Nous, les humains

Mon prof, c’est papa

CHRONIQUE / Matthias Doucerain a gagné beaucoup d’argent comme gestionnaire de portefeuille dans une banque en Allemagne, puis il a été doctorant en éducation à l’Université Harvard. Maintenant, il fait l’école à la maison avec ses trois jeunes enfants. C’est pas mal moins prestigieux, mais ça lui est égal.

Ce Québécois d’origine allemande, qui parle trois langues, est diplômé en économie et étudiait dans une des plus prestigieuses universités au monde, aurait sûrement pu gagner un excellent salaire à Montréal, où il habite. Au lieu de ça, il a choisi de devenir père au foyer et d’instruire ses rejetons à plein temps. 

Tous les jours de la semaine, il doit enseigner lui-même les maths, l’anglais (sa femme s’occupe du français), l’histoire et tout le reste à ses deux garçons de 8 et 6 ans, en plus de s’occuper de son fils de 3 ans et de sa fille de 5 mois. Sa femme, Marina Doucerain, travaille à l’UQAM comme professeur au département de psychologie. C’est la pourvoyeuse dans la famille. 

En cette fin de semaine de la fête des Pères, je pourrais vous décrire l’impact que peut avoir un père qui se consacre à fond à l’éducation de ses enfants, et je vous en parlerai quand même un peu. Mais je pense que derrière l’histoire de Matthias — peu importe ce que vous pensez de l’école à la maison — il y a une leçon encore plus profonde sur le sens de l’engagement. 

Il y a trois semaines, je suis tombé sur un essai de David Brooks intitulé The Second Mountain qui n’a cessé de m’habiter depuis. Brooks est chroniqueur au New York Times et auteur de plusieurs essais. Il est souvent présenté comme un «critique social» de centre droit. C’est à lui, notamment, que l’on doit l’expression «bobos» pour désigner les bourgeois bohèmes.

Dans The Second Moutain, Brooks explique que la plupart des gens essaient d’abord de grimper ce qu’il appelle la «première montagne». Ils sortent de l’école, entament une carrière, fondent une famille. Les buts du premier sommet sont ceux que la société moderne endosse : une carrière, un chum ou une blonde, des enfants, des bons amis, une maison, des vacances, de la bonne bouffe et du bon vin, etc.

Mais après, quelque chose d’étonnant se produit, a remarqué David Brooks. Certains se rendent au sommet, goûtent au succès et trouvent finalement la vue... insatisfaisante. D’autres, encore, se butent à un obstacle majeur durant leur ascension — cancer, séparation, deuil, dépendance — et ont ensuite l’impression d’avoir mené une vie relativement superficielle. Une vie avec un CV bien rempli, mais un mince éloge funèbre. 

Alors, ils se rebellent contre les caprices de leurs égos et la culture dominante qui les encourage à vivre pour leurs propres intérêts. Et «soudainement, ils ne sont plus intéressés par ce que les autres leur disent de vouloir. (...) Ils élèvent leurs désirs», écrit Brooks.

Ils veulent gravir la deuxième montagne. Celle où on ne se tourne plus vers soi-même, mais vers les autres. Celle où on s’engage envers 1) son amoureux et sa famille 2) une vocation 3) une philosophie ou une croyance et 4) sa communauté. 

Matthias, lui, a eu envie de monter sa deuxième montagne quand ses deux premiers garçons — âgés de 4 et 2 ans à ce moment-là — étaient à la garderie. Sa femme et lui avaient l’impression de passer le plus clair de leurs temps avec leurs fils à faire de la discipline. 

«Ils sont très énergiques et on se battait le matin pour les préparer pour aller à la garderie et on se rebattait le soir en revenant pour les préparer pour manger et pour aller au lit», raconte Matthias. «On était sur le point de se demander : pourquoi on a ces enfants? On est juste là à se battre et on n’en profite pas». 

Matthias a alors décidé d’abandonner son doctorat et de se consacrer à temps plein à l’instruction de ses enfants. Il ne les a pas envoyés à l’école primaire et s’est lancé dans une aventure aussi riche qu’éprouvante. 

«L’école à la maison est plus qu’un travail à temps plein, m’a écrit Matthias. Éduquer et élever ses propres enfants est un engagement non-stop — quelque chose de plus important que n’importe quel autre emploi pourrait être pour un parent». 

Chaque jour de la semaine, ses deux aînés ont besoin d’environ une heure d’attention soutenue pour passer à travers le programme du ministère de l’Éducation. Le reste du temps, le papa amène ses enfants dans les musées, au Planétarium, à l’Insectarium, en randonnée ou dans des activités organisées avec un groupe de parents qui font aussi l’école à la maison — chant, musique, improvisation, construction, expériences scientifiques, par exemple. Sinon, les enfants passent beaucoup de temps à jouer dehors. 

Dans notre société, note Matthias, on a le réflexe de penser que l’enseignement devrait être confié à des professionnels. Mais le système d’éducation moderne ne convient pas à tous les enfants. «Ç’a bien marché pour moi et pour ma femme», dit Matthias. [...] Mais «moi, je veux pousser mes enfants beaucoup plus loin que les écoles standards les poussent». 

Matthias emploie le verbe «pousser», mais n’allez pas croire que c’est le genre de père autoritaire obsédé par la performance qui impose à ses enfants des drills de violon, d’athlétisme et de beaux-arts. Non, quand il dit «pousser», il veut dire qu’il essaie de donner beaucoup de temps libre à ses enfants pour qu’ils explorent leurs intérêts. 

