrisme, arrogance, préjugés, attitudes discriminatoires, etc. Bref, un connard peut s’adorer quand même.

Inspirée par la tradition bouddhiste, l’autocompassion est apparue à la professeure Neff comme «une alternative salutaire à cette quête incessante de l’estime de soi», écrit-elle dans son livre. «Pourquoi? Parce qu’elle protège, elle aussi, des coups du jugement négatif sur soi, mais sans qu’il soit nécessaire de se croire parfait ou hors du commun.»

Dans les mots de la professeure Neff, compatir signifie «accepter et discerner clairement la souffrance». Cela suppose une attitude bienveillante envers ceux qui souffrent «afin qu’émerge l’envie de leur venir en aide, d’alléger leur peine». Et c’est aussi vrai pour la compassion envers soi-même.

Est-ce que ça veut dire qu’on s’apitoie sur son sort? Non. L’autocompassion permet au contraire de ne pas escamoter la première étape, essentielle, qui consiste à reconnaître sa souffrance. À partir de là, on peut prendre les moyens pour aller mieux.

Les recherches de Kristin Neff et d’autres chercheurs ont d’ailleurs montré que la compassion envers soi-même rend les gens plus résilients, c’est-à-dire plus aptes à se relever après une jambette du destin.

Dans son plus récent livre sur la résilience, le neuropsychologue Rick Hanson estime que l’autocompassion nous lie au reste de l’humanité : «On souffre tous, on fait tous face à la maladie et à la mort, on perd tous des gens qu’on aime. Nous sommes tous fragiles.»

Et il cite un passage formidable d’une chanson de Leonard Cohen (Anthem, en 1992). Le poète dit qu’il y a une craque dans tout, et que c’est par là qu’entre la lumière. There is a crack, a crack in everything / That’s how the light gets in.

Marc Allard
La psychologie de la soie dentaire

Nous, les humains

La psychologie de la soie dentaire

CHRONIQUE / Chaque fois que je vais chez le dentiste, je fais une fausse promesse. L’hygiéniste dentaire me demande si je vais prendre l’habitude de passer la soie dentaire et je réponds quelque chose comme «vous allez voir, cette fois, ça va être la bonne!»

D’habitude, ça part en force. La première semaine, je récure tous les soirs les interstices de mes dents. Je suis fier de mon assiduité et je me vois déjà déclarer victoire à l’hygiéniste. 

Mais dans les semaines suivantes, mon engagement finit toujours par s’échouer quelque part sur l’île des promesses perdues. Je pense à la soie une fois, puis j’oublie plusieurs soirs, j’y repense à une ou deux reprises, puis le fil de soie dentaire reste là à m’attendre en vain le reste du mois. 

Quand l’hygiéniste dentaire fait le point six mois plus tard, je n’ai d’autres choix que d’avouer mon indiscipline. 

Or, cette fois, je vous jure, c’est la bonne. Depuis le début 2020, chaque soir, tout de suite après m’être brossé les dents, je passe la soie dentaire. Dès que j’ai rangé le dentifrice, j’empoigne le fil dentaire et je m’astreins à la besogne. 

Qu’est-ce qui changé? Je suis devenu un adepte d’une technique très efficace qui peut s’appliquer à une foule d’habitudes que vous souhaitez adopter. Ça s’appelle «l’empilage». 

C’est simple : vous prenez une habitude déjà installée et vous en empilez une autre par-dessus. L’ordre de la séquence est ultra important. 

Au début des années 2010, des chercheurs ont mené une petite expérience auprès d’une cinquantaine de Britanniques qui passaient la soie dentaire en moyenne 1,5 fois par mois. Ils ont demandé à la moitié des participants de passer la soie dentaire avant de se brosser les dents le soir et à l’autre moitié de passer la soie dentaire après le brossage de dents. 

Durant un mois, les participants se faisaient rappeler de passer la soie dentaire et devaient confirmer s’ils l’avaient fait par texto. En moyenne, les deux groupes l’ont passé environ 24 fois durant le mois. Mais les chercheurs sont plus rusés que ça : ils voulaient surtout savoir ce qui arriverait après l’expérience. 

Huit mois tard, le groupe qui passait la soie dentaire après s’être brossé les dents le faisaient encore environ 11 fois par mois. En revanche, ceux qui passaient la soie dentaire avant de se brosser les dents ne le faisaient presque plus — à peine une fois par semaine... 

Le groupe «perdant» a échoué à adopter l’habitude pour une raison qui apparaît évidente après-coup : ils n’avaient associé aucun signal à la soie dentaire. En passant la soie dentaire avant de se brosser les dents, ils devaient s’en remettre uniquement à leur mémoire. 

À l’inverse, le groupe «gagnant» s’est appuyé sur une habitude déjà intégrée (se brosser les dents) pour donner le signal à une nouvelle habitude (passer la soie dentaire). 

Mais bon, si la soie dentaire n’est pas votre truc, sachez que l’empilage fonctionne pour un tas d’autres bonnes habitudes. 

Chaque soir, par exemple, je mets mon téléphone en «mode avion» avant de me coucher. Pas besoin d’y penser, c’est automatique. Mais depuis quelques mois, j’«empile» une autre habitude par-dessus : j’en profite pour recharger la batterie de mon cellulaire pendant la nuit. Maintenant, il ne me lâche plus au milieu de la journée. 

Depuis quelques semaines aussi, j’essaie un nouvel empilage matinal. Pendant que mes filles déjeunent au comptoir, ma blonde et moi on prépare leurs lunchs. Mais au lieu de tout ranger après, je prépare aussi mon lunch et je le place sur le pas de la porte. Comme ça, je ne l’oublie pas et mon budget resto du midi diminue. 

Les combinaisons d’habitudes sont infinies. Mais pour être empilées, elles doivent être compatibles. Ne pensez pas que vous irez jogger chaque fois que vous avez fini de faire la vaisselle. Il y a peu de chance que ça s’enchaîne avec fluidité, à moins que l’odeur du savon à vaisselle vous donne une furieuse envie de courir… 

La compatibilité des habitudes empilables est habituellement évidente. Vous le faites probablement déjà sans vous en rendre compte. Sinon, c’est peut-être le temps d’en faire l’essai. Une suggestion comme ça : commencez par la soie dentaire.

Marc Allard
Ce qui capte votre attention

Nous, les humains

Ce qui capte votre attention

CHRONIQUE / Les patrons de RDS ont dû déboucher le mousseux en voyant les chiffres. Dimanche soir, plus de 1 643 000 téléspectateurs ont syntonisé la chaîne sportive pour regarder le Super Bowl, un record.

C’était un mouvement de masse épatant dans le monde télévisuel québécois. Par rapport à l’an dernier, c’est 661 000 Québécois de plus qui ont visionné la finale de la NFL. 

Évidemment, ces nouveaux téléspectateurs ne se sont pas découvert une passion soudaine pour le football américain. Non, ils voulaient voir notre héros local, Laurent Duvernay-Tardif, soulever le trophée Vince-Lombardi avec les Chiefs de Kansas City. Et ils ont été comblés. 

Dans les médias, on a parlé de l’effet «Laurent Duvernay-Tardif» sur les cotes d’écoute de RDS. Mais à titre de chroniqueur sur le comportement humain, permettez-moi aussi de souligner qu’il s’agit là d’une démonstration éclatante de la force de l’«égoïsme implicite», cette tendance qu’on a à préférer ce qu’on associe à nous-mêmes. 

Soyez honnêtes, qu’est-ce que vous regardez en premier quand quelqu’un fait circuler une photo de groupe dans une fête? Si vous êtes comme la plupart des gens, votre regard se porte automatiquement sur vous et votre mèche de travers. 

C’est un cliché, mais c’est souvent vrai pareil : ce qui intéresse les gens le plus, c’est eux-mêmes. Et par là, je ne veux pas juste dire votre «moi-moi», mais aussi votre «moi collectif», celui qui vibre quand un Québécois gagne un Super Bowl pour la première fois de l’histoire.

