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Nous, les humains

Design ta journée

CHRONIQUE / «Comment a été ta journée?»

Un peu machinalement, on pose la question à notre blonde, notre chum ou nos enfants pendant le souper. Et on répond en citant les hauts ou les bas du jour.

Mais la plupart du temps, on occulte les moments qui ne scintillent pas assez pour être repérés — le temps passé dans le trafic, à faire les devoirs avec nos rejetons, à laver la vaisselle, à prendre une douche, à manger un bol de céréales, à choisir ses vêtements, à écouter une série télé. 

C’est dommage, parce que ces instants anodins peuvent être riches en enseignement. Porter attention à la manière dont on se sent quand on fait une activité — peu importe laquelle — nous permet de comprendre ce qui nous rend heureux, malheureux ou entre les deux.

Dans les années 2000, le psychologue et prix Nobel d’économie Daniel Kahheman et son équipe ont demandé à plusieurs centaines de milliers de femmes (désolé, les gars) aux États-Unis, en France et au Danemark d’examiner leurs journées. Les chercheurs ont demandé aux répondants d’assigner des émotions positives (joie, engagement, amusement, espoir, amour, etc.) ou négatives (colère, honte, dépression, solitude, etc.) à chacune de leurs activités.

Les scientifiques ont calculé la proportion de temps passé dans un état déplaisant et ont donné un nom à ce pourcentage : le U index (unpleasant index). Par exemple, pour les femmes d’une ville du Midwest américain, le U index était de 29 % pour le transport matinal, de 27 % pour le travail, de 24 % pour les soins aux enfants, de 18 % pour le ménage, de 12 % pour la socialisation, de 12 % pour la télévision et de 5 % pour le sexe. 

Vous n’êtes pas obligés de vous livrer à un examen aussi précis. Mais comme on dispose chacun d’une marge de manœuvre pour meubler nos journées, il peut être intéressant de réfléchir à ce qu’on aimerait faire plus — ou moins — souvent. En réfléchissant à la manière dont on s’est senti durant nos activités, on peut réaliser que, finalement, on adore les soupers avec la belle-famille, on n’aime pas travailler de la maison, on est fou du ping-pong ou on déteste méditer. 

Ces temps-ci, on parle beaucoup de design thinking, une approche de l’innovation qui a la cote parce qu’elle place l’humain au centre du processus créatif. La première étape de ce processus consiste à «faire preuve d’empathie» envers les gens auxquels on propose un produit ou un service. Mais on peut aussi être à l’écoute de soi-même et refaire le design de nos propres journées. 

Sauf qu’il y a un piège. Vite de même, si je vous demandais comment vous faites pour savoir que vous êtes heureux (ou malheureux) à un moment de la journée, vous diriez sans doute que c’est simple : vous le sentez. Le philosophe Jeremy Bentham disait qu’on ne ressent que deux grandes catégories de sentiments : le plaisir ou la douleur. 

Dès lors, si on veut une belle vie, il faut chercher le premier et éviter le second, estimait Bentham. Mais est-ce aussi simple? Non. Car il y a un autre duo de sentiments qui s’en mêle : le sens et la futilité.

Par exemple, vous pouvez avoir beaucoup de plaisir à manger des chips en visionnant Friends en rafale, mais éprouver un certain sentiment de futilité. Aider un ami à déménager peut être une activité déplaisante, mais peut avoir beaucoup de sens.

«Il y a du plaisir (ou de la douleur) et du sens (ou de la futilité) dans tout ce que vous faites et ressentez», écrit le chercheur et professeur en psychologie Paul Dolan, dans son livre Happinness by Design. […] «Pour être vraiment heureux, il vous faut donc ressentir les deux».

Sachant cela, on peut réaménager nos journées pour qu’elles reflètent cet équilibre de plaisir et de sens qui rendent les journées épanouissantes. 

Par exemple, on peut accepter un trajet plus long dans l’autobus pour pouvoir lire davantage au lieu de rester moins longtemps dans l’auto et d’écouter la radio. On peut prévoir plus de temps avec nos amis et plus de temps en nature, mais moins devant la télé ou les jeux vidéo. En général, les activités passives apportent moins de satisfaction que les activités actives. 

Quand on évite de réfléchir à nos journées, elles peuvent vite se noyer dans une succession de moments ternes. Quelques minutes de planification par jour — et environ une demi-heure pour penser à la semaine qui s’en vient — peuvent suffire à aménager un quotidien plus gratifiant. 

Mais avant, il faut se donner la peine de le réexaminer. Et avoir l’audace de se regarder dans le miroir en se demandant : «pis, comment a été ta journée?»

Nous, les humains

Ne frappez pas les alarmes

CHRONIQUE / Pour colorier les écailles du poisson, j’avais choisi une alternance entre le vert, le bleu et le rose. Ma fille de 7 ans, qui dessinait avec moi, a jugé que je méritais ses félicitations.

«Bravo, papa! T’as fait une suite logique», m’a-t-elle dit en crayonnant son bout de poisson. 

Elle a appris ça à l’école, les suites logiques. C’est un nom sophistiqué pour décrire une forme de régularité, un pattern. 

Mais ce que ma fille ne sait pas, c’est qu’on utilise les suites logiques chaque matin, pour que sa soeur et elle arrivent à l’heure à l’école. 

Au début de l’année, j’avoue que la ponctualité n’était pas notre force. Les filles arrivaient souvent dans la cour d’école au moment où la cloche sonnait ou, pire, en retard. 

J’allais les reconduire à pied et, je passais mon temps à les inciter à marcher plus vite, «allez, allez!». Par une sorte de malédiction, il y avait toujours un imprévu juste avant que les enfants passent la porte. Pipi de dernière minute. Manque un chandail chaud. Un des gants est disparu. Encore.

Pendant la routine matinale, nous, les parents, devions jeter des coups d’oeil fréquents à l’horloge pour être sûr que chaque étape ne s’éternisait pas. Et si on perdait le fil en finalisant les boîtes à lunch, par exemple, il y avait un effet domino sur le reste des étapes. On avait beau se lever plus tôt, ça ne fonctionnait pas plus. C’était exaspérant. 

Un soir, devant une bière, un ami qui est aussi papa m’a dit qu’un de ses potes avait trouvé une solution à ce problème. Il avait programmé plusieurs alarmes musicales pour aider ses enfants à se préparer le matin, chaque alarme commandant une étape spécifique de la routine.

J’ai décidé de tester cette méthode chez moi. J’ai écrit sur un papier l’heure précise de chaque étape de la routine et j’ai programmé une série de chansons sur mes haut-parleurs sans-fil. Du Jack Johnson pour le réveil et l’habillage; une chanson de Marie-Mai pour la fin du déjeuner et le brossage de dents; trois chansons de Stromae pour que les filles s’habillent pour aller dehors; et une chanson de Christine and the Queens pour sonner l’heure du départ. 

Le résultat a été impressionnant. Les alarmes sont programmées depuis deux mois et les enfants ne sont jamais arrivés en retard ou à la dernière minute dans la cour d’école. Nos matinées sont rendues moins stressantes. Les enfants n’ont plus besoin de nous pour leur dire de se grouiller. Marie-Mai fait la job à notre place. 

Oui, les alarmes qui nous réveillent le matin sont détestables. Mais il ne faut pas généraliser cette haine à toutes les alarmes. Bien planifiées, elles peuvent être très utiles le reste de la journée. 

Pourquoi les alarmes fonctionnent aussi bien? Je pense que c’est grâce à une suite logique binaire. Dans sa plus simple expression, une habitude est composée d’un signal (il est 7h30) et d’un comportement (je pars travailler). 

Mais quand le signal n’est pas clair, le comportement risque d’être différé ou oublié. Regarder l’heure à tout bout de champ pour éviter d’être retard est une méthode plus fragile qu’une alarme automatisée qui sonne toujours à la même heure. La technologique est parfois plus fiable que la vigilance humaine. 

Les retardataires s’auto-flagellent souvent en se disant qu’ils manquent de volonté. Mais la ponctualité n’est pas seulement une question d’auto-discipline, mais de signaux clairs qui déclenchent les habitudes souhaitées. 

William James, un des pères de la psychologie, a un jour écrit : «Toute notre vie, dans la mesure où elle a une forme définie, n’est qu’une masse d’habitudes — pratiques, émotionnelles et intellectuelles — systématiquement organisées pour notre mieux-être, qui nous portent irrésistiblement vers notre destin, quel qu’il soit». 

Des études montrent qu’environ 40% de nos activités quotidiennes sont formées d’habitudes — des comportements régulièrement répétés qui nécessitent peu ou pas de réflexion et qui sont appris plutôt qu’innés. Alors, si vous voulez changer quelque chose dans votre vie, commencez par changer vos habitudes. 

Les alarmes peuvent vous aider parce qu’elles donnent le signal d’enclencher une habitude. Votre téléphone cellulaire peut être un excellent allié en la matière. Vous pouvez mettre une alarme pour vous rappeler que c’est le temps de méditer, de partir à l’arrêt de bus, d’aller au gym, de prendre vos médicaments, d’aller vous coucher. 

Plusieurs applications, comme Fabulous ou Productive, facilitent la mise en place des alarmes, et permettent de les placer stratégiquement dans votre horaire sans avoir à les modifier chaque jour. 

Évidemment, les alarmes ne garantissent rien. Vous allez peut-être snoozer quand même. Mais au moins, elles sont en charge du rappel à votre place. Et elles vous mettent face à vos propres promesses : si je ne vais pas m’entraîner, ce n’est pas parce que je ne l’ai pas prévu ou parce que j’ai oublié. 

Chez nous, c’est devenu une très bonne façon de confier à un haut-parleur la responsabilité de rendre nos enfants ponctuels le matin. Chez vous, ce sera peut-être un moyen de changer une autre habitude. 

Testez de nouvelles alarmes dans la journée, vous allez voir, c’est bien moins pire qu’au réveil.

Nous, les humains

Ils ne l’ont pas oublié

CHRONIQUE / En demi-cercle, ils ont fait une minute de silence les mains jointes, les yeux vers le sol. On entendait juste le vent siffler entre les stèles funéraires.

Lundi matin, les six anciens ou actuels militaires s’étaient réunis devant la tombe de Jonathan Couturier, à Loretteville. 

C’était un jour du Souvenir plutôt froid. Le cimetière Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette était recouvert d’une moquette de flocons. Les gars faisaient de la buée en respirant. 

Avec le temps, ils auraient pu oublier Jonathan. Le lien qui les rattache à lui aurait pu s’effilocher tranquillement. Et pourtant, ils reviennent ici chaque année, depuis une décennie. 

Ils sont là le 17 septembre, jour de la mort de Jonathan; ils s’ouvrent une bière ou du fort et trinquent à la mémoire du défunt. Ils se réunissent aussi le jour du Souvenir, comme c’était le cas lundi.

Le sergent Luc Voyer, l’adjudant Michel Simoneau, le soldat Gratien Roy, le soldat Carl Marceau, le caporal-chef Dominique Lareau, le caporal Guillaume De Celles étaient tous là quand le véhicule blindé que Jonathan Couturier conduisait a été soufflé par une bombe artisanale, à environ 25 kilomètres de Kandahar.

C’était la dernière opération de Jonathan en Afghanistan. «Après ça, il prenait l’avion et il s’en retournait», dit Luc Voyer, qui était son commandant de section là-bas. 

Jonathan Couturier avait 23 ans. Là-bas, ses collègues le surnommaient «cocotte», parce qu’il avait une petite voix et semblait perpétuellement enjoué. C’était un remonteur de moral naturel, toujours partant pour une partie de dek-hockey, de poker ou pour jaser de char ou de hockey. 

Il avait hâte de rentrer à Québec pour retrouver sa fiancée, sa famille et sa Mustang. La guerre ne l’a pas laissé revenir en vie. 

Ses frères d’armes auraient pu chercher à enfouir ce souvenir, à se tenir loin de cette tombe qui leur rappelle un des moments les plus traumatiques de leur existence, mais non. «Il ne faut pas l’oublier. C’est la raison qui nous ramène tous ici», dit Dominique Lareau.

Les gars parlent de Jonathan comme un membre de leur «deuxième famille». Une famille soudée par la protection mutuelle des militaires au combat, par cette chaîne d’interdépendance qui tient la vie en équilibre sur ses maillons, par cette communion de corps poussés aux limites de leurs capacités physiques et mentales dans une contrée suffocante et périlleuse. 

«On vit 24 heures sur 24 ensemble. Veut, veut pas, il se crée des liens forts», dit Luc Voyer.

La disparition de Jonathan a bouleversé les gars, qui veillaient sur lui comme un frère. Un cratère s’est creusé dans leur ligne du temps ce jour-là. «Ça fait dix ans, mais c’est comme si c’était hier», dit Guillaume De Celles. 

Avec d’autres collègues, le caporal De Celles et Dominique Lareau ont sorti le corps de Jonathan des décombres de l’explosion. Ce n’était pas la première fois que Guillaume De Celles vivait cette expérience douloureuse. «Mais c’est toujours pire quand c’est un de tes gars», dit-il.

Dix ans plus tard, le souvenir est encore poignant. Mais réparti entre les épaules des gars venus au cimetière, il semble un peu plus supportable. La solidarité apaise la souffrance. Et «en même temps, ça fait du bien de revoir tous les gars», dit Michel Simoneau. 

En une décennie, leur vie a changé. Certains se sont mariés, ont eu des enfants, se sont trouvé de nouveaux emplois. La hiérarchie qui influençait leurs rapports dans l’armée a disparu, laissant toute la place à l’amitié. «On est tous des chums», résume M. Simoneau. 