Son fils de 8 ans, par exemple, adore lire; il a dévoré tous les Harry Potter en quelques semaines. Il s’est aussi découvert un penchant pour la programmation et il peut s’enfermer six heures dans sa chambre pour créer ses propres jeux avec l’application Scratch. Son frère de 6 ans, lui, affectionne le travail manuel; il aime travailler le bois avec la scie et le marteau sur le balcon. 

Quatre ans d’école à la maison plus tard, les deux premiers fils de Matthias et Marina apprennent très bien merci. Ils ont commencé à lire et à écrire très tôt. Ils sont parfaitement bilingues — français et anglais — et l’aîné a fini troisième dans un concours de maths juste pour faire l’expérience d’un examen. Les garçons ont à peu près deux ans d’avance sur le programme du Ministère. 

Quand ses mômes se couchent le soir, deux heures avant lui, Matthias est brûlé et manque de temps pour se consacrer à des projets et renouer avec sa femme. En général, il trouve ça dur de constater le manque de reconnaissance sociale pour ce qu’il fait de ses journées, il est tanné que ses enfants se chicanent et il a l’impression de ne pas pouvoir passer suffisamment de temps un à un avec eux.

Mais quand il repense à son ancien emploi dans une banque et à son gros salaire, il se souvient aussi du vide qu’il ressentait. Et il préfère de loin être père et prof à la maison. 

«Oui, c’est un prix énorme à payer. Mais on va tous mourir à la fin. Est-ce que j’aurais préféré avoir une deuxième maison et trois voitures? Ou est-ce que je préfère laisse tomber ça et faire de mon mieux pour avoir une relation plus profonde avec mes enfants?», dit-il. 

L’école à la maison n’est certainement pas la seule solution pour approfondir sa relation avec ses enfants. Mais pour Matthias, c’est celle qui s’imposait. «Personne ne m’a forcé», dit-il. 

En fin de semaine, je ne sais pas si Matthias va aller faire de la randonnée en famille pour la fête des Pères. Mais s’il monte une montagne, je pense qu’il va trouver la vue... satisfaisante. 

Nous, les humains

Non, ça ne va pas

CHRONIQUE / Au début de la série, Celeste a l’air de l’exception, la seule héroïne de Petits secrets, grands mensonges (version française de Big Little Lies) qui a réussi à ne pas bousiller sa vie privilégiée.

Elle habite dans une maison cossue perchée au-dessus de l’océan Pacifique, est mariée à Perry, un fringant avocat qui est aussi l’attendrissant père de ses blonds jumeaux. Devant ses amies, elle semble surfer sur une gracieuse plénitude. 

Mais on comprend vite que Celeste, jouée par Nicole Kidman, vit dans un enfer manucuré. Perry est un batteur de femmes et un as manipulateur qui réussit à lui faire croire que ce n’est pas si grave, une petite dégelée de temps en temps. 

Dans une scène qui vous tord le cœur, Celeste est confrontée par sa psychothérapeute sur la violence répétée de son mari. La psy lui conseille de faire des plans pour s’enfuir de chez elle et préparer le divorce. Mais Celeste, qui vient de recevoir une autre ration d’ecchymoses, s’enferme dans le déni. «Je ne comprends pas pourquoi vous êtes si alarmiste en ce moment», lui dit-elle.

Dans notre culture qui nous incite à «rester positif», certains ont acquis la conviction que les émotions négatives — la tristesse, la colère, la peur, etc. — méritent la suppression. Un peu comme si les émotions négatives étaient mauvaises en soi et qu’il fallait les éliminer au plus vite. Et surtout, ne pas les montrer aux autres. 

Aux travailleurs mis à pied, aux étudiants dépassés, aux parents exténués, aux cœurs brisés, aux enfants rejetés, on dit qu’il y a pire que ça dans la vie, que tu vas voir, ça va s’arranger. On est prompt à les calmer quand ils sont enragés, à les consoler quand ils sont tristes, à les rassurer quand ils ont peur. Mais ces réactions sont peut-être plus le reflet de notre propre inconfort que d’une réelle volonté de les aider. 

Car inconfort il y a. La psychologue sud-africaine Susan David, qui est professeure et chercheuse à l’école de médecine de Harvard, a mené un vaste sondage auprès de 70 000 personnes, et elle a découvert que pas moins du tiers des gens portent un jugement ou ont honte de leurs émotions négatives ou de celles des autres — collègues, amis, amoureux, enfants. 

C’est un problème, parce que les émotions négatives ne s’écrasent pas comme des maringouins. Selon Mme David, la recherche sur la suppression émotionnelle a au contraire montré que quand on essaie de tasser nos émotions, elles deviennent plus fortes. 

Or, les émotions négatives ont aussi leur utilité — l’envie, par exemple. Une étude a montré que des étudiants qui enviaient, ne serait-ce qu’un tantinet, les champions de leurs classes, ont montré plus de motivation à réussir que ceux qui ressentaient de l’admiration. Les étudiants envieux ont repris le dessus sur les devoirs et réussissaient mieux certains tests verbaux. 

La tristesse, elle, nous signale que ça va mal «en dedans» et alerte notre entourage. «Supprimez votre tristesse sous un voile de fausse bonne humeur et vous vous priverez d’un guide pour savoir où vous diriger et peut-être d’un peu d’aide», écrit Susan David. 