Bien sûr, on peut se désoler de ce nombrilisme et se dire qu’on devrait être capables de s’intéresser à autre chose que soi. Je suis bien d’accord. Mais l’égoïsme implicite est la plupart du temps inconscient. Il émoustille notre attention sans trop qu’on le sache. 

Dans son livre Pré-Suasion : Le pouvoir de l’influence commence avant qu’on ait prononcé le premier mot (2016), le psychologue social Robert Cialdini en recense plusieurs exemples fascinants. 

Des chercheurs ont par exemple montré que des personnes qui apprennent qu’elles ont le même prénom, sont nées le même jour ou sont venues au monde au même endroit ont tendance à s’apprécier davantage, ce qui les incite ensuite à s’entraider et à coopérer plus souvent. Même chose pour les clients potentiels à un programme de remise en forme physique : s’ils apprennent que leur moniteur est né le même jour qu’eux, ils sont plus enclins à s’inscrire.

De manière plus inquiétante, des chercheurs ont montré que les jeunes femmes sont deux fois plus susceptibles de devenir «amies» sur Facebook avec un homme qui les contacte s’il affirme être né le même jour qu’elles. Une étude a montré que, dans les pays en voie de développement, les entreprises ont plus de chances d’obtenir un prêt sur un site de microfinancement si les entrepreneurs ont les mêmes initiales que les employés qui accordent la somme... 

Les as du marketing n’hésitent pas à titiller notre nombrilisme. Dès 2011 en Australie, et par la suite un peu partout dans le monde, y compris au Canada, Coca-Cola a lancé sa campagne publicitaire «Partagez un Coke». Sur ses bouteilles, la compagnie a échangé son logo emblématique pour les prénoms plus populaires du pays concerné. Au Québec, le logo était par exemple substitué par Alexandre, Brigitte, Christian ou Josée.

La campagne a connu un succès monstre. Après 11 ans de pertes, Coca-Cola a réussi en 2014 à redresser ses ventes sur son principal marché, les États-Unis. 

Ce que ça signifie pour vous? Au moins deux choses. 

Comme consommateur, on peut se méfier de notre sensibilité à la personnalisation. Je ne voudrais pas boire plus d’eau gazéifiée sucrée au glucose-fructose parce que le logo de Coke a été remplacé par mon nom sur la bouteille, mais je sais que je pourrais être plus tenté. 

À l’inverse, on a tous avantage à exploiter l’égoïsme implicite quand on cherche à faire plaisir à quelqu’un. Il n’y a rien de plus ennuyant qu’un cadeau dépersonnalisé — un balai à neige, mettons. Oui, c’est pratique. Mais maudit que c’est plate à recevoir... 

Marc Allard
Des amis très proches

Nous, les humains

Des amis très proches

CHRONIQUE / C’est votre anniversaire et tous vos amis sont réunis pour trinquer à votre santé. Vous les observez autour de l’îlot de cuisine, un verre de vin à la main, et vous réalisez soudainement à quel point votre bande est disparate.

Il y a des extravertis et des introvertis, des hyperactifs et des pantouflards, des consciencieux et des botcheux, des optimistes et des pessimistes, etc. Ils ont tous des caractères et des attraits différents. Mais quel est le dénominateur commun qui les unit à vous? 

Je vais être plate ici et bousculer un peu votre impression de libre arbitre. Mais ce qui vous unit probablement le plus à tous ces amis, c’est la proximité. 

Au début des années 50, des chercheurs dirigés par Leon Festinger ont mené une étude devenue un classique en psychologie sociale. Ils ont suivi le parcours amical de 260 jeunes militaires mariés alors qu’ils s’établissaient dans une résidence universitaire du Massachusetts Institute of Technology (MIT) après avoir servi dans l’armée. 

Les locataires ont été assignés au hasard dans un immeuble de deux étages au début de l’année scolaire. Les chercheurs ont mesuré la distance entre la porte de chacun des appartements. Puis, ils ont attendu de voir qui deviendrait ami avec qui.

Les étudiants ne sont pas devenus amis au gré de leurs rencontres et de leurs affinités. Non, ils étaient beaucoup plus susceptibles de devenir amis avec ceux qui habitaient à côté de chez eux ou dans le même couloir. Et ils avaient tendance à bouder les gens qui habitaient à un autre étage. 

Les résidents séparés d’à peine 180 pieds ne se liaient jamais d’amitié. Ceux qui habitaient les appartements au bout des corridors étaient moins populaires parce qu’ils croisaient moins de passants. Les seuls étudiants qui devenaient amis avec leurs camarades de l’étage au-dessus étaient ceux qui habitaient près des cages d’escalier. 

À bien y penser, mon parcours amical ressemble un peu à ça aussi. Au primaire, j’étais ami avec mes p’tits voisins et mon meilleur ami était dans ma classe. Au secondaire, ma gang d’amis était mon équipe de volleyball. Au cégep et à l’université, mes amis étaient inscrits dans mon programme. 

Je ne cherchais pas plus loin, en quête des potes parfaits. Je me satisfaisais de ceux qui étaient juste là, à côté de moi.

Plus tard, en déménageant à Québec, je me suis fait plusieurs amis parmi mes collègues au Soleil. Et mon coloc est devenu un des meilleurs amis. Maintenant, la plupart de mes nouveaux amis sont des parents d’enfants qui vont à la même école primaire que mes rejetons. Et parmi eux, les deux gars que je vois le plus souvent habitent à deux pas de chez moi! 

Devant l’implacable force de la proximité, on peut être cynique et se dire qu’on ne choisit pas vraiment ses amis. Ou, au contraire, on peut remercier le hasard de les avoir placés pas loin de chez soi. 

Bien sûr, la personnalité compte aussi pour beaucoup. Si vous ne partagez aucune activité ou intérêt avec votre voisin ou que son tempérament vous pompe l’air, la probabilité qu’une amitié naisse entre vous frise le zéro. Mais s’il y a des affinités, ça devient plus plausible. Et la distance devient un avantage. 

On aime ce qu’on répète; le seul fait d’être en présence d’une autre personne à répétition nous conduit à l’apprécier davantage. C’est un phénomène reconnu en psychologie qui s’appelle «l’effet de familiarité». 

Alors, si vous vous sentez seul, déménagez à un endroit où il y a des gens avec qui vous êtes susceptibles d’avoir des affinités et choisissez un lieu stratégique : un condo qui donne sur une ruelle animée, un appartement près d’une entrée partagée, une maison près d’un parc. Ou inscrivez-vous à une activité qui vous branche et vous donne la possibilité de revoir vos amis potentiels à une fréquence régulière. 

La proximité sera votre alliée. 

Marc Allard
«Opération shape de plage»

Nous, les humains

«Opération shape de plage»

CHRONIQUE / Si tout va comme prévu, j’aurai regagné ma paillasse d’ici la fin de l’année.

Depuis ma chronique sur mes douze mois de résistance à la malbouffe, vous avez été nombreux à me poser la question : «as-tu perdu du poids?» 

La réponse est «oui». J’ai délesté ma charpente d’environ 5 livres. Je flotte maintenant dans mes vieux jeans de 34 de tour de taille. J’ai dû racheter quelques paires à 32 et je n’ai pas besoin de prendre une grande respiration avant de les attacher. 

C’est tout? Cinq livres pour un an à dire non au sucre et à la friture? 

Ouais, finalement, j’aurais peut-être dû suivre un vrai régime... Une étude menée par les chercheuses Rena Wing et Suzanne Phelan a montré qu’une personne obèse qui suit assidûment un programme de perte de poids peut s’attendre à perdre entre 15 et 20 livres... en six mois. 

Mais une fois le régime terminé, que se passe-t-il? Cinq ans après avoir pris part à un programme typique de perte de poids, seulement 15 % des participants avaient réussi à ne pas reprendre ne serait-ce que 10 livres. La vaste majorité était de retour à la case départ ou avait repris du bide. 