En plus des cinq gars que j’ai rencontrés lundi, une douzaine d’autres militaires viennent fidèlement rendre hommage à Jonathan au cimetière Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette depuis dix ans. Le 17 septembre, par exemple, ils étaient une quinzaine. Ils ont pris une photo, certains avaient une bière à la main.

Si Jonathan pouvait les voir, il afficherait peut-être cet air enjoué qui s’est gravé dans leurs mémoires. Michel Simoneau l’espère en tout cas. «Je pense qu’il serait content qu’on ne l’oublie pas, qu’on se tienne et qu’on pense à lui.»

Nous, les humains

Les précrastinateurs

CHRONIQUE / Bruno est un employé modèle. Il répond à ses courriels du tac au tac, termine ses tâches bien avant la date butoir et semble abattre plus de besogne que la plupart de ses collègues.

Ses patrons voient en lui une étoile montante. Mais l’un d’eux a une opinion divergente. Il s’est penché plus attentivement sur le boulot de Bruno et a remarqué une chose : il tourne les coins ronds et son travail ne sort jamais de l’ordinaire. 

On connaît tous des procrastinateurs, à commencer par nous-mêmes. Vous savez, ce sont ces gens qui remettent constamment à plus tard ce qui doit être fait maintenant. Mais il y a aussi des gens comme Bruno qui ont tendance à terminer rapidement leurs tâches dans le seul but de faire les choses le plus tôt possible. On les appelle les «précrastinateurs». 

J’ai un bon exemple pour vous. Le mien. À l’époque, j’étais étudiant et je travaillais comme vendeur dans une boutique de vêtements.

Après nos journées de travail, le gérant nous réunissait au fond du magasin et dévoilait le montant de nos ventes du jour. Les gagnants étaient félicités; les perdants ne se faisaient rien dire pantoute, mais on sentait dans l’indifférence du patron toute sa réprobation.

J’ai vite adopté la stratégie qui me semblait la plus fructueuse : je me garrochais sur les clients dès qu’ils touchaient un vêtement. «Voulez-vous que je vous dépose ça dans la cabine?»

Pendant qu’ils essayaient des jeans, une robe, une chemise, un chandail, je m’empressais d’aller voir d’autres clients, si bien que je roulais parfois jusqu’à trois en même temps, courant presque dans la boutique.

Ça fonctionnait. Je faisais régulièrement partie des meilleurs vendeurs. Mais un jour, j’ai travaillé avec une employée permanente qui était LA meilleure vendeuse — appelons-la Sophie. Sophie prenait son temps avec les clients, elle essayait vraiment de trouver ce qui les ferait scintiller et de leur proposer des accessoires auxquels ils n’auraient pas songé. 

C’était impressionnant. Une Madame ou un Monsieur venait pour des jeans et repartait aussi avec un chandail et une ceinture, parfois même avec un manteau et des chaussures. J’avais demandé à Sophie de me dévoiler son secret. «Je leur déroule le tapis rouge», m’avait-elle résumé.

Chaque fois qu’on travaillait ensemble, c’est elle qui ravissait les honneurs. Ses clients revenaient souvent au magasin. Ils la demandaient : «est-ce que Sophie travaille aujourd’hui?»

Moi, ça ne m’arrivait jamais. J’étais précrastinateur, pressé de faire des ventes. Le patron n’y voyait que du feu. Mais dans l’intérêt futur de la boutique, il aurait dû me convertir à la méthode de Sophie.

David A. Rosenbaum, le professeur et chercheur à l’Université de Californie à Riverside qui a mis le doigt sur la précrastination en 2014, donne des exemples quotidiens de précrastination dans un article de la revue Scientific American. 

Il cite les gens qui répondent immédiatement à leurs courriels plutôt que de vérifier s’ils n’ont pas écrit de conneries dans leur réponse; ceux qui paient leurs factures dès leur arrivée et se privent ainsi des intérêts; ceux qui ramassent des articles lourds au début de leur l’épicerie et les transportent tout le long jusqu’à la caisse, au lieu les cueillir à la fin. 

Mais les effets de la précrastination peuvent être encore plus graves. On peut être pressé de déménager une laveuse, négliger de porter les courroies de déménagement et souffrir d’un mal de dos à vie. On peut se hâter de déneiger un toit en pente et se casser plusieurs membres en tombant, faute d’avoir porté un harnais. On peut conduire saoul parce que ça va plus vite que d’attendre un taxi.

Plusieurs adages familiers, souligne Rosenbaum, mettent également en garde contre les risques de précrastination : «Mesurez deux fois, coupez une fois», «Qui se marie à la hâte se repent à loisir», «Regarde avant de sauter».

En général, explique le chercheur, les gens précrastinent pour une raison de conservation de l’énergie : ils veulent ménager leurs efforts mentaux. Quand on ne fait pas une tâche immédiatement, on doit la reporter à plus tard et faire l’effort de s’en souvenir. 

Il y a aussi une autre explication. Accomplir une tâche, aussi petite soit-elle, est un acte satisfaisant en soi. Les tâches qui peuvent être accomplies rapidement nous exaltent plus que celles qui prennent plus de temps, parce que la récompense vient plus vite. 

Alors, quoi faire de Bruno? On peut lui dire que rien ne l’oblige à répondre à ses courriels ou à remettre son travail aussi vite. Qu’on préfère la qualité à la quantité. Et qu’on l’encourage à se bloquer du temps pour faire du travail à haute valeur ajoutée. Bien sûr, sans précrastiner...

Nous, les humains

Repenser l'infidélité

CHRONIQUE / En voyage d’affaires aux États-Unis, Jacinthe s’est assise au bar de l’hôtel. Le gars à côté d’elle, un Californien au look californien, s’est mis à la draguer.

«C’était la première fois en 10 ans que je me faisais cruiser», raconte Jacinthe, 44 ans, professionnelle dans une entreprise technologique de Québec. 

C’était en février. Jacinthe s’est laissée courtiser, a même flirté un peu elle aussi. Le soir, en appelant son chum Olivier à Québec, elle lui a avoué qu’elle aurait aimé froisser les draps avec son courtisan. 

Olivier a eu une réponse étonnante pour un gars en couple monogame depuis 2007. «Si t’en as envie, vas-y», se souvient-il lui avoir dit. «Dans le fond, c’est juste un one-night».

Dans les jours qui ont suivi, Jacinthe a continué à flirter avec le Californien. Puis, un soir, elle lui a texté son numéro de chambre. 

Ce ne fut pas une baise exceptionnelle — l’étrange chorégraphie charnelle de deux corps qui s’ignoraient jusque-là. Mais pour Jacinthe, le jeu de séduction a été une révélation. 

«Passé 40 ans, je me disais que je n’étais plus séduisante. J’avais comme mis une croix là-dessus. J’ai comme redécouvert mon pouvoir de séduction». 

Quand le couple s’est retrouvé à Québec, les deux amoureux ont convenu de former un couple ouvert. Olivier a eu une aventure avec une amie qu’il désirait depuis des années. Jacinthe a eu deux aventures et a amorcé une liaison virtuelle avec un autre Américain avec qui elle échange des photos coquines. 

Paradoxalement, alors qu’elle pantouflait depuis un bon moment, la vie sexuelle du couple a été requinquée par son ouverture. Maintenant, Jacinthe et Olivier font l’amour au rythme de nouveaux amants et explorent des fantasmes dont ils n’avaient jamais osé parler. «C’est rendu très chaud dans notre couple!», dit Olivier. 

Bien sûr, la possibilité d’aller voir ailleurs vient avec l’angoisse que l’autre ne revienne pas. Mais Jacinthe et Olivier préfèrent vivre dangereusement que de sombrer dans le statu quo. «La jalousie, ça se contrôle», dit Jacinthe. 

***

En fin de semaine prochaine, Jacinthe est tentée d’assister au premier colloque sur le polyamour à Québec. Couples ouverts, polyamoureux, trouples, anarchistes relationnels (voir notre lexique) : le colloque se penchera sur les relations qui existent en dehors du couple monogame traditionnel. 

On y explorera des enjeux pratiques comme la gestion du temps quand on jongle avec plus d’une relation en même temps, des enjeux philosophiques comme les recoupements entre polyamour et le bouddhisme et des enjeux affectifs comme la gestion de la jalousie. 

Tous ceux qui investissent ces formes de liberté amoureuse et sexuelle ont au moins un point en commun. Ils sont allés au-delà du tabou de l’adultère et se sont demandé : «coudonc, c’est-tu vraiment si pire que ça?» Et ils ont vérifié concrètement s’ils seraient capables de tolérer l’infidélité. 

La jalousie est une émotion très désagréable. Sous sa gouverne, on a peur d’être abandonné, on se sent humilié ou même enragé. On espionne les textos de notre partenaire, on pique des crises, on fait savoir à nos rivaux que c’est notre territoire. 

La jalousie nous happe quand on a l’impression qu’une relation importante pour nous est menacée par un tiers parti. En amour, la plupart des gens veulent protéger à tout prix leur couple contre l’envahisseur et s’efforcent d’être fidèles. 

Mais comme Jacinthe et Olivier, certains réalisent que la jalousie est tolérable quand l’amour libre apporte d’autres bénéfices. Parfois, les cocus vont très bien. 

À plusieurs égards, le couple monogame suffoque. Selon les plus récentes données de Statistiques Canada, environ 4 couples sur 10 finissent par se séparer. Dans les cabinets de sexologues, le manque de désir sexuel est le motif numéro un de consultation. Des études longitudinales montrent que la passion amoureuse décline après 1 à 3 ans. 

Andréanne Simard, une artiste de 33 ans de Québec, croit que le couple traditionnel monogame ne contraint pas seulement le désir sexuel, mais aussi l’amour. 

«Combien de fois dans la vie tu rencontres une personne fabuleuse et tu te dis : “ah, ben non, j’n’irais pas vers cette personne-là parce que je suis en couple”», dit-elle. «Moi, j’avais vraiment envie d’avoir la liberté de pouvoir aimer une autre personne». 

Andréanne, qui se dit «anarchiste relationnelle», a une relation en «V» : un mari dans la cinquantaine et un chum dans la trentaine. Même si elle habite avec son mari, elle considère que son chum est aussi important dans sa vie. Elle ne veut pas hiérarchiser ses amoureux, qui la comblent différemment. «Je trouve ça très difficile de classer l’amour», dit-elle. 

Instigatrice du colloque sur le polyamour les 8 et 9 novembre à la Maison de la coopération et de l’économie solidaire de Québec, sur le boulevard Charest, Andréanne pense que plusieurs couples songent à briser la monogamie, mais ne savent pas comment. Et elle estime qu’il est temps que les curieux et les assumés puissent se réunir pour en jaser. 

***

Quand j’ai vu l’affiche du colloque dans une épicerie à Limoilou, il y a deux semaines, je me suis imaginé en parler avec ma blonde : «chérie, ça te tente-tu qu’on essaye le polyamour?» J’ai ri en ressentant la résistance viscérale que m’inspirait cette possibilité. Et je me suis demandé pourquoi on chercherait d’autres partenaires si on s’épanouit dans la monogamie. 

En même temps, en discutant avec des polyamoureux, je n’en ai éprouvé que plus d’admiration pour ces gens qui osent braver les dogmes amoureux, mais qui sont encore vus par plusieurs comme une bande de dépravés. 

En testant les frontières de la jalousie, du désir et de l’amour, les polyamoureux ont sûrement compris beaucoup de choses qui échappent à la majorité monogame. Alors si vous croisez Jacinthe, Olivier ou Andréanne, il y a au moins une question à leur poser : «un café?»

Nous, les humains

Trop de choix?

CHRONIQUE / De la bière partout. L’épicerie en tient plus de 600 sortes. Des rangées et des rangées de canettes et de bouteilles. Un temple de la microbrasserie.

Quand je passe la porte, je me sens comme quand j’allais chercher des bonbons au dépanneur à neuf ans. IPA, porter, stout, saison, ambrée, irish red, bitter, scotch ale, geuze, kölsch... Il y en a de toutes les sortes! Et c’est pour ça que j’y vais : pour avoir des options en masse. 

Mais chaque fois, un truc bizarre se produit. Après une vingtaine de minutes à zieuter les monticules de broue embouteillée, je ressens une sorte de vertige. Je suis paralysé par le choix. 

J’essaie de me ressaisir : tant qu’à être au temple de la bière, profites-en. Et par le temps que ma blonde me texte «reviens-tu bientôt?», je n’ai toujours pas réussi à mes brancher. Je prends quelques canettes en vitesse et je sors du temple très insatisfait de ma sélection. 

Pourquoi tant de tourments? Cette semaine, je me suis souvenu de ce qu’avait dit Barry. Barry Shwartz est un psychologue américain qui a fait une mémorable présentation Ted Talk en 2005, vue plus de 13 millions de fois depuis. Son allocution portait sur ce qu’il appelle le «paradoxe du choix», qui est d’ailleurs le titre d’un de ses livres traduits en français. 

Le «dogme officiel de toutes les sociétés occidentales», explique Barry, c’est que «pour maximiser le bien-être des citoyens, il faut maximiser leur liberté individuelle. [...] Maximiser la liberté, c’est maximiser le choix».

Aujourd’hui, cette idée nous paraît tellement évidente qu’on ne la remet plus en question, croit Barry. Et les commerçants ont embarqué à fond. 