Ça ne veut pas dire qu’il faut toujours obéir à ses émotions, nuance la psychologue — casser des gueules quand on est frustré ou rester en boule dans notre lit quand on a la trouille ou on a du chagrin. Il faut d’abord les accepter et créer une certaine distance cognitive avec elles, en se disant par exemple «je remarque que je suis en maudit» plutôt que «je suis en maudit». 

Dans la saison 1 de Big Little Lies, Celeste camoufle sa souffrance à ses amies, à qui elle n’a jamais confié qu’elle était battue par son mari. «Peut-être parce que ma valeur personnelle dépendait de l’image que les autres ont de moi», explique-t-elle à sa psy. Je ne vous dévoilerai pas la finale, mais disons que Celeste va payer cher sa façade, qui la rattrapera d’ailleurs dans la saison 2. 

Quand on nous demande si ça va, on répond mécaniquement «oui, ça va». Mais les gens sont parfois étonnamment réceptifs quand on leur dit qu’on est déprimé, fâché ou effrayé. Alors, la prochaine fois que vous vous sentez d’humeur négative, essayez cette réponse pour voir : «non, ça ne va pas». 

Nous, les humains

Non à l’Aperol Spritz!

CHRONIQUE / La saison des terrasses s’amorçait au printemps dernier quand j’ai découvert l’Aperol Spritz dans un bar hipster de Québec prompt à enlacer les tendances.

Je n’avais jamais bu ce cocktail rouge-orange, mélange d’Apérol, de Proseco et de soda. Et même si j’ai payé 9 $ pour quatre gorgées et demie, et que mes amis, avec leurs pintes viriles, se sont bien foutus de ma gueule, je dois dire que j’ai trouvé cette boisson très bonne. 

J’en ai parlé à ma blonde en revenant du bar. Elle en avait entendu parler en termes élogieux elle aussi. Le temps de le dire, on se ramenait une bouteille d’Aperol de la SAQ, et on buvait des Aperol Spritz sur le bord de la piscine hors terre chez la belle-sœur.

J’étais un peu mal à l’aise avec mon penchant pour cette boisson un peu trop instagrammable. Mais bon, la sommelière Élyse Lambert avait élu l’Aperol Spritz «cocktail de l’été» à Medium Large, alors qui étais-je pour douter de mes choix?

J’ai continué à en boire une partie de l’été, jusqu’à que j’apprenne comment j’ai été dupé. Un reportage de l’AFP m’apprenait que l’Aperol Spritz a conquis le monde occidental grâce à une campagne de marketing savamment orchestrée par le Groupe Campari, qui fabrique l’Aperol. 

Une influence invisible s’était rendue jusque dans mon verre. Un peu naïf, je pensais être l’unique instigateur de mon coup de foudre pour l’Aperol Spritz. Mais au fond, je m’en étais amouraché parce que le bar hipster que je fréquentais trouvait que c’était cool de boire un liquide amer et pétillant surmonté d’une tranche d’orange. 

Bref, je succombais au dernier cocktail à la mode, massifié à grands coups de marketing. J’aimais la même chose que tout le monde. Je me conformais. 

On pense souvent qu’on est maîtres de nos goûts et de nos opinions. Mais on est beaucoup plus réceptifs aux sirènes du conformisme que l’on pense. 

Pour en avoir la preuve, ouvrez n’importe quel manuel de psychologie sociale et vous risquez de tomber sur l’incroyable expérience du psychologue américano-polonais Solomon Asch, qu’on peut encore voir sur YouTube. 

Nous, les humains

Les ordures printanières

CHRONIQUE / Julie et Michel n’ont pas de chien, mais ces jours-ci, ils traînent des sacs de plastique quand ils vont prendre une marche.

Cette semaine, par exemple, ils sont allés se promener sur le sentier de la côte Gilmour et au parc naturel du Mont-Bélair, à Québec. «La récolte a été très fructueuse», m’a écrit Julie dans un courriel accompagné de deux photos où on peut voir Julie et son conjoint à côté de sacs bleus remplis d’environ 400 canettes ou de sacs noirs débordant de déchets.

La semaine précédente, Julie m’avait fait parvenir une autre photo. Lors d’une promenade au parc des Braves, elle avait retrouvé une vingtaine de sacs de crottes de chien que les maîtres avaient laissé traîner là.

C’est comme ça depuis que la neige a commencé à fondre : Julie et Michel enlèvent les cochonneries laissées par des inconnus dans les endroits publics et les terrains vagues. 

«Se pourrait-il que l’humain s’habitue à la présence de déchets et finisse par ne plus les voir?», m’a écrit Julie. [...] En attendant, je continue de ramasser les déchets que je trouve sur ma route même si je me sens bien seule.» Au moins, il y a Michel à ses côtés. Et d’autres bons samaritains qui font comme eux. 

C’est un phénomène intrigant. Pourquoi certaines personnes s’autorisent-elles à jeter leurs ordures dans l’environnement? Et pourquoi d’autres se dévouent-elles à nettoyer après leur passages? 

On pourrait vite conclure que les gens qui salissent leur quartier ne sont qu’une bande d’égoïstes malpropres. Mais ce n’est pas si simple que ça. 

Des scientifiques ont étudié ceux qui souillent leur environnement et ont observé qu’un des facteurs les plus importants n’est pas le je-m’en-foutisme des gens, mais les «normes sociales» qui règnent à leur époque ou dans leur culture. 