Bref, les pronostics ne sont pas réjouissants. Quelque part en 2020, mon dad bod devrait ressurgir, et je pourrai dire que j’ai un point commun avec Leonardo DiCaprio.

Le tour de taille n’est pas juste une préoccupation superficielle. Quand on a des kilos en trop, c’est comme si on devait transporter un sac de patates avec nous toute la journée. C’est plus dur pour le cœur, les articulations et notre corps en général. 

Perdre du poids peut mettre fin aux douleurs articulaires, réduire le risque de crise cardiaque et d’accident vasculaire cérébral, augmenter notre niveau d’énergie et nous protéger contre plus de 50 maladies chroniques, notamment les maladies cardiaques, le diabète et certains cancers.

Il y a quelques années, après les indulgences du temps des Fêtes, mon père, mon frère et moi avions créé un groupe Facebook intitulé, en blague, «Opération shape de plage». On avait promis de manger mieux, de bouger plus et de se faire un peu de muscle. Comme photo du groupe, on avait mis David Beckham sur la plage, qui sortait de la mer, ruisselant d’eau salée. 

Au final, Beckham n’a eu aucune compétition. On avait tous abandonné nos résolutions après un mois. On avait plus une shape de ballon de plage. 

Nous voici en janvier 2020, après mon année sans malbouffe. J’ai maintenant un «poids santé». Mais comment le garder?

Dans ma première chronique de l’année, je vous ai dit que la clé de la persistance se trouvait dans les habitudes, ces comportements qui se répètent automatiquement sans qu’on ait à y penser. Selon une étude de Wendy Wood, professeure de psychologie à l’Université de la Californie du Sud, nous passons 43 % de notre journée à faire des choses sans y penser.

La professeure Wood estime qu'une des stratégies les plus efficaces pour changer une habitude est d’en substituer une pour une autre. Par exemple, durant mon année sans malbouffe, j’ai remplacé ma tendance à collationner avec des cochonneries de la machine distributrice par l’ingestion fréquente de noix. Ma consommation d’amandes, d’arachides, de cajous et de noix du Brésil a enregistré une hausse spectaculaire à la place des chips. 

Ces temps-ci, j’essaie de remplacer mon habitude de prendre une bière le soir en buvant de l’eau gazéifiée, la semaine du moins. Je retrouve la même sensation agréable de «pétillant», sans les calories qui vont avec mon habituelle IPA. 

Bon, ce n’est pas encore à point. Mais il faut de la persévérance avant qu’une habitude roule toute seule. En moyenne, une habitude prend plus de 66 jours pour se former, a montré une étude de la University College de Londres. Des habitudes plus intensives, comme l’activité physique, prennent quant à elles environ 84 jours pour se former. Je travaille là-dessus... 

Bref, je ne sais pas si l’opération shape de plage va réussir cette année. Mais j’ai un peu plus d’espoir. Je vais changer la photo de Beckham pour celle de Leonardo DiCaprio. Paraît qu’il s’est remis en forme...

Marc Allard
Pardonner sur l’oreiller

Nous, les humains

Pardonner sur l’oreiller

CHRONIQUE / Quand je n’arrive pas à m’endormir, j’utilise habituellement trois trucs qui ne fonctionnent pas. Je change mon oreiller de bord, je me couche sur le côté ou je compte jusqu’à 300.

Presque toujours, le sommeil finit par se pointer d’une autre façon — je ne sais pas trop comment, je ne suis jamais témoin de mon endormissement. 

Entre-temps, toutefois, ces pans d’insomnie m’apparaissent très longs. La dernière fois que ça m’est arrivé, j’aurais eu le temps de lire au moins deux chapitres du livre de Matt Walker, Pourquoi nous dormons : le pouvoir du sommeil et des rêves, ce que la science nous révèle... 

En 2020, je vais tester une nouvelle stratégie, cette fois appuyée par la science. Je vais apprendre à pardonner avant de dormir. C’est le magazine Greater Good, de l’Université Berkeley, en Californie, qui m’a mis sur la piste dans son palmarès 2019 des percées de la science du bien-être. 

Une équipe de chercheurs a demandé à 1423 adultes américains d’évaluer la probabilité qu’ils pardonnent aux autres de leur avoir fait du mal ou se pardonnent eux-mêmes d’avoir fait une gaffe majeure. Les participants ont aussi été questionnés sur leur quantité et leur qualité de sommeil, devaient évaluer leur niveau de santé physique et à quel point ils étaient satisfaits de leur vie. 

Les résultats de l’étude suggèrent que les personnes qui pardonnent davantage dorment mieux et plus longtemps. Ils suggèrent aussi que les gens qui pardonnent ont une meilleure santé physique et son plus satisfaits de leur vie. Se pardonner à soi-même améliore le sommeil, mais pardonner aux autres encore plus. 

Le pardon «peut aider les individus à laisser derrière eux les regrets et les offenses de la journée passée et offrir un tampon important entre les événements de la journée lorsqu’on est éveillé et l’amorce et le maintien d’un sommeil sain», ont écrit les chercheurs, dirigés par Loren Toussaint. 

Selon eux, le fait de pardonner aux autres et à soi-même pourrait atténuer les émotions négatives comme la frustration et le regret et nous aider à cesser de ruminer. 

Sur l’oreiller, il nous arrive tous de repasser les moments qui nous ont secoués dans la journée. Mais il semble qu’une tête encombrée soit moins disposée à s’assoupir.

La recherche a cependant montré qu’il est inutile d’essayer de chasser une pensée de son esprit. Le psychologue Daniel Wegner a notamment demandé à des participants à une étude de ne PAS penser à un ours blanc pendant cinq minutes. Ils devaient sonner une cloche chaque fois qu’ils échouaient à supprimer cette pensée. En moyenne, ils ont sonné la cloche cinq fois, soit à peu près une fois par minute!

En pardonnant, on fait l’inverse. On dit bienvenue à la rancune, on observe pourquoi elle est là, puis on choisit de lâcher prise. Et c’est peut-être à ce moment qu’on tombe des bras de Morphée : quand on lâche prise. 

L’étude de Toussaint et ses collègues ne permet pas de conclure à un lien de cause à effet. Elle ne prouve pas que le pardon cause un meilleur sommeil — juste que les gens qui ont tendance à pardonner plus facilement sont aussi ceux qui dorment le mieux. 

Sachant que le sommeil est un des trois grands piliers, de la santé — avec l’alimentation et l’activité physique —, ça vaut peut-être la peine d’essayer de pardonner pour mieux dormir, non? Qui sait, vous ferez peut-être même de plus beaux rêves... 

*****

Au sujet de la poutine

Vous avez été nombreux à m’écrire à propos de ma résolution de ne pas manger de malbouffe en 2019. Vous aviez encore plusieurs questions auxquelles je n’ai pas répondu dans ma première chronique, notamment au sujet du poids et de la santé. J’y répondrai dans ma chronique de la semaine prochaine. Merci aussi de toutes vos suggestions de restos pour la poutine.

Marc Allard
J’ai mérité ma poutine

Nous, les humains

J’ai mérité ma poutine

CHRONIQUE / Il y a un an, j’ai promis dans cette chronique que je ne mangerais pas de malbouffe en 2019.

Ai-je tenu ma promesse? Oui, à quelques exceptions près. 

Cet automne, j’ai succombé au pain à la citrouille de ma blonde. À l’occasion, je me suis autorisé de la pizza et des hamburgers faits avec des ingrédients de bonne qualité. Et, en vacances aux Îles-de-la-Madeleine, j’ai été incapable de refuser la pointe de tarte qui m’a été servie par des Madelinots qui nous ont si gentiment reçus. 

Sinon, j’ai été incorruptible. 

Durant 365 jours, j’ai résisté au roucoulement de la malbouffe dans ma propre maison. Les croissants au centre de la table le samedi matin; les chips sur le comptoir pendant la bière de fin d’après-midi; les biscuits aux pépites de chocolat qui sortent du four; les frites de take-out qui diffusent leurs effluves au rez-de-chaussée; la cargaison de bonbons que les enfants ramassent à l’Halloween ; les restes de bûche de Noël...