Barry a fait le décompte dans le supermarché pas loin de chez lui : 175 sortes de vinaigrette, 85 sortes de biscuits, 230 sortes de soupes, 120 sortes de sauces pour les pâtes... Ensuite, il est allé à la boutique électronique locale : 42 sortes d’ordinateurs, 27 sortes d’imprimantes, 100 sortes de téléviseurs, 85 sortes de téléphones cellulaires… 

C’était il y a 14 ans. Imaginez aujourd’hui. Vous pouvez magasiner un rencart parmi les milliers de profils Tinder dans votre ville, installer sur votre téléphone u ne ou plusieurs des 1,8 million d’applications sur votre iPhone et regarder une des 196 séries sur Netflix. 

Non, mais, en veux-tu du bonheur?

Oui, ça peut être très agréable d’avoir le choix. Il n’y a pas si longtemps, à l’épicerie, il y avait presque juste des grandes marques de bière : Labatt, Molson, Budweiser, Heineken, Corona, etc. Et à part Unibroue, il n’y avait pas beaucoup de place dans les frigos ou sur les tablettes pour les bières de microbrasserie. Maintenant, il y a un étalage au complet à l’épicerie près de chez vous. 

Mais est-ce qu’on voudrait encore plus d’options? Peut-être pas. Barry Shwartz raconte la fois où il est allé au magasin se chercher des jeans après avoir usé toutes ses paires. 

«Il fut un temps ou il n’y en avait qu’une sorte, vous les achetiez, ils ne vous allaient pas bien, ils étaient très inconfortables, et si vous les laviez assez souvent, ils commençaient à être OK».

«J’ai voulu changer mes jeans après plusieurs années, poursuit-il. J’ai dit : “Je veux une paire de jeans, voici ma taille.” Le vendeur m’a dit : “Vous voulez slim fit, easy fit, relaxed fit? Bouton ou fermeture? Lavé à la pierre ou à l’acide? Vous les voulez détendus? Boot cut, fuselé, bla bla bla”. Etc. J’étais bouche bée. J’ai dit : “Je veux le modèle qui, avant, était le seul modèle.”»

Après une heure d’essayage, Barry a acheté une paire de jeans hautement supérieure à celles qu’il possédait avant. Mais étrangement, il n’était pas satisfait. 

Pourquoi? Avec toutes ces options à sa disposition, ses attentes à propos des jeans avaient augmenté. «J’ai eu quelque chose de bien, mais pas de parfait, dit-il. Comparé à mes attentes, ce que j’avais était décevant». 

C’est comme ça dans n’importe quoi. Plus on a d’options, plus la possibilité de faire un mauvais choix augmente. Et plus on risque de regretter notre sélection — et d’être tourmenté par les occasions manquées. 

Barry Schwartz croit qu’on a avantage à limiter nos options dans la vie. On peut par exemple choisir de goûter les vins d’un seul pays à la SAQ durant un certain temps; choisir un chandail ou une chemise qu’on aime et les acheter dans toutes les couleurs; passer deux semaines en voyage dans la même ville au lieu de changer de destination tous les trois jours. 

C’est drôle, au dépanneur au coin de ma rue, les bières de microbrasserie sont rares dans le frigo. De temps en temps, on en voit apparaître une nouvelle sorte. Je les prends avant que mes voisins les aperçoivent. Je ne regrette jamais mon choix. 

Nous, les humains

Ce que vos dépenses disent sur vous

CHRONIQUE / Après une aventure d’un soir, votre flirt tombe sur vos relevés de cartes de crédit et de compte bancaire oubliés sur la table de cuisine. Il décide de les scruter pour en savoir plus sur vous.

Il remarque des transactions chez Starbucks tous les trois jours. Une grosse facture mensuelle chez H&M. Des chambres au Holiday Inn. Des billets au cinéma Le Clap tous les vendredis. Des virements automatiques vers votre compte épargne chaque jeudi.

À première vue, ces transferts d’argent laissent croire que vous avez un faible pour les lattés, la fast-fashion, les nuits à l’hôtel, le cinéma indépendant et les conseils de Pierre-Yves McSween. Rien de bien compromettant, vous direz. 

Mais se pourrait-il que ces colonnes de transactions en dévoilent plus sur vous que vous ne le pensez? 

Eh bien, il s’avère que vos dépenses peuvent révéler certains aspects de votre personnalité avec une étonnante clairvoyance. 

Des chercheurs de l’University College de Londres et de l’Université Columbia, à New York, ont récemment fait cette découverte. Ils ont analysé 2 millions de relevés de plus de 2000 consommateurs anglais à qui ils ont aussi fait passer des tests de personnalité.

À l’aide d’une technique basée sur l’intelligence artificielle, ils ont tenté de voir si les dépenses pouvaient prédire des traits de personnalité spécifiques — c’est-à-dire des traits qui vous distinguent des autres et peuvent permettre de deviner en général comment vous allez vous comporter.

Pour votre gouverne, sachez que les chercheurs en psychologie s’entendent en général pour dire que la personnalité de n’importe qui peut être décrites à partir de cinq grands traits de personnalité : 1. l’ouverture à l’expérience 2. le caractère consciencieux 3. l’extraversion (ou l’intraversion) 4. l’agréabilité (dans le sens d’aimable) 5. le névrosisme (une disposition aux émotions négatives). 

En analysant les relevés financiers, les chercheurs anglais et américains ont découvert plusieurs correspondances entre la personnalité et les dépenses. 

Ceux qui sont plus ouverts à l’expérience tendent à dépenser plus pour des billets d’avion; ceux qui sont plus extravertis font plus dépenses au resto ou dans les bars; ceux qui sont plus agréables font plus de dons à des organismes; ceux qui sont plus consciencieux épargnent davantage; ceux qui sont très névrosés consacrent moins d’argent à leur hypothèque. 

Les chercheurs ont aussi remarqué que ceux qui s’étaient révélés plus «matérialistes» dans les tests de personnalité dépensaient beaucoup plus dans les bijoux, mais moins dans les dons. Tandis que ceux qui disaient avoir une bonne autodiscipline avaient moins de frais bancaires. 

À l’heure où les entreprises récoltent de plus en plus de données sur nous, ces résultats ont quelque chose d’inquiétant, notent les chercheurs. Par exemple, une entreprise pourrait analyser vos transactions et deviner que vous avez une faible autodiscipline, puis vos envoyer des offres de crédit facile avec un haut taux d’intérêt. 

Mais bon, on n’est pas encore rendus là; les chercheurs disent qu’il s’agit de la première recherche à pouvoir prédire des traits de personnalité à partir de dépenses. 

En espérant que Big Brother ne développe pas cette habileté, je me demande si on ne pourrait pas tirer profit nous-mêmes de la lucidité de nos relevés. Pensez-y. Si nos dépenses sont le reflet de notre personnalité, notre feuilleton financier pourrait nous aider à faire un peu d’introspection. 

En prenant conscience du vide dans notre compte épargne, par exemple, on peut se demander si on ne pourrait pas être plus consciencieux. Puis, prendre des moyens pour contrer notre tendance naturelle au laisser-aller en instaurant des virements automatiques. 

Au contraire, si on se sait ouvert à l’expérience — et pas très matérialiste — , mais que nos revenus servent surtout à payer du mobilier, des vêtements et une voiture de l’année, il est peut-être temps de refaire son budget pour pouvoir s’offrir plus d’escapades. Ou du moins un mode de vie qui correspond plus aux bons côtés de notre personnalité...

Nous, les humains

Le sandwich à 100 $

CHRONIQUE / La restauration est une industrie cruelle. La compétition est féroce, la main-d’oeuvre manque, la marge de profit est mince. Au Québec, sept restaurants sur dix ferment après cinq ans.

Ceux qui se lancent malgré tout sont à la fois courageux et casse-cou. Au début, un de leurs plus gros défis est de capter l’attention déjà très sollicitée des consommateurs. Idéalement, il faut créer un buzz autour du resto. 

Mais comment on crée ça, un buzz? 

Dans son livre Contagion : comment se créent les tendances, Jonah Berger, professeur de marketing à l’École de commerce Wharton, de l’Université de Pennsylvanie, raconte la fascinante histoire d’un steak house qui a réussi à sortir du lot dans le marché saturé de Philadelphie. 

En 2004, Howard Wein, un ancien gestionnaire dans l’hôtellerie, a décidé de lancer son restaurant, le Barclay Prime. Wein a installé son steak house de luxe au centre-ville de Philadelphie. Dans un décor d’hôtel boutique, avec une entrée en marbre pour accueillir les clients, le resto servait du caviar au bar et offrait sur son menu des items sophistiqués comme des pommes de terre à la crème fouettée aux truffes et du flétan expédié de l’Alaska par Fedex. 

Le propriétaire voulait offrir une expérience hors du commun à ses clients. Mais Wein savait que la nourriture et l’atmosphère exceptionnelles ne suffiraient pas à distinguer son resto. À Philly, plus d’un quart des restaurants se plantaient dans les 12 mois après leur ouverture. 

Alors, il a eu l’idée de faire du Philly Cheesesteak — sandwich local par excellence qui se vendait 4 ou 5 $ dans les restaurants-minute du coin — une oeuvre gastronomique. 

La version Barclay Prime du Philly Cheesesteak comprenait un pain brioché fait sur place avec de la moutarde maison, des tranches très minces de boeuf Kobe, des oignons caramélisés, des tomates rustiques émincées et du fromage Taleggio triple crème. 

Cette obscène merveille culinaire était en plus surmontée de queues de homards du Maine pochées au beurre et de truffes noires cueillies à la main. Et comme si ce n’était pas assez distingué, le tout était servi avec une demi-bouteille de champagne Veuve Cliquot. 

Le prix? 100 $US. 

Même avec un coût aussi indécent, les clients se sont précipités pour goûter au sandwich. Dans un commentaire représentatif de l’extase générale, l’un d’eux a estimé que «C’était comme manger de l’or». Un autre a suggéré de le commander en entrée pour pouvoir se péter les bretelles dès le début du repas.

Le sandwich à 100 $ a fait fureur à Philadelphie et a connu une célébrité nationale chez nos voisins du sud. Le USA Today, le Wall Street Journal et Discovery Channel en ont parlé. David Beckham s’en est léché les babines. Et David Wein a été invité à préparer le sandwich pour David Letterman au (feu) Tonight Show. 

***

Qu’est-ce qui a fait son succès? «Wein n’a pas juste créé un autre Philly Cheesesteak, il a créé un sujet de conversation», écrit Jonah Berger. Et les sujets conversation sont la matière première du bouche-à-oreille, principal vecteur du buzz. 

«Les choses que les autres nous disent, nous envoient par courriel, nous textent ont un impact significatif sur ce qu’on pense, ce qu’on lit, ce qu’on achète et ce qu’on fait, écrit Jonah Berger. On essaie des sites que nos voisins nous recommandent, on lit des livres que nos proches recommandent, et on vote pour des candidats que nos amis appuient». 

Le bouche-à-oreille a plus d’influence que la pub, nous dit le professeur Berger. C’est le facteur principal derrière 25 à 50 % de nos décisions d’achat. 

Mais qu’est-ce qui déclenche le bouche-à-oreille? Ce qui est inattendu. Ou plutôt ce qui est inattendu à propos de ce qui nous est familier. 

Raymond Loewy, un designer industriel et graphiste français devenu franco-américain, a peut-être fait plus que quiconque, au 20e siècle, pour façonner l’esthétique de la culture américaine. 

Sa firme est derrière le logo Exxon, le paquet de cigarettes Lucky Strike et le bus Greyhound; elle a conçu des fours Frigidaire, des aspirateurs Singer qui ramassent les miettes et même le fameux nez bleu de l’avion présidentiel américain, Air Force One. 

Loewry croyait que les consommateurs étaient tiraillés entre leur curiosité pour la nouveauté et leur crainte envers elle, un mélange de néophilie et de néophobie. 

Le designer avait une sorte de théorie qui guidait ses créations : «Il a dit que pour vendre quelque chose de surprenant, il fallait le rendre familier; et que pour vendre quelque chose de familier, il fallait le rendre surprenant», résume le journaliste Derek Thomson dans son livre Hit Makers: The Science of Popularity in an Age of Distraction.

Le Philly Cheesesteak à 100 $ du Barclay Prime était un exemple parfait de cette théorie. Un sandwich très familier, mais avec des ingrédients et un prix vraiment étonnants. 

Cette semaine, j’ai vérifié et le Barclay Prime est toujours ouvert, 15 ans après ses débuts. On peut consulter le menu sur Internet. Leur Philly Cheesesteak contient maintenant du boeuf wagyu et du foie gras, entre autres ingrédients décadents. 

Il coûte 120 $. 

Nous, les humains

Lâche ton GPS!

CHRONIQUE / C’est rendu un automatisme. Vous n’êtes jamais allé sur la rue machin chose, vous ouvrez vote GPS et, hop!, l’itinéraire se déroule sur votre écran. Après, il y a une petite madame — chez nous, on l’appelle Brigitte — qui vous dit par où passer, où tourner, et vous confirme que «vous êtes arrivé».

Plus besoin de perdre du temps à planifier son chemin sur une carte ou de confier le soin à vos amis de vous mélanger avec leurs directives directionnelles. Non, vous pitonnez et vous laissez Brigitte vous guider. 

Quinze ans après leur arrivée sur le marché de masse, les appareils personnels munis d’un système mondial de positionnement par satellites (GPS) nous ont rendus accro, ou presque. Rares sont ceux qui choisissent délibérément de laisser l’appareil dans le coffre à gants. C’est beaucoup trop pratique. 

Il y a juste un problème : cette technologie affaiblit une partie de votre cerveau — celle qui est réservée au sens de l’orientation. Les conséquences sont beaucoup plus profondes que vous pensez. Alors, laissez-moi plaider pour une solution que vous n’aimerez pas : lâchez votre GPS. 