Dans les années 60, par exemple, les citoyens étaient beaucoup plus susceptibles de jeter leurs ordures dans des espaces publics. Dans les années 1980, le vent a commencé à tourner et il est devenu de plus en plus mal vu de le faire. Aujourd’hui, c’est encore plus tabou de jeter ses vidanges par la fenêtre de la voiture, par exemple. 

Or, comme Julie et Michel le constatent, les normes sociales ne sont pas à toute épreuve. Il reste encore des gens qui polluent leur environnement quand les autres ne regardent pas. 

Mais ce n’est pas forcément parce qu’ils s’en fichent. Souvent, c’est une question bêtement pratique. Une étude du professeur P. Wesley Schultz, de la California State University, près de San Diego, a montré que la distance par rapport à une poubelle ou un bac à recyclage était le facteur le plus important pour prédire qui allait jeter ses déchets dans les endroits publics. 

Alors, plus les villes mettent des poubelles ou des conteneurs de recyclage à disposition des citoyens dans les espaces publics, moins les gens se délestent de leurs déchets n’importe où. 

Comme pour bien d’autres enjeux environnementaux, ils sont bien prêts à poser un geste écolo, mais tant que ça ne leur demande pas trop d’efforts, a expliqué Schultz à The Allegheny Front, une radio publique en Pennsylvanie qui se concentre sur les enjeux environnementaux. 

Mais la distance n’est pas le seul facteur. Plus il y a d’ordures dans un parc ou une rue, plus les gens ont tendance à se laisser aller. «Ainsi, si vous êtes dans un endroit déjà très pollué, vous aurez beaucoup plus de risques de le faire que si vous êtes dans un endroit propre ou exempt de déchets», a expliqué Schultz. 

Autrement dit, les gens qui décident de faire le ménage de leur rue ou de leur parc montrent l’exemple et peuvent en inspirer d’autres.

Julie et Michel ont peut-être l’impression de se battre contre Goliath en cette période d’ordures printanières. Mais en se promenant avec leurs sacs de poubelles, ils changent chaque fois un peu plus la norme sociale. Et un jour, peut-être, ils pourront marcher en paix.

Nous, les humains

Lâche l’armure

CHRONIQUE / Vous avez peut-être vu passer la bande-annonce sur Netflix. Une grande dame blonde devant une foule un peu trop enthousiaste, genre coach de vie en pleine conférence. Des spectateurs qui rient, qui pleurent et qui en ressortent gonflés de volonté.

Oui, l’émission spéciale Brené Brown: appel au courage a un côté cucul à la Oprah Winfrey. Mais si vous êtes capable de supporter ça pendant une heure et quart, le visionnement en vaut la peine, ne serait-ce que pour les leçons qu’on en retire sur la honte et son contrepoison : la vulnérabilité.    

D’abord, il faut savoir que Brené Brown n’est pas une coach de vie. C’est une travailleuse sociale et chercheuse à l’Université de Houston. En 2010, elle a présenté une conférence TED Talk sur son propre campus en essayant de sortir de sa réserve académique habituelle. Pour une fois, elle allait parler avec ses tripes de ce qui la préoccupait le plus. 

Après six ans de recherche et des centaines d’entretiens avec des gens qui se sentaient déconnectés des autres, Brené Brown a été frappée par l’omniprésence d’une émotion dont on parle très peu : la honte. 

Vous savez, c’est ce sentiment désagréable qu’on a fait — ou qu’on pourrait faire — quelque chose qui pourrait déplaire aux autres ou nous priver d’une relation avec eux. C’est l’émotion qui dit qu’on n’est pas assez. Pas assez intelligent, pas assez compétent, pas assez diplômé, pas assez beau, pas assez mince, pas assez drôle, pas assez populaire, pas assez riche pour mériter d’être aimé. 

On ressent tous de la honte à divers degrés. Mais on ne compose pas tous avec elle de la même façon. Ceux qui arrivent le mieux à la surmonter sont ceux qui sont capables d’accepter leur vulnérabilité — ceux qui ont le «courage d’être imparfaits», dit Brené Brown. 

Or, on vit à une époque qui nous encourage à faire le contraire — à porter une armure de perfection, de performance, d’invulnérabilité.  

Les réseaux sociaux, encore eux, nous incitent à projeter l’image la plus léchée possible de nos vies. On voit défiler des photos de voyage, de partys, de marathons. Mais on voit très peu de souffrance, d’échecs, d’ennui. Et on est surpris d’apprendre qu’un ami est dépressif depuis des mois.  

Et si on a l’audace de faire une présentation en public, d’aller manifester, d’écrire une lettre ouverte ou de présenter une oeuvre artistique, on court le risque que des trolls nous salissent sur Internet. 

Aussi bien rester dans ses pantoufles? Ben non, justement. 

Après son TED Talk de 2010, Brené Brown savait que la vidéo serait diffusée sur le Web et elle a été horrifiée par les commentaires laissés en dessous genre : «moins de recherche, plus de botox». «Bien sûr qu’elle encourage l’imperfection, qu’est-ce que vous feriez avec un physique comme elle?» «Elle représente ce qui va mal dans le monde aujourd’hui». 

Mais sa vidéo a été vue, en date d’aujourd’hui, plus de 40 millions de fois. Et cette obscure chercheuse texane a fini par écrire une série de livres, dont Le pouvoir de la vulnérabilité (2014) et Comment affronter l’adversité (2017), qui sont devenus des best-sellers internationaux, traduits en une trentaine de langues. Et la voilà sur Netflix. 