J’ai aussi trimballé mon abstinence chez ma famille, mes amis et au resto, où j’ai dit non merci à une armada de desserts, chaque fois un peu mal à l’aise : «Ah, ouin, c’est parce qu’au début de l’année, j’ai pris une résolution...». Souvent, mes filles finissaient par l’expliquer à ma place: «papa, il ne mange plus de sucre».

Certains diront que j’ai échoué, sachant que je me suis autorisé de rares exceptions. D’autres objecteront que la malbouffe est un concept trop flou et que ma promesse était bidon de toute façon. 

Peu importe, j’ai l’impression d’avoir tenu bon. Quand je repense à ces innombrables occasions où je me suis abstenu, alors que j’aurais pu grignoter des chips en paix, gober une Snickers vite fait ou me taper une poutine incognito au Ashton, oui, je peux dire : «mission accomplie».

Mais bon, à la limite, on s’en fout. Ce n’est pas tant le résultat qui compte que ce que j’ai appris au fil de mon insubordination aux tentations comestibles. Et ce que j’ai appris, en un mot, c’est comment persister. 

Plusieurs fois dans ma vie, j’ai amorcé l’année en me promettant de dire adieu à la malbouffe ou en tout cas d’en manger beaucoup moins. Gonflé par l’enthousiasme du Nouvel An, je persévérais quelques jours, quelques semaines, parfois même jusqu’en février. Après, j’abandonnais. 

Je suis loin d’être le seul. Ces ratés font partie intégrante de l’expérience humaine. Tu te lèves un matin, tu mets le poing sur la table et tu décides de changer un pan de ta vie : j’apprends une nouvelle langue, je respecte mon budget, je cesse de couper la parole à ma blonde, j’arrête de fumer, je me couche plus tôt, je perds ma bedaine, etc. 

Durant plusieurs semaines, tu tiens bon. Et là, la vie s’en mêle. Un rush au bureau. Une chicane de couple. Un avertissement pour fiston à l’école. Tu lâches l’espagnol, tu t’achètes un écran flambette, tu finis les phrases de ta douce, tu regardes une série jusqu’à minuit un lundi et t’avales deux hot-dogs et une rondelle d’oignon pendant que le saumon et les haricots attendent au frigo. Puis c’est bye-bye la résolution. 

Des chercheurs l’ont montré : quand on se sent distrait ou particulièrement fatigué ou surmené, nos intentions perdent les commandes et les habitudes reprennent le dessus. Dans ce temps-là, c’est tentant de s’autoflageller : «voyons, t’es donc ben faible, tu manques de discipline». 

C’est là qu’on se trompe. 

Une série d’études menées par les chercheurs Brian Galla et Angela Duckworth a montré que les champions de la maîtrise de soi ne sont pas plus doués pour combattre leurs impulsions. Ils sont juste plus doués pour éviter le combat. Comment ? En formant de (bonnes) habitudes. 

Les habitudes ont ceci de particulier qu’elles sont automatiques. Quand vous répétez un comportement assez souvent dans le même contexte, il finit par s’automatiser. Les bonnes habitudes exigent donc beaucoup moins d’effort mental que la volonté. C’est pourquoi elles sont plus efficaces dans la durée. 

Un des moyens les plus efficaces de former des habitudes est de modifier le contexte physique ou social pour faciliter ou décourager le comportement souhaité. 

La chercheuse Wendy Wood a par exemple demandé à des étudiants de lui rapporter toutes les fois où ils se disaient «oops, je n’aurais pas du faire ça» — ce qui se produisait surtout quand ils veillaient trop tard, s’empiffraient, procrastinaient ou paressaient. 

Au final, les étudiants qui avaient le plus de succès n’étaient pas ceux qui s’en remettaient à la dureté de leur mental. C’était ceux qui enlevaient la tentation de leur environnement. Pour contrer l’attrait du roupillon, ils partaient de leur appart et se rendaient à la bibliothèque pour étudier. Pour éviter d’engloutir les restes du gâteau le lendemain, ils les jetaient à la poubelle la veille. 

On peut aussi mobiliser notre environnement social pour se donner encore plus de chances de succès. C’est ce que j’ai fait en m’engageant publiquement à ne pas manger de malbouffe. Tout d’un coup, j’avais l’impression de devoir rendre des comptes sur mon alimentation à ma blonde, mes enfants, ma famille, mes amis, mes collègues et mes lecteurs. 

Même si la plupart avaient probablement oublié ma promesse en cours de route, j’avais quand même le sentiment qu’à tout moment on aurait pu me prendre en défaut si je ne l’avais pas tenue : «Aha! Je savais que t’allais manger des cochonneries !»

En me commettant ainsi devant vous, j’augmentais aussi le coût de me planter. Les gens auraient su ce que valent mes promesses du Nouvel An (pas grand-chose). Et si j’avais continué à manger de la junk après avoir échoué ma résolution, j’aurais eu l’impression de revoir mon échec au moindre craquement d’une chips sous mes dents. 

Chaque fois que je songeais à me goinfrer, c’était automatique : je pensais à la promesse que j’aurais pu briser. Et c’était suffisant pour m’arrêter. Une habitude mentale s’était formée. Elle a été assez robuste pour me permettre de tenir jusqu’au 31 décembre. 

Et maintenant ? Ma quasi-abstinence a certainement diminué mon appétit pour les sucreries et la friture, par exemple. Mais je ne voudrais pas retomber dans mes mauvaises habitudes, alors j’ai bien l’intention de maintenir une restriction assez stricte de ma consommation de malbouffe. Ce sera une fois par semaine, c’est tout. 

J’ai quand même envie de recommencer à manger du gâteau aux fêtes de mes enfants et de la bûche à Noël. J’ai aussi hâte de manger ma première poutine depuis un an. Je me demande encore où je vais aller renouer avec ce mélange divin de gras, de sel et de squik-squik. Des idées? 

Marc Allard
L’année de fou du Pharmachien

Nous les humains

L’année de fou du Pharmachien

CHRONIQUE / En revenant à la maison un après-midi de février, Olivier Bernard et sa blonde, India Desjardins, n’ont pas aperçu leur chien. Ils ont tendu l’oreille. Gustav n’émettait pas un wouf.

Le couple, qui ne peut pas avoir d’enfant et est très attaché à son pitou, l’a cherché partout dans l’appartement. Il n’était nulle part. «On a capoté, on est sorti dehors en hurlant. On a alerté le quartier au complet. On était dans une sorte de folie totale», raconte Olivier.

Marc Allard
Comment s’aider à guérir

Nous, les humains

Comment s’aider à guérir

CHRONIQUE / «Oubliez antidouleurs et antidépresseurs; apprenez plutôt à maîtriser le pouvoir de l’autoguérison». L’exergue est en caractères gras derrière le livre de Jeremy Howick, Docteur Vous. À priori, on se demande si ce n’est pas un charlatan qui essaie de nous convaincre de ses lubies ésotériques. Mais M. Howick, né à Montréal, philosophe et chercheur en médecine à l’Université Oxford, au Royaume-Uni, est un scientifique très sérieux. Dans son bouquin, ce spécialiste de l’effet placebo nous montre dans quelles circonstances l’autoguérison peut être plus efficace que les pilules et les granules. Je l’ai interviewé au téléphone.

Q Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer l’autoguérison? 