Mais d’abord, je vous explique un truc. Il y a une structure au centre de votre cerveau qui ressemble à un cheval de mer : l’hippocampe. Chaque fois que vous vous déplacez quelque part, les cellules de l’hippocampe s’activent pour construire un souvenir de votre trajectoire. 

Quand vous retournez au même endroit, vous pouvez récupérer ces «cartes cognitives» qui simulent les chemins possibles. Le cortex préfrontal fait le reste du boulot en planifiant et en choisissant le meilleur chemin. 

Or, quand le GPS vous dit où tourner, cette partie du cerveau réservée à la navigation s’éteint, ont récemment montré des scientifiques britanniques. 

Ce que ça change pour vous? Le cerveau a tendance à perdre ce qu’il n’utilise pas. «Use it or lose it», disent les anglos. Alors, si un jour la technologie vous lâche — téléphone déchargé, GPS brisé, signal introuvable —, votre «GPS interne» risque d’être hors service lui aussi. 

Alors là, vous serez perdus pour vrai. Et vous zigonnerez longtemps avant de vous rendre à destination. Ou peut-être que vous serez contraint de demander au caissier de la station-service, qui lui aussi ouvrira son GPS... 

De toute façon, vous le savez, le GPS n’est pas toujours fiable. Il vous expédie au mauvais endroit, vous fait passer par d’interminables routes de campagne ou vous distraie au point où vous frisez l’accident. Mais passons. Il y a pire.

Dans une série d’études menées en 2010, de chercheurs de l’Université McGill ont démontré qu’exercer quotidiennement son sens de l’orientation et sa mémoire spatiale augmente la matière grise dans l’hippocampe, tandis que celle-ci diminue à force d’éviter la navigation. 

Or, un hippocampe atrophié est fortement associé à plusieurs problèmes mentaux, notamment la dépression, la schizophrénie et l’Alzheimer... 

Chez les enfants, c’est autre chose. La sous-stimulation de l’hippocampe peut nuire au développement de l’intelligence. 

Le psychologue Lewis Terman a montré à quel point l’intelligence est liée aux habiletés de visualisation spatiale, particulièrement en maths et en sciences. Sauf que, de plus en plus, nos enfants et nos ados passent leur temps à la maison devant un écran. Et, quand ils sortent, ils se fient à leurs GPS pour s’orienter.

Alors voilà, je vous suggère de lâcher votre GPS, ne serait-ce que de temps en temps, pour vous rendre à une destination qui vous n’est pas familière.

En fait, vous pouvez employer Google Maps pour générer une carte — ce n’est pas si différent d’une carte papier, après tout. Mais après, essayez de vous débrouiller comme en 1990. Visualisez le chemin dans votre tête et tentez de vous rendre sans regarder l’écran et, surtout, sans vous laisser guider par la voix de Brigitte. 

Ce sera légèrement désagréable. Vous risquez de prendre la mauvaise sortie, de tourner sur la mauvaise rue et de devoir faire demi-tour. Mais, au moins, vous allez muscler votre hippocampe. Et, qui sait, la prochaine fois, vous serez peut-être capable d’y aller tout seul.

Nous, les humains

Le gars qui a déjoué l’université

CHRONIQUE / Vous savez, les universités mettent de plus en plus de cours en ligne gratuitement. Vous pouvez en suivre quelques-uns pour fertiliser votre culture. Malheureusement, vous n’aurez pas un bac ou une maîtrise avec ça.

Mais qui a dit qu’il fallait un diplôme? 

Cette semaine, j’ai jasé avec un autodidacte qui a réussi à tirer le maximum de la générosité universitaire en s’offrant une formation dans la meilleure université au monde. Il s’appelle Scott Young, il est Canadien et il s’exprime plutôt bien en français pour un Anglo de Vancouver.

Scott a obtenu un diplôme en commerce de l’Université du Manitoba. Mais il a vite réalisé qu’il s’était trompé de branche et qu’il aurait dû choisir l’autre option à laquelle il avait songé au début de ses études : un bac en informatique. Sauf que le gars n’avait aucune envie de passer un autre quatre ans sur les bancs d’université, à se taper des cours de trois heures et à se plier à la bureaucratie universitaire.

Un jour, il est tombé sur un cours en ligne gratuit du Massachusetts Institute of Technology (MIT), la meilleure université au monde, selon le Classement mondial des universités QS. Le cours en ligne comprenait les enregistrements des cours donnés en classe, les exercices, les quizz et même les examens avec les corrigés. 

Scott a suivi le cours. Et il a vu que le MIT en avait offert gratuitement des centaines d’autres en ligne sur sa plateforme Opencourseware (https://ocw.mit.edu/index.htm). L’institution estime «qu’Internet est l’un des meilleurs moyens de faire progresser l’éducation dans le monde», et Scott avait l’intention d’en profiter pour faire progresser la sienne.

Il s’est demandé s’il serait possible de faire le légendaire bac en informatique du MIT — où les étudiants payent 53 450 $US par année en frais de scolarité — à partir de sa chambre, à Vancouver. Il a vérifié le programme d’études et il a réussi à récolter le matériel requis à partir des cours offerts gratos par le MIT et en comblant le reste ailleurs. 

Après avoir investi 2000 $ pour acheter les manuels recommandés, Scott s’est lancé à fond dans le «MIT Challenge» en octobre 2011. Il travaillait de 6h du matin à 6h le soir, avec une petite pause de déjeuner. Il passait à travers un cours par semaine, puis a changé pour quatre cours en parallèle par mois. Chaque semaine, il publiait sur son blogue ses examens ou ses exercices terminés pour que les sceptiques puissent vérifier s’il avait effectivement réussi. 

Scott a terminé avec succès le 33e et dernier cours en septembre 2012, un peu moins d’un an après avoir commencé. Normalement, les étudiants du MIT mettent quatre ans avant de conclure le programme. Scott n’a pas obtenu de diplôme, mais il a eu des tas de propositions après son défi, notamment chez Microsoft. 

***

Bon, vous auriez le droit de penser qu’il faut être une sorte de surdoué zélé pour accomplir pareil exploit. Scott assure qu’il n’est pas plus intelligent qu’un autre et, oui, sans doute plus zélé. Mais ce qui lui a permis d’apprendre aussi efficacement, explique-t-il, ce sont les tactiques d’apprentissage qu’il a utilisées — des tactiques ancrées dans la recherche en sciences cognitives. 

«Ce qui fait la différence, ce n’est pas le temps que vous passez à étudier. Mais ce que vous faites avec le temps que vous avez», dit-il. Bref, il faut apprendre à apprendre. 

Depuis le MIT challenge, Scott a utilisé les mêmes tactiques cognitives pour apprendre le français, le portugais, l’espagnol, le chinois et le coréen. Et il a constaté que d’autres polyglottes dans le monde, comme l’irlandais Benny Lewis, employaient des stratégies similaires pour implanter rapidement de nouvelles langues dans leurs cerveaux. 

Scott a appelé cette forme intense d’apprentissage autodidacte l’«ultrapprentissage» (ultralearning). Et, considérant qu’on aimerait tous apprendre plus efficacement, je me suis dit que vous aimeriez savoir c’est quoi, au juste, sa méthode? Alors, je lui ai demandé. 

Un des piliers de l’ultraapprentissage est d’aller droit au but. Si vous décidez d’apprendre le mandarin, par exemple, trouvez-vous un ami chinois et commencez à parler tout de suite en utilisant les deux ou trois mots que vous avez réussi à mémoriser. Pas besoin d’étudier la langue durant des mois avant de se lancer : il faut mettre en pratique ce que vous savez dès que possible. Car ce n’est que dans la pratique qu’on réalise les angles morts de notre savoir. 

Scott Young insiste aussi sur l’importance de se tester sans relâche. «Comment la plupart des étudiants étudient? Typiquement, ils vont regarder les notes prises en classe et vont les lire une ou deux fois et, peut-être qu’après ils vont les recopier et les encercler et mettre de la couleur. Mais ce que la recherche montre, c’est que ce n’est pas vraiment efficace pour la mémoire à long terme», dit-il. 

Ce que les étudiants devraient faire, c’est de la «pratique de récupération» (retriaval practice). Au lieu de relire encore et encore les notes ou un chapitre de livre important, on les met de côté et on essaye de réécrire tout ce dont on est capables de se souvenir sur une page blanche. On peut aussi utiliser des cartes recto-verso (flash cards) sur lesquelles on écrit des questions d’un bord et les réponses de l’autre. On fait une pile avec les questions ratées, et on y revient jusqu’à ce que ça rentre. 

L’effort plus intense qu’exigent ces tactiques laisse une trace beaucoup plus durable dans la mémoire. Ce qui est très utile quand vient le temps de l’examen. 

Mais il ne suffit pas de se tester une fois. Il faut le faire plusieurs fois, en laissant à l’oubli le temps de faire son œuvre. Parce que chaque fois que vous forcez votre cerveau à ne pas oublier, il comprend à quel point c’est important de s’en rappeler. 

Bref, vaut mieux plusieurs petites séances de mémorisation espacées dans le temps qu’une longue séance de bourrage de crâne. On appelle ça la «répétition espacée» (spaced repitition). Des logiciels gratuits comme Anki peuvent vous aider à mettre cette stratégie en pratique. 

Scott aborde une foule d’autres tactiques dans son livre Ultralearning, fraîchement publié, mais pas encore traduit en français. Mais au-delà de la technique, ce gars-là a une leçon plus philosophique à nous livrer sur l’apprentissage, je pense. 

«On a souvent une idée préconçue de ce dans quoi on est bon», m’a-t-il dit. Mais si on s’instruit sur la mécanique de la mémoire et qu’on se lance des défis, on peut se rendre compte qu’après tout, apprendre la guitare, la programmation, le grec, la menuiserie, le tennis ou n’importe quoi d’autre à l’âge adulte n’est pas un objectif si inatteignable. 

«Nos meilleurs moments dans la vie viennent quand quelque chose qui apparaissait hors de portée s’ouvre à nous», m’a dit Scott.

Ce ne sera peut-être pas le MIT, mais la guitare peut vous rendre très fier aussi. 

Nous, les humains

Le charisme, ça s’apprend?

CHRONIQUE / Au printemps 2008, Michelle Obama a été convoquée dans le bureau de David Axelrod, le stratège politique en chef de Barack Obama.

À l’époque, Barack faisait campagne contre Hillary Clinton pour être élu à la tête du parti démocrate. Les sondages ne lui étaient pas favorables. Et sa femme était prise dans un tourbillon médiatique après une déclaration maladroite qui avait été perçue comme antipatriotique.

«J’avais le sentiment que ma cause était perdue [...]», écrit Michelle Obama dans Devenir, son autobiographie. «J’étais une femme, une femme noire et une femme forte, ce qui pour certaines personnes imprégnées d’une certaine mentalité, ne pouvait vouloir dire qu’une chose : j’étais une “femme noire en colère”». 

Alexrod lui a fait regarder les vidéos de certaines de ses allocutions publiques, sans son. Michelle devait se concentrer sur son langage corporel. Son visage était «trop sérieux, trop sévère — du moins, pour ce qu’on attend d’une femme», décrit Michelle. «Je comprenais comment l’opposition avait sélectionné ces images pour me construire une image de harpie furibonde». 

C’était injuste et sexiste — Barack, lui, ne se faisait jamais reprocher d’avoir l’air trop sérieux ou de ne pas sourire assez. Mais Michelle refusait de tomber dans le piège de ses rivaux. Alors, elle a adopté un ton plus décontracté, un savant mélange de grandes idées et de familiarité mêlant l’humour, l’autodérision et les anecdotes aux discours politiques. 

Après ce moment charnière dans le bureau d’Axelrod, Michelle Obama a changé de cap vers la charismatique oratrice qu’on connaît aujourd’hui. «Je venais de comprendre qu’il y avait dans ce jeu politique un côté spectacle que je ne maîtrisais pas», écrit-elle. 

***

Souvent, quand on entend parler de gens charismatiques, on a l’impression qu’ils ont reçu une sorte de don du ciel. Mais l’autobiographie de Michelle Obama nous montre que le charisme n’est pas seulement inné; il peut aussi s’apprendre, du moins en partie. 

Comme Michelle l’a constaté, le charisme passe beaucoup par le langage non verbal. Votre posture, l’expression sur votre visage, la manière dont vous bougez ou regardez la personne devant vous parlent à votre place. 

Le problème, c’est que le langage du corps est difficile à contrôler, car il reflète involontairement votre état d’esprit, explique Olivia Fox Cabane, dans son essai Le Charisme démythifié : comment se démarquer, convaincre et rassembler (2015). 

Ancienne directrice de StartX, un accélérateur de démarrage d’entreprises technologiques associé à l’Université de Stanford, Mme Fox Cabane note que quand vous êtes anxieux, par exemple, des microexpressions se lisent votre visage qui indiquent que vous êtes stressé. Les autres le perçoivent instinctivement et chuchotent : «oh, il a l’air nerveux». 

La solution, estime l’auteur, est d’essayer de changer son état d’esprit avant de faire une activité sociale — aller à un party, réseauter, prononcer un discours. Comme le cerveau réagit de manière similaire à l’imagination et à la réalité, se visualiser comme une personne confiante peut se refléter ensuite dans notre langage corporel. 

À l’inverse, Amy Cuddy, une chercheure en psychologie sociale qui a enseigné à l’Université Harvard, propose de modifier son langage corporel pour influencer son état d’esprit. En adoptant une «posture de pouvoir» (power posing) — épaules vers l’arrière, torse ouvert, menton haut et droit —, on peut influencer la manière dont on perçoit notre propre assurance, a-t-elle démontré. 

«Lorsque vous prétendez être puissant, il y a plus de chances que vous vous sentiez vraiment puissant», a expliqué Cuddy au Figaro. 