Bien sûr, il s’agit là d’un success story exceptionnel. Mais Brené Brown est devenu l’exemple vivant du pouvoir, justement, de la vulnérabilité. Quand on a le courage de l’imperfection, on prend le risque, oui, de se faire varloper par les trolls de tout acabit, aussi bien sur Internet que dans la vraie vie. Mais on s’ouvre aussi à des occasions qui ne se présenteraient pas si on restait chez soi à se polir la façade. 

Aux yeux de la plupart des gens, nos failles nous rendent seulement plus humains. Et cette authenticité nous rend aussi plus attachants. 

Parlez-en aux politiciens qui savent sortir de la cassette et dire vraiment ce qu’ils pensent. Ils s’exposent plus souvent à la critique. Mais leur cote de popularité en bénéficie la plupart du temps. 

Parlez-en aux gens qui finissent par avouer à leur entourage que, non, ça ne va pas — ils ont perdu leur emploi, viennent de se faire laisser, sont endettés jusqu’au cou — et qui découvrent soudainement à quel point il y a plein de gens autour d’eux qui sont prêts à les aider.  

La vulnérabilité, nous dit Brené Brown, c’est d’avoir le courage de se présenter quand tu ne contrôles pas le résultat. C’est s’inscrire à un cours de danse même si tes hanches ont l’air cimentées, inviter des nouveaux voisins à souper, postuler ailleurs après avoir perdu sa job, dire «je t’aime» en premier. 

C’est dur de lâcher l’armure. Mais c’est tellement moins lourd. 

Nous, les humains

Les séducteurs ordinaires

CHRONIQUE / Les cinq sacs d’épicerie étaient accrochés à mes avant-bras, les sangles regroupées sur mes plis de coude. J’avais hâte de larguer la marchandise dans le coffre de l’auto.

Sauf que la madame dans son gros VUS m’empêchait de passer. Elle zigonnait dans le stationnement étroit — avance-recule, avance-recule —, essayant d’en ressortir sans accrocher de véhicules. 

Elle a peut-être remarqué l’impatience sur mon visage. Moi, en tout cas, je lisais la nervosité sur le sien. Ces quelques secondes où tout le monde attendait après elle dans le parking lui étaient clairement angoissantes. 

Du moins, jusqu’à ce qu’une piétonne dans la soixantaine qui poireautait comme moi sur le bitume lance une phrase à la conductrice, dont la vitre était ouverte : «Prenez votre temps, madame. C’est pas facile de sortir d’ici.»

La dame a fait un grand sourire avec les dents; la pression était tombée d’un coup. Elle a fait un autre avance-recule et a réussi à s’extirper de son étrier asphalté. 

La piétonne a continué son chemin jusqu’au IGA. Moi, j’ai enfin pu me délester du poids de mon marché. Mais sur le chemin du retour, j’ai repensé à cette dame qui avait réussi à détendre l’atmosphère en 12 mots. 

Je me suis demandé s’il y avait un nom pour décrire ces gens-là qui arrivent à faire baisser la tension quand l’air est chargé. Je n’en ai pas trouvé. On pourrait les appeler les «séducteurs ordinaires». 

On associe toujours la séduction au cruisage. Mais la séduction est plus généralement une façon de gagner le cœur des gens, peu importe le type de relation qu’on a avec eux. Ou peu importe la durée : on peut être antipathique à notre propre famille et attirer la sympathie d’un pur étranger en quelques secondes. 

Tout dépend de notre capacité à être apprécié des autres. Les séducteurs ordinaires excellent en la matière, sans trop faire d’effort. C’est un trait de leur personnalité. Mais est-ce que ça s’apprend?

En me questionnant là-dessus cette semaine, j’ai repensé au livre audio d’un ex-agent du FBI que j’ai écouté l’an dernier. 

Jack Schafer a longtemps travaillé comme «analyste comportemental» au FBI. En gros, son travail consistait à persuader des étrangers à devenir espions pour les États-Unis ou à amener de grands criminels à confesser leurs crimes.

Au fil des années, il a développé une série de techniques psychologiques pour attirer leur sympathie et gagner leur confiance. Ces ruses permettent d’activer ce qu’il appelle la «Like Switch», qui est aussi le titre de son livre.

Pour y arriver, la proximité aide beaucoup. Le seul fait d’être en présence d’une autre personne à plusieurs reprises, sans même lui adresser la parole, vous donne une longueur d’avance sur les étrangers. C’est un phénomène reconnu en psychologie qui s’appelle «l’effet de familiarité».

Jack Schafer a utilisé cette technique pour convaincre un diplomate étranger de devenir espion américain. Durant des semaines, il s’est organisé pour croiser sa cible au quotidien, puis à fréquenter la même épicerie que lui et le saluer de la tête. Quand Schafer s’est présente à lui comme agent du FBI, le diplomate était mûr pour le reste de l’opération séduction.

La communication non verbale est aussi déterminante. Remuez rapidement vos sourcils (le «flash du sourcil»), regardez la personne dans les yeux (mais ne la fixez pas), penchez la tête légèrement sur le côté (à gauche ou à droite) et remontez un peu votre menton : ces petits gestes sont tous interprétés par les humains comme des «signaux amicaux», ont découvert des scientifiques.

Et surtout, n’oubliez pas de sourire. Normalement, vos vis-à-vis devraient vous imiter et ils relâcheront en prime des endorphines, une hormone qui fait qu’on se sent bien. 