R Je ramais pour l’équipe canadienne d’aviron et j’ai développé une allergie et ça me stressait. Le médicament que le médecin m’a prescrit avait un ingrédient corticostéroïde dedans. J’aurais pu le prendre, mais je ne savais pas, je pensais que si je prenais cette drogue, j’allais échouer le test antidopage. Alors, j’ai visité un herboriste et elle a parlé avec moi pendant 45 minutes, pas seulement des symptômes d’allergies, mais du stress et tout. Elle m’a dit : «ok, mets une tuque et une écharpe — ce qui est le gros bon sens au Canada l’hiver — et bois du thé au gingembre. Je ne pensais pas que ça allait marcher. Mais après trois jours à boire du thé au gingembre, mes symptômes ont disparu. J’ai commencé à me poser des questions : «est-ce que c’est le thé au gingembre ou le fait qu’elle était empathique avec moi? Et si c’est l’effet placebo, comment on peut faire un essai clinique avec le thé au gingembre?»Même après 15 ans de recherche, je n’ai pas de réponse à ces questions-là. Mais j’ai eu d’autres réponses : l’effet placebo est réel. 

Q Vous déplorez beaucoup la surmédicamentation. Pourquoi ? 

R C’est fou. Un enfant sur sept aux États-Unis se fait prescrire des méthamphétamines. C’est comme du speed, ça. Tu peux pas vendre ça sur la rue, c’est dangereux. À mon avis, si un garçon de cinq ans peut s’asseoir pendant six heures, ça, c’est un problème. Ils ne bougent pas assez. Une personne sur dix au Québec, au Canada, dans les pays développés, prend des antidépresseurs. Dans les essais cliniques, ces médicaments sont à peine mieux que les placebos, sauf qu’ils ont des effets secondaires qui incluent le dysfonctionnement sexuel et même le suicide — pour très peu, mais quand même. Il y a un rituel constant de prendre des médicaments et de gérer les effets secondaires. 

Q Pourquoi avez-vous intitulé votre livre Docteur vous?

R Le pouvoir d’autoguérison inné du corps est énorme, mais nous l’avons oublié. Nous avons une usine de drogues en nous. La dopamine, l’ocytocine et l’endorphine, qui veut dire simplement «morphine créée par le corps». Nous avons des cellules qui s’appellent en anglais natural killer cells [cellules tueuses naturelles] qui peuvent tuer des virus, des bactéries et même des cellules de cancer. Toi et moi, on a des cellules cancéreuses, mais elles sont tuées par le système immunitaire. 

Q Vous insistez notamment sur l’importance de la relaxation. En quoi ça peut nous aider? 

R La relaxation augmente la puissance du système immunitaire. Le mécanisme est simple. Imagine que tu es un homme des cavernes. Tu te bats contre un loup. Dans ce moment où on se bat contre le loup, ce n’est pas dans notre intérêt de survie de diriger l’énergie vers le système immunitaire. Il faut que toute l’énergie aille aux muscles pour se battre et pour gagner. Sous un stress chronique, c’est le système immunitaire qui est supprimé. Alors, la relaxation, ça donne un petit boost au système immunitaire. 

Q Est-ce qu’il faut être un maître yogi pour se passer du médecin? 

R Je vais vous dire trois choses qui vont faire une différence immédiate, que les gens peuvent tester. Ralentissez la manière dont vous respirez, inspirez pendant quatre secondes et expirez pendant quatre secondes. Même en le faisant pendant que je parle, on peut noter qu’on devient plus calme quand nous respirons plus lentement. Autre chose qu’on peut faire : connectez-vous avec les gens, faites un effort plus constant de rester en contact. Et aussi, faites-le avec quelqu’un qui a plus de mal à rester en contact, une personne âgée, par exemple. Les études que je cite dans mon livre montrent que les actes altruistes renforcent notre santé mentale. Et, troisièmement, apprenez à penser positivement, avec de l’espoir. L’esprit est connecté au corps. Il n’y a pas de choses qui existent seulement dans la tête. 

Q Qu’est-ce qui réunit ces trois techniques? 

R Ce sont des techniques dont on a prouvé qu’elles donnent un boost au système immunitaire à travers la relation entre l’esprit et le corps. 

Q Où s’arrête l’autoguérison?

R Parfois, il y a des choses que la médecin moderne peut guérir et il faut utiliser ces médicaments, ces chirurgies. Le problème, c’est que les gens qui en ont vraiment besoin attendent dans la queue pendant des heures quand ils vont à l’hôpital. Parce que trop de gens parmi nous allons à l’hôpital pour des choses pour lesquelles on ne devrait pas y aller. Il y a des limites aux techniques d’autoguérison, comme il y en a à la médecine moderne. Mais il faut en connaître les limites. Et en général, la règle, c’est : «si c’est une douleur légère, faites des choses comme la relaxation, le mouvement, connectez-vous à vos amis, c’est beaucoup mieux que les médicaments d’ordonnance». 

Q Vous soulignez dans votre livre à quel point l’attitude des médecins est importante envers les patients. En quoi? 

R Les docteurs peuvent donner ce que j’appelle une «dose d’empathie». On veut qu’une dose d’empathie soit introduite dans chaque consultation entre médecin et patient. Pour des douleurs assez légères, ou de l’anxiété ou de la dépression légère, une dose d’empathie suffit pour guérir les gens. Pour des choses plus sérieuses, ça peut augmenter la puissance des médicaments. 

Q Appliquez-vous les principes de votre livre dans votre propre vie? 

R Je pratique ce que je dis à 100 %. Je médite au moins deux fois par jour, vingt minutes chaque fois. Je fais de l’exercice physique. Je fais des exercices de pensée positive. Mon préféré, c’est Best futur self (meilleur soi possible). Fermez les yeux et imaginez le futur d’une manière optimiste. Écrivez-le et tout de suite on se sent mieux.

Q D’ici 2023, tous les médecins en Angleterre seront en mesure d’orienter les patients isolés vers des activités communautaires et des services bénévoles. Jusqu’à quel point ce type de «prescription sociale» peut fonctionner?

R J’ai fait une étude publiée il y a quatre mois qui démontre sans aucun doute raisonnable que l’isolement social est aussi pire que fumer pour la santé. Le contraire est vrai aussi : les gens qui ont des connexions avec leurs amis, la famille, les groupes sociaux, ils vivent en moyenne cinq ans de plus. Ils guérissent plus vite, ils sont moins stressés, ils ont moins de problèmes de santé mentale. 

Cette entrevue a été éditée à des fins de clarté. 

Marc Allard
Design ta journée

Nous, les humains

Design ta journée

CHRONIQUE / «Comment a été ta journée?»

Un peu machinalement, on pose la question à notre blonde, notre chum ou nos enfants pendant le souper. Et on répond en citant les hauts ou les bas du jour.

Mais la plupart du temps, on occulte les moments qui ne scintillent pas assez pour être repérés — le temps passé dans le trafic, à faire les devoirs avec nos rejetons, à laver la vaisselle, à prendre une douche, à manger un bol de céréales, à choisir ses vêtements, à écouter une série télé. 

C’est dommage, parce que ces instants anodins peuvent être riches en enseignement. Porter attention à la manière dont on se sent quand on fait une activité — peu importe laquelle — nous permet de comprendre ce qui nous rend heureux, malheureux ou entre les deux.

Dans les années 2000, le psychologue et prix Nobel d’économie Daniel Kahheman et son équipe ont demandé à plusieurs centaines de milliers de femmes (désolé, les gars) aux États-Unis, en France et au Danemark d’examiner leurs journées. Les chercheurs ont demandé aux répondants d’assigner des émotions positives (joie, engagement, amusement, espoir, amour, etc.) ou négatives (colère, honte, dépression, solitude, etc.) à chacune de leurs activités.

Les scientifiques ont calculé la proportion de temps passé dans un état déplaisant et ont donné un nom à ce pourcentage : le U index (unpleasant index). Par exemple, pour les femmes d’une ville du Midwest américain, le U index était de 29 % pour le transport matinal, de 27 % pour le travail, de 24 % pour les soins aux enfants, de 18 % pour le ménage, de 12 % pour la socialisation, de 12 % pour la télévision et de 5 % pour le sexe. 