Mais projeter une image forte ne suffit pas à conquérir les cœurs si on n’arrive pas à être chaleureux en même temps, prévient Fox Cabane. Les gens charismatiques donnent le sentiment qu’ils veulent utiliser leur pouvoir au bénéfice des autres. 

L’auteur donne l’exemple de deux candidats à l’élection britannique de 1868, William Gladstone et Benjamin Disraeli. Les deux projetaient une image de puissance, d’intelligence et de savoir, mais Disraeli était chaleureux en plus. Une femme qui a dîné avec les deux a résumé leur différence. 

«Après avoir dîné avec M. Gladstone, je pensais que c’était la personne la plus intelligente en Angleterre. Mais après avoir dîné avec M. Disraeli, je pensais que j’étais moi-même la personne la plus intelligente en Angleterre.» Devinez qui a gagné l’élection? Oui, Disraeli. 

Michelle Obama incarne à la perfection ce mélange de force et de chaleur. Et c’est peut-être ce qui fait qu’elle a été aussi populaire comme première dame — ça et sa performance mémorable au Carpool Karaoke de James Corden.

Mais avant d’être en mesure de remplir le Centre Vidéotron à deux semaines d’avis, elle a prononcé des centaines, voire des milliers de discours aux États-Unis et dans le monde. Elle a été critiquée, s’est ajustée, a encore été critiquée, et s’est encore et encore ajustée. 

Et maintenant qu’on célèbre son charisme partout où elle passe, elle doit sourire en pensant à cette journée où elle a été convoquée dans le bureau d’Axelrod. 

Nous, les humains

À l’école de la chasse

CHRONIQUE / Au cégep, j’ai eu un prof de science politique qui commençait toujours ses cours avec une histoire. Pas de texte à analyser, pas de concept abstrait à décortiquer, juste un récit à méditer.

En cette période de la rentrée, permettez que je fasse pareil. C’est l’histoire de Yoanis Menge, un photographe des Îles de la Madeleine qui a appris à chasser le phoque. 

J’ai rencontré cet homme dans la fin trentaine aux cheveux ébouriffés, à la barbe touffue et à la voix grave pendant mes vacances aux Îles, par le biais d’un couple d’amis de Limoilou. Un mercredi après-midi, on a jasé pendant deux heures et demie au café Les Pas Perdus, à Cap-Aux-Meules. Et depuis, je pense que ma vision de l’éducation commence à dévier. 

***

Au printemps 2009, Yoanis sortait du métro de Paris quand il a vu une station placardée d’affiches de la fondation Brigitte Bardot. On y voyait un phoque qui tenait un gourdin dans sa bouche et venait de tuer un bébé humain qui gisait nu sur la banquise.

Yoanis a été choqué de voir les siens dépeints comme des barbares. Il savait que la chasse aux phoques était une chasse traditionnelle aux Îles, un moyen pour les chasseurs madelinots de gagner leur vie et de nourrir les leurs. 

En plus, les phoques étaient — et le sont toujours — en surpopulation dans le golfe du Saint-Laurent et mangeaient beaucoup trop de morue. Mais ça, les groupes anti-chasse n’en avaient rien à foutre. La démagogie remplissait leurs coffres. «C’était vraiment de la désinformation», dit Yoanis. 

Yoanis a voulu rétablir les faits en images. Montrer la chasse aux phoques, sans rien cacher. Il voulait aller au-delà du cliché du sang sur la banquise, rendre aux chasseurs leur humanité. 

Mais au début, les chasseurs refusaient. Souvent écorchés par des campagnes de pub animalistes, ils se méfiaient des appareils photo. Et même les Madelinots qui ne doutaient pas des intentions de Yoanis hésitaient à emmener avec eux un type qui ne pouvait pas leur être utile. 

«Ils m’ont dit clairement que si je voulais les photographier, il faudrait que je sois moi-même chasseur, parce qu’ils n’amèneraient pas un touriste sur un voyage de chasse». 

Yoanis a donc appris lui-même la chasse aux phoques. Pour obtenir son permis, il a dû suivre une formation de Pêche et Océans Canada sur la «méthode d’abattage en trois étapes» du phoque pour s’assurer que les animaux sont abattus rapidement et sans cruauté. 

Restait à se faire des contacts. Yoanis a connu des jumeaux pêcheurs de homards. Il les a aidés à mettre les cages à l’eau. Et, au printemps suivant, ils l’ont invité à la chasse aux phoques. Yoanis a pris des photos. Puis, d’autres chasseurs les ont vus et ont accepté d’embarquer le photographe à leur tour. 

À force d’observer, encore et encore, les rituels de l’équipage et d’y participer, Yoanis est devenu lui-même chasseur. Cet atout lui aussi permis de photographier de l’intérieur la chasse aux phoques à Terre-Neuve et au Nunavut, avec les Inuits.

Ses photos, criantes de vérité, ont notamment été publiées dans Le Devoir, le magazine de photo Polka, le site de la CBC et le Washington Post. Yoanis a aussi présenté une exposition au Québec et en France. 

Nous, les humains

Relaxe, champion !

CHRONIQUE / Fiston a le potentiel de devenir un as de la rondelle? J’espère que vous l’avez inscrit au Extreme Power Skating, un des plus chers et des plus prestigieux camps de hockey de la région de Québec.

Pendant une à cinq semaines, votre fils (ou votre fille) sera dispensé de chanter des chansons dans un camp d’été. Du lundi au vendredi, il passera trois heures et demie par jour à suer sur la patinoire du Complexe sportif multidisciplinaire de L’Ancienne-Lorette. 

Selon l’horaire, il affinera ses lancers, ses feintes et son maniement de rondelle. Il se pratiquera à aller chercher le disque dans le coin, à faire des passes sur la palette, à bloquer des lancers. Sinon, il s’entraînera à patiner en puissance : longues enjambées, accélérations, départs et changements de directions rapides. 

Et les deux heures et quart hors glace? Fiston fera de la plyométrie, du spinning, du cardio tae-boxe et du yoga. 

Vous pouvez l’inscrire dès l’âge de 5 ans, jusqu’à 18 ans; la tranche d’âge la plus populaire est de 8 à 11 ans. Le coût est de 575 $ pour une semaine à 2600 $ pour cinq semaines. C’est peut-être cher, mais «votre enfant s’entraînera comme un professionnel de la LNH», peut-on lire sur le site de ce camp de hockey, bilingue en plus. 

Le propriétaire d’Extreme Power Skating, Jonny Murray, croit que les jeunes hockeyeurs ont avantage à affuter leurs habiletés de bonne heure. «Plus tu commences tôt, mieux que c’est», m’a-t-il dit au téléphone. 

Loin d’être le seul de son genre, le camp Extreme Power Skating s’inscrit dans une tendance forte au Québec et en Amérique du Nord : la «spécialisation hâtive». En gros, c’est cette idée que plus on se spécialise tôt dans une discipline sportive (ou autre), plus on a de chance de réussir et peut-être même de percer chez les pros. 

C’est le gros bon sens, non? Dans le fond, c’est la réponse à une question que vous vous êtes sûrement déjà posée. Qui a le plus de succès : les spécialistes (A) ou les généralistes (B)? Jonny Murray pense que c’est «A». Et j’aurais choisi la même option si je n’avais pas jasé avec André Lachance. 

M. Lachance, un gars de Québec, est directeur du développement des affaires et des sports de Baseball Canada. Il a aussi été recruteur pour les Yankees, entraîneur-chef de l’équipe canadienne féminine de baseball et il sera le gérant de la première équipe de France de baseball féminin en vue des championnats d’Europe, entre autres. 

Mais André Lachance a aussi un rôle moins connu. Il fait partie d’un cercle d’une vingtaine de sommités canadiennes qui tentent de maintenir les fédérations nationales sportives à l’avant-garde de la science du sport et qui diffusent leur message par le biais de l’organisme Le sport c’est pour la vie. Il prononce des conférences un peu partout dans le monde et, ironiquement, ses conseils sont plus écoutés à l’étranger qu’ici, notamment chez les Scandinaves, qui trouvent toujours le moyen d’être en avance. 

Partisan de la première heure du mouvement «multisport», M. Lachance croit qu’on devrait encourager les jeunes à explorer une multitude de sports. Et il le répète sur toutes les tribunes : ceux qui ont pratiqué plusieurs disciplines sportives sont plus susceptibles d’avoir du succès plus tard dans le sport qu’ils ont choisi. Notamment parce que ça fait d’eux des athlètes plus complets. 

À son avis, les programmes sport-études, qui ont la cote au Québec, sont dépassés. 

«Ici, on est encore accroché au vieux modèle soviétique des programmes sport-études qui est à revoir complètement qui fait en sorte justement qu’on se spécialise beaucoup trop tôt», m’a-t-il dit.

«T’sais, on demande à un p’tit cul de sixième année, parce qu’il aime jouer au hockey, au baseball, au badminton : “ben, regarde, t’as un sport-études en secondaire 1 et tu vas jouer tous les après-midi pendant les cinq prochaines années de ta vie.” Qu’est-ce que tu penses qui arrive? Après cinq ans de secondaire, soit que le p’tit cul est écœuré parce qu’il n’a rien fait d’autre, soit qu’il a développé des blessures et il n’est plus capable de jouer à ce sport-là qu’il aimait.» 

Moi qui commençais à m’inquiéter que mes filles de 6 et 9 ans tardent à se brancher sur un sport, j’étais mûr pour une mise à jour factuelle. Voici quelques constats scientifiques* : 

› Les enfants qui se spécialisent dans un seul sport ont de 70 à 93 % plus de risques de se blesser que les jeunes qui pratiquent plusieurs sports. 

› Près de 70 % des enfants abandonnent un sport organisé avant 13 ans parce qu’ils n’ont plus de plaisir. 

› Un athlète qui se spécialise tôt ou qui fait partie d’une équipe d’élite ultra-compétitive est plus susceptible de souffrir d’épuisement ou d’abandonner le sport en raison du stress chronique, de microtraumatismes répétés et d’une perte de la motivation et du plaisir intrinsèques associés à son entraînement.

› Rien ne prouve la nécessité d’une spécialisation et d’un entraînement intensifs avant 13 ou 14 ans pour rejoindre l’élite dans la plupart des sports.

› Les enfants qui se spécialisent tôt dans un sport sont plus susceptibles d’être sédentaires à l’âge adulte. 

Bref, vaut mieux se méfier des enfants prodiges. Et de notre propension, aux parents et aux grands-parents, à vouloir faire d’eux des petits Tiger Woods. 

Ils nous remercieront plus tard. 

* Les sources scientifiques sont disponibles sur le site jouerplusdesports.activeforlife.com

Nous, les humains

Une thérapie de fer

CHRONIQUE / Dans son atelier de forgeron, entouré de ses marteaux, de son enclume et de ses roses d’acier, le «vieux corbeau» est à l’abri des horreurs de la guerre.

En ce mardi après-midi de fine pluie, le militaire retraité à la barbe broussailleuse soude une nouvelle branche à un arbre de fer torsadé. Il s’appelle Dominic April, il a 53 ans et souffre le trouble de stress post-traumatique (TSPT ou PTSD, en anglais).
À côté de lui, son apprenti, Michael Bernier, 31 ans, vient de chauffer une tige d’acier à 1000 °C qu’il a ensuite épointée à coups de marteau pendant qu’elle avait encore la couleur de la lave. Le militaire baraqué, qui ne gaspille pas ses mots, endure lui aussi les symptômes du TSPT.
L’arbre de fer symbolise leur union contre l’adversité. «C’est une création de deux gars qui ont eu des moments difficiles dans la vie et qui s’attaquent ensemble à un projet», dit l’aîné du duo.
Dominic s’est surnommé le «vieux corbeau» parce que cet oiseau, selon certaines mythologies, aurait un pouvoir de renaissance. Pour lui, en tout cas, la ferronnerie artistique a été une renaissance.
Dans le bureau de psy, «c’est une place où j’évacue en mots», dit-il. Mais dans son atelier de forgeron, il a fait une autre partie du travail. «Ici, j’évacue en action».
Dominic en a beaucoup à évacuer. Militaire durant 27 ans, l’ancien adjudant au Royal 22e Régiment de Valcartier est sorti de l’armée en 2015, l’âme molestée. Deux ans auparavant, il avait reçu son diagnostic de TPST.
La liste de ses missions se lit comme un long voyage en territoire hostile : Bosnie (1993, 1995, 2001); Haïti (1997); Timor-Oriental (1999-2000); Afghanistan (2004). Dominic n’aime pas replonger dans ses souvenirs, encore douloureux. Mais il dit ceci : «j’ai vu des atrocités».

Nous, les humains

Une dose de nature

CHRONIQUE / Un vendredi soir, Francis Pronovost s’est retrouvé seul. Il n’avait pas envie de boire une bière devant la télé, alors il a mis sa cannette dans un sac à dos et a filé vers le mont Wright, à Stoneham.

Après une ascension dans la forêt ancienne, il pensait être l’unique randonneur au sommet. Mais non.

«J’arrive et là et il y a un autre gars qui était tout seul lui aussi. Il avait fait sa randonnée et il avait emmené sa petite bière, raconte Francis. Parle-parle, jase-jase, et il y a un troisième gars qui arrive tout seul qui faisait sa randonnée et venait prendre sa petite bière en haut».

Les trois gars ont bu leurs canettes ensemble au crépuscule, se découvrant entre autres une passion commune pour la photo. Clairement, Francis n’était pas le seul à préférer un vendredi soir seul en nature à un vendredi soir seul avec la zappette.