Bien sûr, après vous devrez parler. La règle d’or de l’amitié, dit Schafer, c’est que si vous voulez que les autres vous apprécient, vous devez faire en sorte qu’ils se sentent bien avec eux-mêmes en votre présence. Trouvez des affinités avec eux, intéressez-vous à leur histoire, montrez-leur qu’ils ne sont pas juste des numéros, suggère-t-il. 

L’ex-agent du FBI cite la poétesse afro-américaine Maya Angelou, qui a bien résumé son propos : «J’ai appris que les gens vont oublier ce que vous dites, que les gens vont oublier ce que vous faites, mais que les gens n’oublieront jamais comment ils se sont sentis auprès de vous». 

Un jour, Schafer attendait à l’aéroport pour prendre un vol de huit heures en classe économique. Avant de monter dans l’avion, il a jasé avec le monsieur qui prenait les billets, en employant ce qu’il appelle des «déclarations empathiques», c’est-à-dire qui reflètent le sentiment des autres et montrent qu’on s’intéresse à eux. Vingt minutes plus tard, l’agent lui remettait un billet en classe affaires. 

Je ne sais pas si la piétonne dans le stationnement du IGA connaissait le concept de «déclaration empathique». Mais quand elle a dit «Prenez votre temps, madame. C’est pas facile de sortir d’ici», elle était pile dessus.

Nous, les humains

Dire non pour gagner du temps

CHRONIQUE / Quand deux amis plus ou moins proches se croisent dans un café et échangent des banalités, on dirait qu’ils se sentent obligés de confesser à quel point ils manquent de temps.

«Ah, j’arrête pas»; «j’ai pas une minute à moi»; «je cours après ma queue»; «tu me connais, toujours dans le jus»... Les expressions varient, mais je les entends si souvent que je me demande si le Québec souffre d’un trouble d’anxiété chronométrée. Ou que je me tiens un peu trop avec mes semblables. 

En fait, selon l’Institut de la statistique du Québec (2018), la «population pressée par le temps» représente environ 14 % de l’ensemble des Québécois de 15 ans et plus. Dans ce groupe stressé par l’horloge se trouve une majorité de femmes, de personnes âgées de 25 ans à 54 ans, de parents — surtout de jeunes enfants — et de travailleurs à temps plein ou sans horaire flexible. 

Mais aujourd’hui, comme disent les entrepreneurs, on va se mettre «en mode solution». Et je vais vous offrir un moyen très efficace de gagner du temps ou d’en perdre moins : apprenez à dire non.

C’est une stratégie que j’ai piquée à un économiste qui signe une chronique dans le Financial Times et a écrit plusieurs livres dont L’Économie est un jeu d’enfant. Il pose le problème ainsi : «Chaque fois que nous disons oui à une demande, nous disons également non à tout ce que nous pourrions faire avec ce temps-là». 

Les économistes appellent ça un «coût de renoncement», c’est-à-dire la perte de quelque chose à laquelle on renonce lorsqu’on en choisit une autre. 

Au travail, par exemple, votre patron, vos collègues ou vos clients vous demandent peut-être chacun de leurs côtés d’accomplir des tâches qui, assurent-ils, vont vous prendre quelques minutes à peine. Un courriel de plus, un autre appel, un avis sur un projet qui ne vous concerne pas. 

Tant mieux si vous pouvez alléger le fardeau de vos voisins de bureau. Dans son livre Le triomphe des généreux, le psychologue organisationnel Adam Grant, notamment, vous explique comment l’altruisme peut conduire au succès.

Mais il y a des limites à acquiescer à toutes les demandes, comme Jim Carrey dans le film Monsieur Oui (2008). «Pris isolément, ces demandes sont parfaitement raisonnables, écrit Tim Harford dans une chronique sur “Le pouvoir de dire non”. Mais les considérer isolément est une erreur : ce n’est que sous l’angle des coûts de renoncement que l’enjeu devient plus clair». 

Autrement, les sollicitations acceptées font gonfler votre liste de tâches. Et comme d’habitude, vous rentrez tard à la maison. Vous avez moins de temps pour jouer avec vos enfants, prendre un verre de vin avec votre blonde ou votre chum, aller courir ou lire le roman qui s’empoussière sur votre table de chevet. 

Mais ce n’est pas si facile de dire non. Les humains ont tendance à donner plus de poids au moment présent qu’au futur quand ils sont confrontés à un choix qui les engage dans le futur, explique Harford. 

Par exemple, si on vous demande de faire du bénévolat à l’école, on peut être porté à dire oui pour éviter l’inconfort d’un refus, même si on sait qu’on va y consacrer de nombreuses heures dont on ne dispose pas. 

«Dire “oui”, c’est se réchauffer dans une brève lueur de gratitude immédiate, sans se soucier du coût ultérieur», écrit l’auteur. 

Tim Harford suggère une astuce psychologique pour contourner cette faille de la pensée. Elle consiste à se demander : «Si je devais le faire aujourd’hui, est-ce que j’accepterais?» Si la réponse est «non», vaut mieux répondre la même chose. 

L’économiste a lui aussi de la misère à dire non. Il trouve ça chaque fois malaisant de décliner des invitations. 

Mais pour montrer à sa femme qu’il est déterminé à dire non plus souvent, il l’inclut parfois en «cc» dans ses courriels de refus. Il les compare à de «petites lettres d’amour». 