Vous n’êtes pas obligés de vous livrer à un examen aussi précis. Mais comme on dispose chacun d’une marge de manœuvre pour meubler nos journées, il peut être intéressant de réfléchir à ce qu’on aimerait faire plus — ou moins — souvent. En réfléchissant à la manière dont on s’est senti durant nos activités, on peut réaliser que, finalement, on adore les soupers avec la belle-famille, on n’aime pas travailler de la maison, on est fou du ping-pong ou on déteste méditer. 

Ces temps-ci, on parle beaucoup de design thinking, une approche de l’innovation qui a la cote parce qu’elle place l’humain au centre du processus créatif. La première étape de ce processus consiste à «faire preuve d’empathie» envers les gens auxquels on propose un produit ou un service. Mais on peut aussi être à l’écoute de soi-même et refaire le design de nos propres journées. 

Sauf qu’il y a un piège. Vite de même, si je vous demandais comment vous faites pour savoir que vous êtes heureux (ou malheureux) à un moment de la journée, vous diriez sans doute que c’est simple : vous le sentez. Le philosophe Jeremy Bentham disait qu’on ne ressent que deux grandes catégories de sentiments : le plaisir ou la douleur. 

Dès lors, si on veut une belle vie, il faut chercher le premier et éviter le second, estimait Bentham. Mais est-ce aussi simple? Non. Car il y a un autre duo de sentiments qui s’en mêle : le sens et la futilité.

Par exemple, vous pouvez avoir beaucoup de plaisir à manger des chips en visionnant Friends en rafale, mais éprouver un certain sentiment de futilité. Aider un ami à déménager peut être une activité déplaisante, mais peut avoir beaucoup de sens.

«Il y a du plaisir (ou de la douleur) et du sens (ou de la futilité) dans tout ce que vous faites et ressentez», écrit le chercheur et professeur en psychologie Paul Dolan, dans son livre Happinness by Design. […] «Pour être vraiment heureux, il vous faut donc ressentir les deux».

Sachant cela, on peut réaménager nos journées pour qu’elles reflètent cet équilibre de plaisir et de sens qui rendent les journées épanouissantes. 

Par exemple, on peut accepter un trajet plus long dans l’autobus pour pouvoir lire davantage au lieu de rester moins longtemps dans l’auto et d’écouter la radio. On peut prévoir plus de temps avec nos amis et plus de temps en nature, mais moins devant la télé ou les jeux vidéo. En général, les activités passives apportent moins de satisfaction que les activités actives. 

Quand on évite de réfléchir à nos journées, elles peuvent vite se noyer dans une succession de moments ternes. Quelques minutes de planification par jour — et environ une demi-heure pour penser à la semaine qui s’en vient — peuvent suffire à aménager un quotidien plus gratifiant. 

Mais avant, il faut se donner la peine de le réexaminer. Et avoir l’audace de se regarder dans le miroir en se demandant : «pis, comment a été ta journée?»

Marc Allard
Ne frappez pas les alarmes

Nous, les humains

Ne frappez pas les alarmes

CHRONIQUE / Pour colorier les écailles du poisson, j’avais choisi une alternance entre le vert, le bleu et le rose. Ma fille de 7 ans, qui dessinait avec moi, a jugé que je méritais ses félicitations.

«Bravo, papa! T’as fait une suite logique», m’a-t-elle dit en crayonnant son bout de poisson. 

Elle a appris ça à l’école, les suites logiques. C’est un nom sophistiqué pour décrire une forme de régularité, un pattern. 

Mais ce que ma fille ne sait pas, c’est qu’on utilise les suites logiques chaque matin, pour que sa soeur et elle arrivent à l’heure à l’école. 

Au début de l’année, j’avoue que la ponctualité n’était pas notre force. Les filles arrivaient souvent dans la cour d’école au moment où la cloche sonnait ou, pire, en retard. 

J’allais les reconduire à pied et, je passais mon temps à les inciter à marcher plus vite, «allez, allez!». Par une sorte de malédiction, il y avait toujours un imprévu juste avant que les enfants passent la porte. Pipi de dernière minute. Manque un chandail chaud. Un des gants est disparu. Encore.

Pendant la routine matinale, nous, les parents, devions jeter des coups d’oeil fréquents à l’horloge pour être sûr que chaque étape ne s’éternisait pas. Et si on perdait le fil en finalisant les boîtes à lunch, par exemple, il y avait un effet domino sur le reste des étapes. On avait beau se lever plus tôt, ça ne fonctionnait pas plus. C’était exaspérant. 

Un soir, devant une bière, un ami qui est aussi papa m’a dit qu’un de ses potes avait trouvé une solution à ce problème. Il avait programmé plusieurs alarmes musicales pour aider ses enfants à se préparer le matin, chaque alarme commandant une étape spécifique de la routine.

J’ai décidé de tester cette méthode chez moi. J’ai écrit sur un papier l’heure précise de chaque étape de la routine et j’ai programmé une série de chansons sur mes haut-parleurs sans-fil. Du Jack Johnson pour le réveil et l’habillage; une chanson de Marie-Mai pour la fin du déjeuner et le brossage de dents; trois chansons de Stromae pour que les filles s’habillent pour aller dehors; et une chanson de Christine and the Queens pour sonner l’heure du départ. 

Le résultat a été impressionnant. Les alarmes sont programmées depuis deux mois et les enfants ne sont jamais arrivés en retard ou à la dernière minute dans la cour d’école. Nos matinées sont rendues moins stressantes. Les enfants n’ont plus besoin de nous pour leur dire de se grouiller. Marie-Mai fait la job à notre place. 

Oui, les alarmes qui nous réveillent le matin sont détestables. Mais il ne faut pas généraliser cette haine à toutes les alarmes. Bien planifiées, elles peuvent être très utiles le reste de la journée. 

Pourquoi les alarmes fonctionnent aussi bien? Je pense que c’est grâce à une suite logique binaire. Dans sa plus simple expression, une habitude est composée d’un signal (il est 7h30) et d’un comportement (je pars travailler). 

Mais quand le signal n’est pas clair, le comportement risque d’être différé ou oublié. Regarder l’heure à tout bout de champ pour éviter d’être retard est une méthode plus fragile qu’une alarme automatisée qui sonne toujours à la même heure. La technologique est parfois plus fiable que la vigilance humaine. 

Les retardataires s’auto-flagellent souvent en se disant qu’ils manquent de volonté. Mais la ponctualité n’est pas seulement une question d’auto-discipline, mais de signaux clairs qui déclenchent les habitudes souhaitées. 

William James, un des pères de la psychologie, a un jour écrit : «Toute notre vie, dans la mesure où elle a une forme définie, n’est qu’une masse d’habitudes — pratiques, émotionnelles et intellectuelles — systématiquement organisées pour notre mieux-être, qui nous portent irrésistiblement vers notre destin, quel qu’il soit». 

Des études montrent qu’environ 40% de nos activités quotidiennes sont formées d’habitudes — des comportements régulièrement répétés qui nécessitent peu ou pas de réflexion et qui sont appris plutôt qu’innés. Alors, si vous voulez changer quelque chose dans votre vie, commencez par changer vos habitudes. 

Les alarmes peuvent vous aider parce qu’elles donnent le signal d’enclencher une habitude. Votre téléphone cellulaire peut être un excellent allié en la matière. Vous pouvez mettre une alarme pour vous rappeler que c’est le temps de méditer, de partir à l’arrêt de bus, d’aller au gym, de prendre vos médicaments, d’aller vous coucher. 

Plusieurs applications, comme Fabulous ou Productive, facilitent la mise en place des alarmes, et permettent de les placer stratégiquement dans votre horaire sans avoir à les modifier chaque jour. 

Évidemment, les alarmes ne garantissent rien. Vous allez peut-être snoozer quand même. Mais au moins, elles sont en charge du rappel à votre place. Et elles vous mettent face à vos propres promesses : si je ne vais pas m’entraîner, ce n’est pas parce que je ne l’ai pas prévu ou parce que j’ai oublié. 