Depuis sa maîtrise en génie électrique, Francis est un amant confirmé de la nature. Avec sa blonde, le conseiller en bâtiment durable passe maintenant de 10 à 20 heures par semaine en nature. L’été, il fait beaucoup de randonnées en montagne ou de balades à vélo en campagne. Et L’hiver, c’est le ski de fond.

«Il y a des gens qui font du yoga, de la méditation. Moi, rien que de me promener en nature, j’ai du fun à voir la beauté des roches, des arbres, un petit ruisseau, des petites mousses vertes... «J’y vais parce que j’aime ça et que j’en ai besoin», ajoute-t-il.

L’intuition de Francis est confirmée par la science. De plus en plus d’études épidémiologiques démontrent qu’une plus grande exposition aux environnements naturels, comme les parcs, les forêts ou les plages est associée à une meilleure santé physique et mentale.

Nous, les humains

N’écoute pas ton corps

CHRONIQUE / Une chaude soirée de juin, la file d’attente s’étirait au bar laitier. Derrière le comptoir, il y avait assez de couleurs de crème glacée pour compacter un arc-en-ciel dans un cornet. Sinon, la machine à crème molle était prête à me tourbillonner un sundae au caramel, mon préféré.

On était venu se «rafraîchir» après une balade en vélo en famille. Assis à la table de pique-nique, je regardais mes filles et ma blonde se régaler sous le soleil qui commençait à s’obscurcir. Une dizaine d’habitués du quartier Limoilou, jeune et vieux, paumés ou friqués, se gâtaient eux aussi, la langue blanchie par la molle à la vanille. 

Ah les crèmeries! Quelle formidable tradition estivale, je me suis dit. La suite logique aurait dû être : dommage que je ne puisse pas manger de crème glacée moi aussi. Et pourtant, non, ça m’était égal. 

Stéphan Bureau me l’a rappelé cette semaine à la radio : on est rendus à la moitié de l’année. Vous vous en souvenez peut-être, j’ai pris la résolution au début 2019 d’arrêter de manger de la malbouffe et — sortez les trompettes — j’ai tenu bon jusqu’à maintenant. 

Il y a donc six mois que je n’ai pas avalé de crème glacée ou d’autres desserts. Je craignais que les sucreries me manquent encore plus au fil des mois, jusqu’au jour où je finirais par craquer. Eh bien non, le contraire s’est produit : je suis devenu de plus en plus indifférent à ce genre d’«hyperstimulis». 

Ouais, j’ai appris ça dernièrement : la crème glacée fait partie de la vaste famille des «stimulus supranormaux», aussi appelés les «hyperstimulis». 

Empruntée à la biologie animale, l’expression désigne «des objets artificiels qui interpellent davantage nos instincts que les aliments naturels ou les activités pour lesquels ces instincts ont été façonnés», décrit Deirdre Barrett, professeur à l’Université Harvard et auteur de Waistland (2007), un fascinant livre dans lequel elle nous explique pourquoi l’évolution nous a rendus aussi gloutons. 

C’est le prix Nobel de médecine ou de physiologie en 1973, Nikolaas Tinbergen, qui a inventé l’expression «stimulus supranormaux» après avoir constaté qu’il était possible de tromper des animaux avec des reproductions exagérées d’éléments habituels de leur environnement. 

Des études menées par Tinbergen et par d’autres ont par exemple montré que des oiseaux préféraient couver de faux oeufs, plus gros et plus colorés, que leurs propres oeufs; que des petits poissons mâles devenaient agressifs à la vue de n’importe quel objet rouge dans un aquarium; que des chouettes femelles préféraient soudainement un mâle autrefois impopulaire juste parce que son plumage avait été assombri au crayon-feutre par des scientifiques...

Les humains ne sont pas mieux. Le monde moderne est rempli d’hyperstimulis qui kidnappent nos instincts, forgés il y a 10 000 ans pour qu’on puisse chasser et cueillir dans la savane africaine. 

Nos lointains ancêtres étaient notamment programmés pour chercher et emmagasiner du sucre et des gras saturés difficiles à trouver dans les rares fruits et gibiers. Aujourd’hui, il y a tout ça à l’épicerie du coin. 

En plus, on a inventé une tonne de pseudo aliments qui surchargent les propriétés des aliments naturels, les rendant presque irrésistibles — un peu comme le pelage au crayon-feutre pour les femelles chouettes. Pensez aux bonbons, aux chips, aux biscuits et, oui, à la crème glacée. Notre cerveau est câblé pour dire : j’en veux! 

On peut donc remercier l’évolution pour l’épidémie actuelle d’obésité, qui risque d’ailleurs d’empirer. Selon les projections de l’Institut national de santé publique (INSPQ), la proportion d’obèses chez les adultes québécois devrait atteindre 22 % pour les hommes et 18 % pour les femmes en 2030. 

La prescription de la Dre Barrett? Elle ne vous plaira pas, allant à l’encontre de la modération que prêchent plusieurs nutritionnistes et qui autorise les gâteries. 

«Je vais vous dire de ne pas écouter votre corps — du moins ses préférences innées pour le gras et le sucre et ses demandes conditionnées pour peu importe quelle malbouffe vous avez mangé récemment, écrit-elle. Et je vais vous dire que des changements radicaux sont nécessaires. Les petits changements ne fonctionneront pas.»

Parfois, je me demande effectivement si l’abstinence est le meilleur moyen de vaincre la «sucromanie», cette dépendance au sucre confirmée par un nombre croissant d’études scientifiques. 

J’ignore à quel point j’étais sucromane ou même si j’ai vécu un genre de sevrage dans les derniers mois. En tout cas, j’ai l’impression que je tire plus de plaisir de la nourriture «normale» et que ça me semble de plus en plus facile de résister aux hyperstimulis alimentaires. Même au bar laitier par une chaude soirée d’été...

Nous, les humains

Fini les lunchs !

CHRONIQUE / La mère marchait sur le trottoir avec ses deux filles, en chemin pour le dernier jour de classes. Quand je l’ai croisée, elle m’a salué et, comme dans un élan de libération, m’a lancé : «fini les lunchs!»

C’est comme si elle avait lu dans mes pensées. Cet été, ce n’est pas le répit de devoirs qui va me soulager le plus, mais celui de préparer les maudites boîtes à lunch. 

Bien sûr, il y aura encore une vingtaine de dîners à confectionner pour les camps de jour. Mais durant les vacances parentales, au moins, je n’aurai pas à chercher les couvercles des plats de plastique, trancher des fruits qui se gaspillent une fois sur deux, remplir des thermos de restes coagulés et culpabiliser d’ajouter des collations suremballées genre compotes à téter. 

Je ne suis sûrement pas le seul parent d’élèves du primaire à éprouver tant de haine pour les lunchs. Comme la maman que j’ai croisée, plusieurs ont sûrement eu envie de lâcher un «fini les lunchs!» au dernier jour d’école. 

C’est sans doute une utopie, mais j’aimerais qu’on profite collectivement de l’été pour se demander comment on pourrait mettre fin à la tyrannie des boîtes à lunch. Est-ce que des centaines de milliers de parents québécois sont vraiment obligés de faire des sandwichs chacun de leur bord? 

À vrai dire, je me pose la question depuis que j’ai vu à quel point on pouvait faire mieux. 

Dans le documentaire Where to Invade Next (2015), le réalisateur Michael Moore se promène un peu partout dans le monde à la recherche de bonnes idées à importer chez l’oncle Sam. À un moment, il se rend dans un modeste village de Normandie pour aller voir une des «meilleures cuisines» de France. La caméra filme une petite brigade de chefs avec des tabliers blancs et des filets pour les cheveux qui préparent un menu gourmet.

C’est la cafétéria de l’école primaire. Les cuisiniers mettent les couverts avant l’arrivée des élèves : assiettes, ustensiles, verres en vitre, carafes d’eau. La cloche sonne, les enfants se lavent les mains et s’assoient par groupes de six autour de tables rondes. Puis ils mangent avec appétit. 

Après, on assiste à une réunion du chef et de sa brigade qui discutent du menu avec une nutritionniste, des responsables de l’école et de la ville. «Donc, le mardi, ce sera une salade de tomates avec de la mozzarella, du jambon à la moutarde, des pâtes et un entremets à la vanille», dit le chef. Juste avant, on l’avait vu ouvrir le frigo de fromages. Le préféré des élèves? «Le camembert».

Pour les Français, décrit Michael Moore, «le lunch ne dure pas juste 20 minutes où il faut se bourrer le plus vite possible. Ils considèrent le dîner comme un enseignement, une pleine heure où tu apprends à manger d’une manière civilisée et savoures de la nourriture saine». 

Le contraste avec le Québec m’a semblé impressionnant. Dans les écoles primaires de la province, on a souvent de longues tables dans des salles à dîner excentrées, des rangées de boîtes à lunch, des files pour les micro-ondes, des tas de pseudo-aliments dont les contenants en plastique finiront à la poubelle. 

Une éducatrice m’a déjà décrit les déserts nutritifs qu’elle voyait dans certaines boîtes à lunch débordant de malbouffe ou, à l’inverse, presque vides, laissant le ventre des enfants gargouiller tout l’après-midi. 

Bien sûr, il y a aussi une panoplie des lunchs qui raviraient les nutritionnistes. Mais en coulisse, il y a des papas et des mamans qui s’échinent : chaque semaine, cocher la liste d’épicerie dédiée aux lunchs; chaque jour, assembler tout ça sans rien oublier; chaque soir, répéter cinq fois aux enfants de défaire leur boîte à lunch ou laver nous-mêmes les plats oubliés dans le sac à dos depuis deux jours.

Quel gaspillage de temps, d’énergie, d’argent et de ressources parce qu’on n’est pas foutus de s’occuper collectivement des dîners nos enfants!

Mais, hé, au moins, le gouvernement ne se mêle pas des dîners de nos rejetons, on est libre de choisir ce qu’on met dans leurs boîtes à lunch.... Je sais pas pour vous, mais moi j’échangerais ça n’importe quand pour la fine cuisine servie aux p’tits Normands. Et je serai très heureux de payer un surplus de taxes scolaires pour ça.

Au Québec, il y a quand même des écoles primaires qui disposent de cantines scolaires où on sert sans doute de l’excellente bouffe. Mais c’est encore loin d’être la norme. Dans certaines écoles, les élèves n’ont même pas de cafétérias dignes de ce nom. Ils mangent rapido sur des pupitres, vite, vite, on n’a pas juste ça à faire le midi. 

Le Canada est un des seuls pays du G7 à ne pas offrir de programme universel de repas scolaires; on est 37e sur 41 pays du point de vue de l’accès des enfants à une alimentation saine, selon l’UNICEF.

Quand ma cadette était au CPE Les P’tits Loups du Cégep Limoilou, elle se délectait chaque midi des repas préparés par Étienne St-Michel, le formidable cuisinier. Vous devriez voir son menu : salade de quinoa au poulet et bleuet, tofu masala, quiche broco feta, enchiladas végés, boulettes de poisson, tortellinis à la piémontaise, etc. 

Chaque matin, Étienne accueillait chaleureusement les marmots et leurs parents, libres de boîtes à lunch. Pendant qu’il coupait des légumes ou popotait dans des cocottes géantes, il nous piquait une petite jasette, puis nous laissait repartir les narines jalouses du dîner de nos enfants. 

Il me manque beaucoup. 

Nous, les humains

Mon prof, c’est papa

CHRONIQUE / Matthias Doucerain a gagné beaucoup d’argent comme gestionnaire de portefeuille dans une banque en Allemagne, puis il a été doctorant en éducation à l’Université Harvard. Maintenant, il fait l’école à la maison avec ses trois jeunes enfants. C’est pas mal moins prestigieux, mais ça lui est égal.

Ce Québécois d’origine allemande, qui parle trois langues, est diplômé en économie et étudiait dans une des plus prestigieuses universités au monde, aurait sûrement pu gagner un excellent salaire à Montréal, où il habite. Au lieu de ça, il a choisi de devenir père au foyer et d’instruire ses rejetons à plein temps. 

Tous les jours de la semaine, il doit enseigner lui-même les maths, l’anglais (sa femme s’occupe du français), l’histoire et tout le reste à ses deux garçons de 8 et 6 ans, en plus de s’occuper de son fils de 3 ans et de sa fille de 5 mois. Sa femme, Marina Doucerain, travaille à l’UQAM comme professeur au département de psychologie. C’est la pourvoyeuse dans la famille. 

En cette fin de semaine de la fête des Pères, je pourrais vous décrire l’impact que peut avoir un père qui se consacre à fond à l’éducation de ses enfants, et je vous en parlerai quand même un peu. Mais je pense que derrière l’histoire de Matthias — peu importe ce que vous pensez de l’école à la maison — il y a une leçon encore plus profonde sur le sens de l’engagement. 

Il y a trois semaines, je suis tombé sur un essai de David Brooks intitulé The Second Mountain qui n’a cessé de m’habiter depuis. Brooks est chroniqueur au New York Times et auteur de plusieurs essais. Il est souvent présenté comme un «critique social» de centre droit. C’est à lui, notamment, que l’on doit l’expression «bobos» pour désigner les bourgeois bohèmes.

Dans The Second Moutain, Brooks explique que la plupart des gens essaient d’abord de grimper ce qu’il appelle la «première montagne». Ils sortent de l’école, entament une carrière, fondent une famille. Les buts du premier sommet sont ceux que la société moderne endosse : une carrière, un chum ou une blonde, des enfants, des bons amis, une maison, des vacances, de la bonne bouffe et du bon vin, etc.