Le Mag

Des chefs à la télé

CHRONIQUE / Cette semaine, la brigade 2019 de l’émission Les chefs! devait cuisiner un canard de Barbarie sucré ou salé. À la fin du défi, j’avais très faim, mais perdu l’envie de cuisiner.

En écoutant les commentaires des juges, j’ai pu mesurer toute l’ampleur de mon incompétence culinaire.

Nous, les humains

Le bon côté de la solitude

CHRONIQUE / Depuis une heure, je poireautais avec ma fille de 6 ans dans la salle d’attente de la clinique. Elle était tannée que je lui lise des histoires et moi aussi. Un peu zombie, on regardait un écran sur le mur qui donnait des conseils de santé.

L’un d’eux disait quelque chose comme : «Vous vous sentez anxieux, surmené? Prenez une heure pour vous durant la semaine et faites une activité que vous aimez!»

Une heure? C’est tout!?

Un adulte moyen passe environ 119 heures par semaine éveillé. Et tout ce qu’on nous propose comme temps pour soi, c’est... 60 minutes?

C’était peut-être juste un conseil bidon. Mais en lisant cette recommandation, je me suis dit que ça en disait long sur notre rapport tordu à la solitude. 

J’en sais quelque chose. J’ai 36 ans, travaille à temps plein, deux enfants, en couple, une vie sociale active et, comme beaucoup de monde sans doute, j’ai de la misère à m’accorder du «me time». Ce n’est jamais ma priorité, ça passe toujours en dernier. 

Je m’en rends compte le dimanche soir, quand je repense à la semaine qui vient de s’écouler. Oui, par-ci, par-là, j’ai eu quelques moments de solitude, j’ai lu le journal, un roman, joué du ukulele, regardé Netflix. Mais j’ai consacré la majorité de mon temps libre à travailler et à faire des activités en famille ou avec des amis. 

C’est un beau problème, vous allez me dire. De plus en plus de Québécois sont isolés socialement et en souffrent mentalement et même physiquement. On parle même d’une épidémie de solitude. 

Mais il y a un autre type de solitude sur laquelle on a tendance à lever le nez ou qui nous conduit à prendre les autres en pitié. C’est une solitude où on est tout seul par choix. Une solitude volontaire.

Sara Maitland a écrit deux livres là-dessus. C’est une écrivaine britannique qui a passé la majeure partie de sa vie dans un milieu densément peuplé d’humains. Elle a grandi à Londres dans une famille de six enfants, a eu une carrière florissante, est devenue une féministe de renom, s’est mariée, a fondé une famille et n’a jamais manqué d’amis. 

Mais à la fin des années 80, son mariage s’est désintégré. Quelques années plus tard, pour changer d’air, elle a essayé d’aller vivre seule dans la campagne au pays de Galle. À sa grande surprise, elle a adoré ça. 

«Je suis devenue moins ambitieuse, plus réflexive et beaucoup moins frénétique», écrit-elle, dans son livre A Book of Silence. «Et dans cet espace le silence coulait : j’allais dans le jardin tôt le soir ou tôt le matin et je faisais juste regarder et écouter.» 

Près de 25 ans plus tard, elle vit toujours seule en campagne. Elle ne s’est pas complètement coupée de la civilisation, continue à avoir des amis et utilise Skype pour jaser avec ses proches. 

Mais la solitude est au cœur de sa vie. Et elle pense que, sans aller aussi loin qu’elle, on pourrait tous bénéficier de plus de temps en solo, au moins pour deux raisons. 

La première concerne la créativité. L’écrivain Ernest Hemingway pensait qu’aucun travail sérieux n’était possible sans solitude. Maitland pense la même chose. 

Pour créer, explique-t-elle, il faut pouvoir se connecter à ses pensées sans être constamment court-circuité par un texto ou un collègue qui veut faire un brin de jasette. 

L’autre raison concerne la connaissance de soi. Sara Maitland affirme que ce n’est que dans la solitude — à l’abri de l’influence extérieure — qu’on peut atteindre une compréhension profonde de soi-même et de ce qui nous tient à cœur dans la vie. 

Quand on se met à lire sur la solitude volontaire, on tombe souvent sur cette citation de Blaise Pascal, qui a déjà dit : «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.» 

Je ne pense pas qu’il voulait parler de notre incapacité à faire des siestes, mais de notre peur de la solitude. J’avais un prof de philo au cégep qui aimait répéter que la plupart de ses étudiants étaient incapables de rester seul avec leurs pensées, sans rien pour se divertir. 

C’est sûrement vrai, mais pas juste pour les étudiants. Pour apprivoiser notre peur de la solitude, Maitland suggère d’y aller à petites doses, en misant sur des activités qu’on aime déjà. Elle propose de commencer par des marches solitaires et, si ça se passe bien, de se lancer dans une «aventure» en solo : une fin de semaine de camping, un voyage à l’étranger, par exemple. 

On gagnerait tous à s’accorder un peu plus de temps avec nous-mêmes, croit-elle. Ne serait-ce que pour une heure...

Nous, les humains

La désintox numérique de Patrick

CHRONIQUE / Patrick Cunningham revenait d’une soirée entre amis dans un bar du Vieux-Montréal, et il était bien saoul quand il a pris un taxi pour rentrer chez lui.

C’est sur la banquette arrière de ce taxi qu’il a perdu l’objet de sa dépendance. Il s’en est rendu compte le lendemain matin. 

— Merde, j’ai perdu mon téléphone. 