Chez nous, c’est devenu une très bonne façon de confier à un haut-parleur la responsabilité de rendre nos enfants ponctuels le matin. Chez vous, ce sera peut-être un moyen de changer une autre habitude. 

Testez de nouvelles alarmes dans la journée, vous allez voir, c’est bien moins pire qu’au réveil.

Marc Allard
Ils ne l’ont pas oublié

Nous, les humains

Ils ne l’ont pas oublié

CHRONIQUE / En demi-cercle, ils ont fait une minute de silence les mains jointes, les yeux vers le sol. On entendait juste le vent siffler entre les stèles funéraires.

Lundi matin, les six anciens ou actuels militaires s’étaient réunis devant la tombe de Jonathan Couturier, à Loretteville. 

C’était un jour du Souvenir plutôt froid. Le cimetière Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette était recouvert d’une moquette de flocons. Les gars faisaient de la buée en respirant. 

Avec le temps, ils auraient pu oublier Jonathan. Le lien qui les rattache à lui aurait pu s’effilocher tranquillement. Et pourtant, ils reviennent ici chaque année, depuis une décennie. 

Ils sont là le 17 septembre, jour de la mort de Jonathan; ils s’ouvrent une bière ou du fort et trinquent à la mémoire du défunt. Ils se réunissent aussi le jour du Souvenir, comme c’était le cas lundi.

Le sergent Luc Voyer, l’adjudant Michel Simoneau, le soldat Gratien Roy, le soldat Carl Marceau, le caporal-chef Dominique Lareau, le caporal Guillaume De Celles étaient tous là quand le véhicule blindé que Jonathan Couturier conduisait a été soufflé par une bombe artisanale, à environ 25 kilomètres de Kandahar.

C’était la dernière opération de Jonathan en Afghanistan. «Après ça, il prenait l’avion et il s’en retournait», dit Luc Voyer, qui était son commandant de section là-bas. 

Jonathan Couturier avait 23 ans. Là-bas, ses collègues le surnommaient «cocotte», parce qu’il avait une petite voix et semblait perpétuellement enjoué. C’était un remonteur de moral naturel, toujours partant pour une partie de dek-hockey, de poker ou pour jaser de char ou de hockey. 

Il avait hâte de rentrer à Québec pour retrouver sa fiancée, sa famille et sa Mustang. La guerre ne l’a pas laissé revenir en vie. 

Ses frères d’armes auraient pu chercher à enfouir ce souvenir, à se tenir loin de cette tombe qui leur rappelle un des moments les plus traumatiques de leur existence, mais non. «Il ne faut pas l’oublier. C’est la raison qui nous ramène tous ici», dit Dominique Lareau.

Les gars parlent de Jonathan comme un membre de leur «deuxième famille». Une famille soudée par la protection mutuelle des militaires au combat, par cette chaîne d’interdépendance qui tient la vie en équilibre sur ses maillons, par cette communion de corps poussés aux limites de leurs capacités physiques et mentales dans une contrée suffocante et périlleuse. 

«On vit 24 heures sur 24 ensemble. Veut, veut pas, il se crée des liens forts», dit Luc Voyer.

La disparition de Jonathan a bouleversé les gars, qui veillaient sur lui comme un frère. Un cratère s’est creusé dans leur ligne du temps ce jour-là. «Ça fait dix ans, mais c’est comme si c’était hier», dit Guillaume De Celles. 

Avec d’autres collègues, le caporal De Celles et Dominique Lareau ont sorti le corps de Jonathan des décombres de l’explosion. Ce n’était pas la première fois que Guillaume De Celles vivait cette expérience douloureuse. «Mais c’est toujours pire quand c’est un de tes gars», dit-il.

Dix ans plus tard, le souvenir est encore poignant. Mais réparti entre les épaules des gars venus au cimetière, il semble un peu plus supportable. La solidarité apaise la souffrance. Et «en même temps, ça fait du bien de revoir tous les gars», dit Michel Simoneau. 

En une décennie, leur vie a changé. Certains se sont mariés, ont eu des enfants, se sont trouvé de nouveaux emplois. La hiérarchie qui influençait leurs rapports dans l’armée a disparu, laissant toute la place à l’amitié. «On est tous des chums», résume M. Simoneau. 

En plus des cinq gars que j’ai rencontrés lundi, une douzaine d’autres militaires viennent fidèlement rendre hommage à Jonathan au cimetière Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette depuis dix ans. Le 17 septembre, par exemple, ils étaient une quinzaine. Ils ont pris une photo, certains avaient une bière à la main.

Si Jonathan pouvait les voir, il afficherait peut-être cet air enjoué qui s’est gravé dans leurs mémoires. Michel Simoneau l’espère en tout cas. «Je pense qu’il serait content qu’on ne l’oublie pas, qu’on se tienne et qu’on pense à lui.»

Marc Allard
Les précrastinateurs

Nous, les humains

Les précrastinateurs

CHRONIQUE / Bruno est un employé modèle. Il répond à ses courriels du tac au tac, termine ses tâches bien avant la date butoir et semble abattre plus de besogne que la plupart de ses collègues.

Ses patrons voient en lui une étoile montante. Mais l’un d’eux a une opinion divergente. Il s’est penché plus attentivement sur le boulot de Bruno et a remarqué une chose : il tourne les coins ronds et son travail ne sort jamais de l’ordinaire. 

On connaît tous des procrastinateurs, à commencer par nous-mêmes. Vous savez, ce sont ces gens qui remettent constamment à plus tard ce qui doit être fait maintenant. Mais il y a aussi des gens comme Bruno qui ont tendance à terminer rapidement leurs tâches dans le seul but de faire les choses le plus tôt possible. On les appelle les «précrastinateurs». 

J’ai un bon exemple pour vous. Le mien. À l’époque, j’étais étudiant et je travaillais comme vendeur dans une boutique de vêtements.

Après nos journées de travail, le gérant nous réunissait au fond du magasin et dévoilait le montant de nos ventes du jour. Les gagnants étaient félicités; les perdants ne se faisaient rien dire pantoute, mais on sentait dans l’indifférence du patron toute sa réprobation.

J’ai vite adopté la stratégie qui me semblait la plus fructueuse : je me garrochais sur les clients dès qu’ils touchaient un vêtement. «Voulez-vous que je vous dépose ça dans la cabine?»

Pendant qu’ils essayaient des jeans, une robe, une chemise, un chandail, je m’empressais d’aller voir d’autres clients, si bien que je roulais parfois jusqu’à trois en même temps, courant presque dans la boutique.

Ça fonctionnait. Je faisais régulièrement partie des meilleurs vendeurs. Mais un jour, j’ai travaillé avec une employée permanente qui était LA meilleure vendeuse — appelons-la Sophie. Sophie prenait son temps avec les clients, elle essayait vraiment de trouver ce qui les ferait scintiller et de leur proposer des accessoires auxquels ils n’auraient pas songé. 

C’était impressionnant. Une Madame ou un Monsieur venait pour des jeans et repartait aussi avec un chandail et une ceinture, parfois même avec un manteau et des chaussures. J’avais demandé à Sophie de me dévoiler son secret. «Je leur déroule le tapis rouge», m’avait-elle résumé.

Chaque fois qu’on travaillait ensemble, c’est elle qui ravissait les honneurs. Ses clients revenaient souvent au magasin. Ils la demandaient : «est-ce que Sophie travaille aujourd’hui?»

Moi, ça ne m’arrivait jamais. J’étais précrastinateur, pressé de faire des ventes. Le patron n’y voyait que du feu. Mais dans l’intérêt futur de la boutique, il aurait dû me convertir à la méthode de Sophie.

David A. Rosenbaum, le professeur et chercheur à l’Université de Californie à Riverside qui a mis le doigt sur la précrastination en 2014, donne des exemples quotidiens de précrastination dans un article de la revue Scientific American. 