Mais après, quelque chose d’étonnant se produit, a remarqué David Brooks. Certains se rendent au sommet, goûtent au succès et trouvent finalement la vue... insatisfaisante. D’autres, encore, se butent à un obstacle majeur durant leur ascension — cancer, séparation, deuil, dépendance — et ont ensuite l’impression d’avoir mené une vie relativement superficielle. Une vie avec un CV bien rempli, mais un mince éloge funèbre. 

Alors, ils se rebellent contre les caprices de leurs égos et la culture dominante qui les encourage à vivre pour leurs propres intérêts. Et «soudainement, ils ne sont plus intéressés par ce que les autres leur disent de vouloir. (...) Ils élèvent leurs désirs», écrit Brooks.

Ils veulent gravir la deuxième montagne. Celle où on ne se tourne plus vers soi-même, mais vers les autres. Celle où on s’engage envers 1) son amoureux et sa famille 2) une vocation 3) une philosophie ou une croyance et 4) sa communauté. 

Matthias, lui, a eu envie de monter sa deuxième montagne quand ses deux premiers garçons — âgés de 4 et 2 ans à ce moment-là — étaient à la garderie. Sa femme et lui avaient l’impression de passer le plus clair de leurs temps avec leurs fils à faire de la discipline. 

«Ils sont très énergiques et on se battait le matin pour les préparer pour aller à la garderie et on se rebattait le soir en revenant pour les préparer pour manger et pour aller au lit», raconte Matthias. «On était sur le point de se demander : pourquoi on a ces enfants? On est juste là à se battre et on n’en profite pas». 

Matthias a alors décidé d’abandonner son doctorat et de se consacrer à temps plein à l’instruction de ses enfants. Il ne les a pas envoyés à l’école primaire et s’est lancé dans une aventure aussi riche qu’éprouvante. 

«L’école à la maison est plus qu’un travail à temps plein, m’a écrit Matthias. Éduquer et élever ses propres enfants est un engagement non-stop — quelque chose de plus important que n’importe quel autre emploi pourrait être pour un parent». 

Chaque jour de la semaine, ses deux aînés ont besoin d’environ une heure d’attention soutenue pour passer à travers le programme du ministère de l’Éducation. Le reste du temps, le papa amène ses enfants dans les musées, au Planétarium, à l’Insectarium, en randonnée ou dans des activités organisées avec un groupe de parents qui font aussi l’école à la maison — chant, musique, improvisation, construction, expériences scientifiques, par exemple. Sinon, les enfants passent beaucoup de temps à jouer dehors. 

Dans notre société, note Matthias, on a le réflexe de penser que l’enseignement devrait être confié à des professionnels. Mais le système d’éducation moderne ne convient pas à tous les enfants. «Ç’a bien marché pour moi et pour ma femme», dit Matthias. [...] Mais «moi, je veux pousser mes enfants beaucoup plus loin que les écoles standards les poussent». 

Matthias emploie le verbe «pousser», mais n’allez pas croire que c’est le genre de père autoritaire obsédé par la performance qui impose à ses enfants des drills de violon, d’athlétisme et de beaux-arts. Non, quand il dit «pousser», il veut dire qu’il essaie de donner beaucoup de temps libre à ses enfants pour qu’ils explorent leurs intérêts. 

Son fils de 8 ans, par exemple, adore lire; il a dévoré tous les Harry Potter en quelques semaines. Il s’est aussi découvert un penchant pour la programmation et il peut s’enfermer six heures dans sa chambre pour créer ses propres jeux avec l’application Scratch. Son frère de 6 ans, lui, affectionne le travail manuel; il aime travailler le bois avec la scie et le marteau sur le balcon. 

Quatre ans d’école à la maison plus tard, les deux premiers fils de Matthias et Marina apprennent très bien merci. Ils ont commencé à lire et à écrire très tôt. Ils sont parfaitement bilingues — français et anglais — et l’aîné a fini troisième dans un concours de maths juste pour faire l’expérience d’un examen. Les garçons ont à peu près deux ans d’avance sur le programme du Ministère. 

Quand ses mômes se couchent le soir, deux heures avant lui, Matthias est brûlé et manque de temps pour se consacrer à des projets et renouer avec sa femme. En général, il trouve ça dur de constater le manque de reconnaissance sociale pour ce qu’il fait de ses journées, il est tanné que ses enfants se chicanent et il a l’impression de ne pas pouvoir passer suffisamment de temps un à un avec eux.

Mais quand il repense à son ancien emploi dans une banque et à son gros salaire, il se souvient aussi du vide qu’il ressentait. Et il préfère de loin être père et prof à la maison. 

«Oui, c’est un prix énorme à payer. Mais on va tous mourir à la fin. Est-ce que j’aurais préféré avoir une deuxième maison et trois voitures? Ou est-ce que je préfère laisse tomber ça et faire de mon mieux pour avoir une relation plus profonde avec mes enfants?», dit-il. 

L’école à la maison n’est certainement pas la seule solution pour approfondir sa relation avec ses enfants. Mais pour Matthias, c’est celle qui s’imposait. «Personne ne m’a forcé», dit-il. 

En fin de semaine, je ne sais pas si Matthias va aller faire de la randonnée en famille pour la fête des Pères. Mais s’il monte une montagne, je pense qu’il va trouver la vue... satisfaisante. 

Nous, les humains

Non, ça ne va pas

CHRONIQUE / Au début de la série, Celeste a l’air de l’exception, la seule héroïne de Petits secrets, grands mensonges (version française de Big Little Lies) qui a réussi à ne pas bousiller sa vie privilégiée.

Elle habite dans une maison cossue perchée au-dessus de l’océan Pacifique, est mariée à Perry, un fringant avocat qui est aussi l’attendrissant père de ses blonds jumeaux. Devant ses amies, elle semble surfer sur une gracieuse plénitude. 

Mais on comprend vite que Celeste, jouée par Nicole Kidman, vit dans un enfer manucuré. Perry est un batteur de femmes et un as manipulateur qui réussit à lui faire croire que ce n’est pas si grave, une petite dégelée de temps en temps. 

Dans une scène qui vous tord le cœur, Celeste est confrontée par sa psychothérapeute sur la violence répétée de son mari. La psy lui conseille de faire des plans pour s’enfuir de chez elle et préparer le divorce. Mais Celeste, qui vient de recevoir une autre ration d’ecchymoses, s’enferme dans le déni. «Je ne comprends pas pourquoi vous êtes si alarmiste en ce moment», lui dit-elle.

Dans notre culture qui nous incite à «rester positif», certains ont acquis la conviction que les émotions négatives — la tristesse, la colère, la peur, etc. — méritent la suppression. Un peu comme si les émotions négatives étaient mauvaises en soi et qu’il fallait les éliminer au plus vite. Et surtout, ne pas les montrer aux autres. 

Aux travailleurs mis à pied, aux étudiants dépassés, aux parents exténués, aux cœurs brisés, aux enfants rejetés, on dit qu’il y a pire que ça dans la vie, que tu vas voir, ça va s’arranger. On est prompt à les calmer quand ils sont enragés, à les consoler quand ils sont tristes, à les rassurer quand ils ont peur. Mais ces réactions sont peut-être plus le reflet de notre propre inconfort que d’une réelle volonté de les aider. 

Car inconfort il y a. La psychologue sud-africaine Susan David, qui est professeure et chercheuse à l’école de médecine de Harvard, a mené un vaste sondage auprès de 70 000 personnes, et elle a découvert que pas moins du tiers des gens portent un jugement ou ont honte de leurs émotions négatives ou de celles des autres — collègues, amis, amoureux, enfants. 

C’est un problème, parce que les émotions négatives ne s’écrasent pas comme des maringouins. Selon Mme David, la recherche sur la suppression émotionnelle a au contraire montré que quand on essaie de tasser nos émotions, elles deviennent plus fortes. 

Or, les émotions négatives ont aussi leur utilité — l’envie, par exemple. Une étude a montré que des étudiants qui enviaient, ne serait-ce qu’un tantinet, les champions de leurs classes, ont montré plus de motivation à réussir que ceux qui ressentaient de l’admiration. Les étudiants envieux ont repris le dessus sur les devoirs et réussissaient mieux certains tests verbaux. 

La tristesse, elle, nous signale que ça va mal «en dedans» et alerte notre entourage. «Supprimez votre tristesse sous un voile de fausse bonne humeur et vous vous priverez d’un guide pour savoir où vous diriger et peut-être d’un peu d’aide», écrit Susan David. 

Ça ne veut pas dire qu’il faut toujours obéir à ses émotions, nuance la psychologue — casser des gueules quand on est frustré ou rester en boule dans notre lit quand on a la trouille ou on a du chagrin. Il faut d’abord les accepter et créer une certaine distance cognitive avec elles, en se disant par exemple «je remarque que je suis en maudit» plutôt que «je suis en maudit». 

Dans la saison 1 de Big Little Lies, Celeste camoufle sa souffrance à ses amies, à qui elle n’a jamais confié qu’elle était battue par son mari. «Peut-être parce que ma valeur personnelle dépendait de l’image que les autres ont de moi», explique-t-elle à sa psy. Je ne vous dévoilerai pas la finale, mais disons que Celeste va payer cher sa façade, qui la rattrapera d’ailleurs dans la saison 2. 

Quand on nous demande si ça va, on répond mécaniquement «oui, ça va». Mais les gens sont parfois étonnamment réceptifs quand on leur dit qu’on est déprimé, fâché ou effrayé. Alors, la prochaine fois que vous vous sentez d’humeur négative, essayez cette réponse pour voir : «non, ça ne va pas». 

Nous, les humains

Non à l’Aperol Spritz!

CHRONIQUE / La saison des terrasses s’amorçait au printemps dernier quand j’ai découvert l’Aperol Spritz dans un bar hipster de Québec prompt à enlacer les tendances.

Je n’avais jamais bu ce cocktail rouge-orange, mélange d’Apérol, de Proseco et de soda. Et même si j’ai payé 9 $ pour quatre gorgées et demie, et que mes amis, avec leurs pintes viriles, se sont bien foutus de ma gueule, je dois dire que j’ai trouvé cette boisson très bonne. 

J’en ai parlé à ma blonde en revenant du bar. Elle en avait entendu parler en termes élogieux elle aussi. Le temps de le dire, on se ramenait une bouteille d’Aperol de la SAQ, et on buvait des Aperol Spritz sur le bord de la piscine hors terre chez la belle-sœur.

J’étais un peu mal à l’aise avec mon penchant pour cette boisson un peu trop instagrammable. Mais bon, la sommelière Élyse Lambert avait élu l’Aperol Spritz «cocktail de l’été» à Medium Large, alors qui étais-je pour douter de mes choix?

J’ai continué à en boire une partie de l’été, jusqu’à que j’apprenne comment j’ai été dupé. Un reportage de l’AFP m’apprenait que l’Aperol Spritz a conquis le monde occidental grâce à une campagne de marketing savamment orchestrée par le Groupe Campari, qui fabrique l’Aperol. 

Une influence invisible s’était rendue jusque dans mon verre. Un peu naïf, je pensais être l’unique instigateur de mon coup de foudre pour l’Aperol Spritz. Mais au fond, je m’en étais amouraché parce que le bar hipster que je fréquentais trouvait que c’était cool de boire un liquide amer et pétillant surmonté d’une tranche d’orange. 

Bref, je succombais au dernier cocktail à la mode, massifié à grands coups de marketing. J’aimais la même chose que tout le monde. Je me conformais. 

On pense souvent qu’on est maîtres de nos goûts et de nos opinions. Mais on est beaucoup plus réceptifs aux sirènes du conformisme que l’on pense. 

Pour en avoir la preuve, ouvrez n’importe quel manuel de psychologie sociale et vous risquez de tomber sur l’incroyable expérience du psychologue américano-polonais Solomon Asch, qu’on peut encore voir sur YouTube. 

Nous, les humains

Les ordures printanières

CHRONIQUE / Julie et Michel n’ont pas de chien, mais ces jours-ci, ils traînent des sacs de plastique quand ils vont prendre une marche.

Cette semaine, par exemple, ils sont allés se promener sur le sentier de la côte Gilmour et au parc naturel du Mont-Bélair, à Québec. «La récolte a été très fructueuse», m’a écrit Julie dans un courriel accompagné de deux photos où on peut voir Julie et son conjoint à côté de sacs bleus remplis d’environ 400 canettes ou de sacs noirs débordant de déchets.

La semaine précédente, Julie m’avait fait parvenir une autre photo. Lors d’une promenade au parc des Braves, elle avait retrouvé une vingtaine de sacs de crottes de chien que les maîtres avaient laissé traîner là.

C’est comme ça depuis que la neige a commencé à fondre : Julie et Michel enlèvent les cochonneries laissées par des inconnus dans les endroits publics et les terrains vagues. 

«Se pourrait-il que l’humain s’habitue à la présence de déchets et finisse par ne plus les voir?», m’a écrit Julie. [...] En attendant, je continue de ramasser les déchets que je trouve sur ma route même si je me sens bien seule.» Au moins, il y a Michel à ses côtés. Et d’autres bons samaritains qui font comme eux. 

C’est un phénomène intrigant. Pourquoi certaines personnes s’autorisent-elles à jeter leurs ordures dans l’environnement? Et pourquoi d’autres se dévouent-elles à nettoyer après leur passages? 

On pourrait vite conclure que les gens qui salissent leur quartier ne sont qu’une bande d’égoïstes malpropres. Mais ce n’est pas si simple que ça. 

Des scientifiques ont étudié ceux qui souillent leur environnement et ont observé qu’un des facteurs les plus importants n’est pas le je-m’en-foutisme des gens, mais les «normes sociales» qui règnent à leur époque ou dans leur culture. 