Il avait reçu le Samsung Galaxy d’un ami qui changeait de cellulaire chaque année. Cette fois, il allait pouvoir le magasiner. Chaque fois qu’il passait devant une boutique de téléphone sur Saint-Laurent, il zieutait. 

Patrick penchait finalement pour un iPhone, parfait compagnon de son ordinateur Mac. Mais quelque chose l’empêchait de passer à la caisse. Une voix discordante en lui qui résistait aux remontrances amicales : coudonc, Pat, t’as pas encore racheté de téléphone!? 

À l’époque, Patrick, qui est illustrateur de dessins animés pour la télé, avait 46 ans. Il était célibataire et vivait ce qu’il décrit comme une «deuxième jeunesse». Il sortait beaucoup, fréquentait assidument les salles de spectacles et faisait de la photo de mode comme loisir pour une petite agence de mannequins. 

Patrick recevait environ 200 textos par jour, tant pour le boulot que le social. Son Galaxy vibrait aux 10 minutes. Et comme ses clichés de mannequins étaient partagés sur Facebook et sur Instagram, Patrick ne pouvait pas s’empêcher de suivre la déferlante de likes et de commentaires.

Tout ça était très grisant. En même temps, Patrick sentait qu’il perdait le contrôle. Comme un gambler qui espère le jackpot sur une machine à sous, il vérifiait compulsivement si une pastille de couleur apparaissait sur son écran, annonçant un nouveau tressaillement de son univers virtuel. 

Patrick s’était procuré un téléphone intelligent pour faciliter la communication avec ses amis. Mais il n’était plus capable de converser avec eux sans regarder son Galaxy à tout bout de champ. 

Son appareil mobile le privait aussi de solitude — une solitude dont il avait toujours eu besoin pour satisfaire sa nature contemplative. Patrick, qui habite maintenant le quartier Limoilou, à Québec, est le genre de gars qui se lève à 4h du matin pour admirer le lever de soleil à la baie de Beauport et le ramener en photo. 

Bref, Patrick sentait que son téléphone avait colonisé son quotidien. Et il a décidé de chasser l’envahisseur.

Une semaine sans téléphone est devenue deux, puis trois. «Et là, c’était comme : on va voir jusqu’où je vais être capable d’aller», me raconte Patrick. 

C’était il y a trois ans et demi. Patrick a maintenant 50 ans, il n’a toujours pas de téléphone dans ses poches, et il va très bien. Il sait bien que ça pourrait être pratique, un iPhone, pour googler, facebooker, texter ou appeler d’où il veut. 

Et, oui, ça l’irrite de poireauter à un rendez-vous, quand l’autre est en retard ou ne se pointe pas et qu’il ne peut pas être prévenu. «Quand t’as pas de téléphone, tu te ramasses souvent sur le coin de la rue tout seul et tu te demandes pourquoi.» 

Mais pour Patrick, les gains de la déconnexion mobile surpassent de loin ses inconvénients. Vous le trouvez peut-être extrémiste. Lui, il trouve extrêmes les 2,5 heures quotidiennes, en moyenne, que les utilisateurs de téléphone intelligent passent devant leur écran, et les 39 fois qu’ils dégainent leur appareil.

Il trouve ça extrême de voir tant de gens penchés sur leurs téléphones dans la rue. Il trouve ça extrême d’apercevoir deux ados assis un à côté de l’autre qui se textent au lieu de se parler. Il trouve ça extrême de voir qu’au souper, il est tout seul à se contenter d’une fourchette et d’un couteau. «Les autres, ils ont leur fourchette, leur couteau et leur téléphone».

J’ai rencontré Patrick au moment où j’étais en train de lire le livre Digital Minimalism : Choosing a Focused Life in a Noisy World (Le minimalisme numérique : choisir une vie concentrée dans un monde bruyant (non traduit en français), devenu un best-seller presque instantané chez nos voisins américains.

Son auteur, le professeur Cal Newport, a été présenté comme le «Marie Kondo de la technologie». Kondo est cette Japonaise qu’on peut voir maintenant sur Netflix qui a développé une méthode pour désencombrer nos maisons en ne gardant que ce qui «inspire la joie». 

Newport, lui, prône le «minimalisme numérique», une «philosophie de l’usage technologique dans laquelle on concentre notre temps en ligne sur un petit nombre d’activités soigneusement sélectionnées et optimisées qui soutiennent fortement les choses qu’on valorise, puis on rate joyeusement tout le reste».

Patrick s’inscrit parfaitement dans cette philosophie. Ce n’est pas un de ces dinosaures qui snobent la technologie. Il passe ses journées devant un ordinateur pour le travail, il a des comptes Facebook et Instagram, utilise Messenger et Skype. Mais quand il lâche son ordi, il décroche. Il se connecte à ce qu’il y a autour de lui. «Quand je suis là, je suis là. À 100 % là». 

C’est peut-être pour ça que Patrick a l’œil si affuté pour capter la beauté ordinaire. Ses photos du centre-ville de Québec croquent le chatoiement des lampadaires quand la pluie vient de passer, l’éclat des bancs de neige dans les ruelles, une autoroute détrempée, les néons d’un restaurant chinois entre deux orages. 

Il y a quelque temps, un ami a offert à Patrick un téléphone, un autre Samsung Galaxy, presque neuf. Il l’a mis dans un panier, où il s’empoussière. Le pauvre téléphone risque de croupir là encore longtemps. «Ça me tente pas, dit Patrick. J’en n’ai pas besoin».