Il cite les gens qui répondent immédiatement à leurs courriels plutôt que de vérifier s’ils n’ont pas écrit de conneries dans leur réponse; ceux qui paient leurs factures dès leur arrivée et se privent ainsi des intérêts; ceux qui ramassent des articles lourds au début de leur l’épicerie et les transportent tout le long jusqu’à la caisse, au lieu les cueillir à la fin. 

Mais les effets de la précrastination peuvent être encore plus graves. On peut être pressé de déménager une laveuse, négliger de porter les courroies de déménagement et souffrir d’un mal de dos à vie. On peut se hâter de déneiger un toit en pente et se casser plusieurs membres en tombant, faute d’avoir porté un harnais. On peut conduire saoul parce que ça va plus vite que d’attendre un taxi.

Plusieurs adages familiers, souligne Rosenbaum, mettent également en garde contre les risques de précrastination : «Mesurez deux fois, coupez une fois», «Qui se marie à la hâte se repent à loisir», «Regarde avant de sauter».

En général, explique le chercheur, les gens précrastinent pour une raison de conservation de l’énergie : ils veulent ménager leurs efforts mentaux. Quand on ne fait pas une tâche immédiatement, on doit la reporter à plus tard et faire l’effort de s’en souvenir. 

Il y a aussi une autre explication. Accomplir une tâche, aussi petite soit-elle, est un acte satisfaisant en soi. Les tâches qui peuvent être accomplies rapidement nous exaltent plus que celles qui prennent plus de temps, parce que la récompense vient plus vite. 

Alors, quoi faire de Bruno? On peut lui dire que rien ne l’oblige à répondre à ses courriels ou à remettre son travail aussi vite. Qu’on préfère la qualité à la quantité. Et qu’on l’encourage à se bloquer du temps pour faire du travail à haute valeur ajoutée. Bien sûr, sans précrastiner...

Marc Allard
Repenser l'infidélité

Nous, les humains

Repenser l'infidélité

CHRONIQUE / En voyage d’affaires aux États-Unis, Jacinthe s’est assise au bar de l’hôtel. Le gars à côté d’elle, un Californien au look californien, s’est mis à la draguer.

«C’était la première fois en 10 ans que je me faisais cruiser», raconte Jacinthe, 44 ans, professionnelle dans une entreprise technologique de Québec. 

C’était en février. Jacinthe s’est laissée courtiser, a même flirté un peu elle aussi. Le soir, en appelant son chum Olivier à Québec, elle lui a avoué qu’elle aurait aimé froisser les draps avec son courtisan. 

Olivier a eu une réponse étonnante pour un gars en couple monogame depuis 2007. «Si t’en as envie, vas-y», se souvient-il lui avoir dit. «Dans le fond, c’est juste un one-night».

Dans les jours qui ont suivi, Jacinthe a continué à flirter avec le Californien. Puis, un soir, elle lui a texté son numéro de chambre. 

Ce ne fut pas une baise exceptionnelle — l’étrange chorégraphie charnelle de deux corps qui s’ignoraient jusque-là. Mais pour Jacinthe, le jeu de séduction a été une révélation. 

«Passé 40 ans, je me disais que je n’étais plus séduisante. J’avais comme mis une croix là-dessus. J’ai comme redécouvert mon pouvoir de séduction». 

Quand le couple s’est retrouvé à Québec, les deux amoureux ont convenu de former un couple ouvert. Olivier a eu une aventure avec une amie qu’il désirait depuis des années. Jacinthe a eu deux aventures et a amorcé une liaison virtuelle avec un autre Américain avec qui elle échange des photos coquines. 

Paradoxalement, alors qu’elle pantouflait depuis un bon moment, la vie sexuelle du couple a été requinquée par son ouverture. Maintenant, Jacinthe et Olivier font l’amour au rythme de nouveaux amants et explorent des fantasmes dont ils n’avaient jamais osé parler. «C’est rendu très chaud dans notre couple!», dit Olivier. 

Bien sûr, la possibilité d’aller voir ailleurs vient avec l’angoisse que l’autre ne revienne pas. Mais Jacinthe et Olivier préfèrent vivre dangereusement que de sombrer dans le statu quo. «La jalousie, ça se contrôle», dit Jacinthe. 

***

En fin de semaine prochaine, Jacinthe est tentée d’assister au premier colloque sur le polyamour à Québec. Couples ouverts, polyamoureux, trouples, anarchistes relationnels (voir notre lexique) : le colloque se penchera sur les relations qui existent en dehors du couple monogame traditionnel. 

On y explorera des enjeux pratiques comme la gestion du temps quand on jongle avec plus d’une relation en même temps, des enjeux philosophiques comme les recoupements entre polyamour et le bouddhisme et des enjeux affectifs comme la gestion de la jalousie. 

Tous ceux qui investissent ces formes de liberté amoureuse et sexuelle ont au moins un point en commun. Ils sont allés au-delà du tabou de l’adultère et se sont demandé : «coudonc, c’est-tu vraiment si pire que ça?» Et ils ont vérifié concrètement s’ils seraient capables de tolérer l’infidélité. 

La jalousie est une émotion très désagréable. Sous sa gouverne, on a peur d’être abandonné, on se sent humilié ou même enragé. On espionne les textos de notre partenaire, on pique des crises, on fait savoir à nos rivaux que c’est notre territoire. 

La jalousie nous happe quand on a l’impression qu’une relation importante pour nous est menacée par un tiers parti. En amour, la plupart des gens veulent protéger à tout prix leur couple contre l’envahisseur et s’efforcent d’être fidèles. 

Mais comme Jacinthe et Olivier, certains réalisent que la jalousie est tolérable quand l’amour libre apporte d’autres bénéfices. Parfois, les cocus vont très bien. 

À plusieurs égards, le couple monogame suffoque. Selon les plus récentes données de Statistiques Canada, environ 4 couples sur 10 finissent par se séparer. Dans les cabinets de sexologues, le manque de désir sexuel est le motif numéro un de consultation. Des études longitudinales montrent que la passion amoureuse décline après 1 à 3 ans. 

Andréanne Simard, une artiste de 33 ans de Québec, croit que le couple traditionnel monogame ne contraint pas seulement le désir sexuel, mais aussi l’amour. 

«Combien de fois dans la vie tu rencontres une personne fabuleuse et tu te dis : “ah, ben non, j’n’irais pas vers cette personne-là parce que je suis en couple”», dit-elle. «Moi, j’avais vraiment envie d’avoir la liberté de pouvoir aimer une autre personne». 

Andréanne, qui se dit «anarchiste relationnelle», a une relation en «V» : un mari dans la cinquantaine et un chum dans la trentaine. Même si elle habite avec son mari, elle considère que son chum est aussi important dans sa vie. Elle ne veut pas hiérarchiser ses amoureux, qui la comblent différemment. «Je trouve ça très difficile de classer l’amour», dit-elle. 

Instigatrice du colloque sur le polyamour les 8 et 9 novembre à la Maison de la coopération et de l’économie solidaire de Québec, sur le boulevard Charest, Andréanne pense que plusieurs couples songent à briser la monogamie, mais ne savent pas comment. Et elle estime qu’il est temps que les curieux et les assumés puissent se réunir pour en jaser. 

***

Quand j’ai vu l’affiche du colloque dans une épicerie à Limoilou, il y a deux semaines, je me suis imaginé en parler avec ma blonde : «chérie, ça te tente-tu qu’on essaye le polyamour?» J’ai ri en ressentant la résistance viscérale que m’inspirait cette possibilité. Et je me suis demandé pourquoi on chercherait d’autres partenaires si on s’épanouit dans la monogamie. 

En même temps, en discutant avec des polyamoureux, je n’en ai éprouvé que plus d’admiration pour ces gens qui osent braver les dogmes amoureux, mais qui sont encore vus par plusieurs comme une bande de dépravés. 

En testant les frontières de la jalousie, du désir et de l’amour, les polyamoureux ont sûrement compris beaucoup de choses qui échappent à la majorité monogame. Alors si vous croisez Jacinthe, Olivier ou Andréanne, il y a au moins une question à leur poser : «un café?»