Dans les années 60, par exemple, les citoyens étaient beaucoup plus susceptibles de jeter leurs ordures dans des espaces publics. Dans les années 1980, le vent a commencé à tourner et il est devenu de plus en plus mal vu de le faire. Aujourd’hui, c’est encore plus tabou de jeter ses vidanges par la fenêtre de la voiture, par exemple. 

Or, comme Julie et Michel le constatent, les normes sociales ne sont pas à toute épreuve. Il reste encore des gens qui polluent leur environnement quand les autres ne regardent pas. 

Mais ce n’est pas forcément parce qu’ils s’en fichent. Souvent, c’est une question bêtement pratique. Une étude du professeur P. Wesley Schultz, de la California State University, près de San Diego, a montré que la distance par rapport à une poubelle ou un bac à recyclage était le facteur le plus important pour prédire qui allait jeter ses déchets dans les endroits publics. 

Alors, plus les villes mettent des poubelles ou des conteneurs de recyclage à disposition des citoyens dans les espaces publics, moins les gens se délestent de leurs déchets n’importe où. 

Comme pour bien d’autres enjeux environnementaux, ils sont bien prêts à poser un geste écolo, mais tant que ça ne leur demande pas trop d’efforts, a expliqué Schultz à The Allegheny Front, une radio publique en Pennsylvanie qui se concentre sur les enjeux environnementaux. 

Mais la distance n’est pas le seul facteur. Plus il y a d’ordures dans un parc ou une rue, plus les gens ont tendance à se laisser aller. «Ainsi, si vous êtes dans un endroit déjà très pollué, vous aurez beaucoup plus de risques de le faire que si vous êtes dans un endroit propre ou exempt de déchets», a expliqué Schultz. 

Autrement dit, les gens qui décident de faire le ménage de leur rue ou de leur parc montrent l’exemple et peuvent en inspirer d’autres.

Julie et Michel ont peut-être l’impression de se battre contre Goliath en cette période d’ordures printanières. Mais en se promenant avec leurs sacs de poubelles, ils changent chaque fois un peu plus la norme sociale. Et un jour, peut-être, ils pourront marcher en paix.

Nous, les humains

Lâche l’armure

CHRONIQUE / Vous avez peut-être vu passer la bande-annonce sur Netflix. Une grande dame blonde devant une foule un peu trop enthousiaste, genre coach de vie en pleine conférence. Des spectateurs qui rient, qui pleurent et qui en ressortent gonflés de volonté.

Oui, l’émission spéciale Brené Brown: appel au courage a un côté cucul à la Oprah Winfrey. Mais si vous êtes capable de supporter ça pendant une heure et quart, le visionnement en vaut la peine, ne serait-ce que pour les leçons qu’on en retire sur la honte et son contrepoison : la vulnérabilité.    

D’abord, il faut savoir que Brené Brown n’est pas une coach de vie. C’est une travailleuse sociale et chercheuse à l’Université de Houston. En 2010, elle a présenté une conférence TED Talk sur son propre campus en essayant de sortir de sa réserve académique habituelle. Pour une fois, elle allait parler avec ses tripes de ce qui la préoccupait le plus. 

Après six ans de recherche et des centaines d’entretiens avec des gens qui se sentaient déconnectés des autres, Brené Brown a été frappée par l’omniprésence d’une émotion dont on parle très peu : la honte. 

Vous savez, c’est ce sentiment désagréable qu’on a fait — ou qu’on pourrait faire — quelque chose qui pourrait déplaire aux autres ou nous priver d’une relation avec eux. C’est l’émotion qui dit qu’on n’est pas assez. Pas assez intelligent, pas assez compétent, pas assez diplômé, pas assez beau, pas assez mince, pas assez drôle, pas assez populaire, pas assez riche pour mériter d’être aimé. 

On ressent tous de la honte à divers degrés. Mais on ne compose pas tous avec elle de la même façon. Ceux qui arrivent le mieux à la surmonter sont ceux qui sont capables d’accepter leur vulnérabilité — ceux qui ont le «courage d’être imparfaits», dit Brené Brown. 

Or, on vit à une époque qui nous encourage à faire le contraire — à porter une armure de perfection, de performance, d’invulnérabilité.  

Les réseaux sociaux, encore eux, nous incitent à projeter l’image la plus léchée possible de nos vies. On voit défiler des photos de voyage, de partys, de marathons. Mais on voit très peu de souffrance, d’échecs, d’ennui. Et on est surpris d’apprendre qu’un ami est dépressif depuis des mois.  

Et si on a l’audace de faire une présentation en public, d’aller manifester, d’écrire une lettre ouverte ou de présenter une oeuvre artistique, on court le risque que des trolls nous salissent sur Internet. 

Aussi bien rester dans ses pantoufles? Ben non, justement. 

Après son TED Talk de 2010, Brené Brown savait que la vidéo serait diffusée sur le Web et elle a été horrifiée par les commentaires laissés en dessous genre : «moins de recherche, plus de botox». «Bien sûr qu’elle encourage l’imperfection, qu’est-ce que vous feriez avec un physique comme elle?» «Elle représente ce qui va mal dans le monde aujourd’hui». 

Mais sa vidéo a été vue, en date d’aujourd’hui, plus de 40 millions de fois. Et cette obscure chercheuse texane a fini par écrire une série de livres, dont Le pouvoir de la vulnérabilité (2014) et Comment affronter l’adversité (2017), qui sont devenus des best-sellers internationaux, traduits en une trentaine de langues. Et la voilà sur Netflix. 

Bien sûr, il s’agit là d’un success story exceptionnel. Mais Brené Brown est devenu l’exemple vivant du pouvoir, justement, de la vulnérabilité. Quand on a le courage de l’imperfection, on prend le risque, oui, de se faire varloper par les trolls de tout acabit, aussi bien sur Internet que dans la vraie vie. Mais on s’ouvre aussi à des occasions qui ne se présenteraient pas si on restait chez soi à se polir la façade. 

Aux yeux de la plupart des gens, nos failles nous rendent seulement plus humains. Et cette authenticité nous rend aussi plus attachants. 

Parlez-en aux politiciens qui savent sortir de la cassette et dire vraiment ce qu’ils pensent. Ils s’exposent plus souvent à la critique. Mais leur cote de popularité en bénéficie la plupart du temps. 

Parlez-en aux gens qui finissent par avouer à leur entourage que, non, ça ne va pas — ils ont perdu leur emploi, viennent de se faire laisser, sont endettés jusqu’au cou — et qui découvrent soudainement à quel point il y a plein de gens autour d’eux qui sont prêts à les aider.  

La vulnérabilité, nous dit Brené Brown, c’est d’avoir le courage de se présenter quand tu ne contrôles pas le résultat. C’est s’inscrire à un cours de danse même si tes hanches ont l’air cimentées, inviter des nouveaux voisins à souper, postuler ailleurs après avoir perdu sa job, dire «je t’aime» en premier. 

C’est dur de lâcher l’armure. Mais c’est tellement moins lourd. 

Nous, les humains

Les séducteurs ordinaires

CHRONIQUE / Les cinq sacs d’épicerie étaient accrochés à mes avant-bras, les sangles regroupées sur mes plis de coude. J’avais hâte de larguer la marchandise dans le coffre de l’auto.

Sauf que la madame dans son gros VUS m’empêchait de passer. Elle zigonnait dans le stationnement étroit — avance-recule, avance-recule —, essayant d’en ressortir sans accrocher de véhicules. 

Elle a peut-être remarqué l’impatience sur mon visage. Moi, en tout cas, je lisais la nervosité sur le sien. Ces quelques secondes où tout le monde attendait après elle dans le parking lui étaient clairement angoissantes. 

Du moins, jusqu’à ce qu’une piétonne dans la soixantaine qui poireautait comme moi sur le bitume lance une phrase à la conductrice, dont la vitre était ouverte : «Prenez votre temps, madame. C’est pas facile de sortir d’ici.»

La dame a fait un grand sourire avec les dents; la pression était tombée d’un coup. Elle a fait un autre avance-recule et a réussi à s’extirper de son étrier asphalté. 

La piétonne a continué son chemin jusqu’au IGA. Moi, j’ai enfin pu me délester du poids de mon marché. Mais sur le chemin du retour, j’ai repensé à cette dame qui avait réussi à détendre l’atmosphère en 12 mots. 

Je me suis demandé s’il y avait un nom pour décrire ces gens-là qui arrivent à faire baisser la tension quand l’air est chargé. Je n’en ai pas trouvé. On pourrait les appeler les «séducteurs ordinaires». 

On associe toujours la séduction au cruisage. Mais la séduction est plus généralement une façon de gagner le cœur des gens, peu importe le type de relation qu’on a avec eux. Ou peu importe la durée : on peut être antipathique à notre propre famille et attirer la sympathie d’un pur étranger en quelques secondes. 

Tout dépend de notre capacité à être apprécié des autres. Les séducteurs ordinaires excellent en la matière, sans trop faire d’effort. C’est un trait de leur personnalité. Mais est-ce que ça s’apprend?

En me questionnant là-dessus cette semaine, j’ai repensé au livre audio d’un ex-agent du FBI que j’ai écouté l’an dernier. 

Jack Schafer a longtemps travaillé comme «analyste comportemental» au FBI. En gros, son travail consistait à persuader des étrangers à devenir espions pour les États-Unis ou à amener de grands criminels à confesser leurs crimes.

Au fil des années, il a développé une série de techniques psychologiques pour attirer leur sympathie et gagner leur confiance. Ces ruses permettent d’activer ce qu’il appelle la «Like Switch», qui est aussi le titre de son livre.

Pour y arriver, la proximité aide beaucoup. Le seul fait d’être en présence d’une autre personne à plusieurs reprises, sans même lui adresser la parole, vous donne une longueur d’avance sur les étrangers. C’est un phénomène reconnu en psychologie qui s’appelle «l’effet de familiarité».

Jack Schafer a utilisé cette technique pour convaincre un diplomate étranger de devenir espion américain. Durant des semaines, il s’est organisé pour croiser sa cible au quotidien, puis à fréquenter la même épicerie que lui et le saluer de la tête. Quand Schafer s’est présente à lui comme agent du FBI, le diplomate était mûr pour le reste de l’opération séduction.

La communication non verbale est aussi déterminante. Remuez rapidement vos sourcils (le «flash du sourcil»), regardez la personne dans les yeux (mais ne la fixez pas), penchez la tête légèrement sur le côté (à gauche ou à droite) et remontez un peu votre menton : ces petits gestes sont tous interprétés par les humains comme des «signaux amicaux», ont découvert des scientifiques.

Et surtout, n’oubliez pas de sourire. Normalement, vos vis-à-vis devraient vous imiter et ils relâcheront en prime des endorphines, une hormone qui fait qu’on se sent bien. 

Bien sûr, après vous devrez parler. La règle d’or de l’amitié, dit Schafer, c’est que si vous voulez que les autres vous apprécient, vous devez faire en sorte qu’ils se sentent bien avec eux-mêmes en votre présence. Trouvez des affinités avec eux, intéressez-vous à leur histoire, montrez-leur qu’ils ne sont pas juste des numéros, suggère-t-il. 

L’ex-agent du FBI cite la poétesse afro-américaine Maya Angelou, qui a bien résumé son propos : «J’ai appris que les gens vont oublier ce que vous dites, que les gens vont oublier ce que vous faites, mais que les gens n’oublieront jamais comment ils se sont sentis auprès de vous». 

Un jour, Schafer attendait à l’aéroport pour prendre un vol de huit heures en classe économique. Avant de monter dans l’avion, il a jasé avec le monsieur qui prenait les billets, en employant ce qu’il appelle des «déclarations empathiques», c’est-à-dire qui reflètent le sentiment des autres et montrent qu’on s’intéresse à eux. Vingt minutes plus tard, l’agent lui remettait un billet en classe affaires. 

Je ne sais pas si la piétonne dans le stationnement du IGA connaissait le concept de «déclaration empathique». Mais quand elle a dit «Prenez votre temps, madame. C’est pas facile de sortir d’ici», elle était pile dessus.

Nous, les humains

Dire non pour gagner du temps

CHRONIQUE / Quand deux amis plus ou moins proches se croisent dans un café et échangent des banalités, on dirait qu’ils se sentent obligés de confesser à quel point ils manquent de temps.

«Ah, j’arrête pas»; «j’ai pas une minute à moi»; «je cours après ma queue»; «tu me connais, toujours dans le jus»... Les expressions varient, mais je les entends si souvent que je me demande si le Québec souffre d’un trouble d’anxiété chronométrée. Ou que je me tiens un peu trop avec mes semblables. 

En fait, selon l’Institut de la statistique du Québec (2018), la «population pressée par le temps» représente environ 14 % de l’ensemble des Québécois de 15 ans et plus. Dans ce groupe stressé par l’horloge se trouve une majorité de femmes, de personnes âgées de 25 ans à 54 ans, de parents — surtout de jeunes enfants — et de travailleurs à temps plein ou sans horaire flexible. 

Mais aujourd’hui, comme disent les entrepreneurs, on va se mettre «en mode solution». Et je vais vous offrir un moyen très efficace de gagner du temps ou d’en perdre moins : apprenez à dire non.

C’est une stratégie que j’ai piquée à un économiste qui signe une chronique dans le Financial Times et a écrit plusieurs livres dont L’Économie est un jeu d’enfant. Il pose le problème ainsi : «Chaque fois que nous disons oui à une demande, nous disons également non à tout ce que nous pourrions faire avec ce temps-là». 

Les économistes appellent ça un «coût de renoncement», c’est-à-dire la perte de quelque chose à laquelle on renonce lorsqu’on en choisit une autre. 

Au travail, par exemple, votre patron, vos collègues ou vos clients vous demandent peut-être chacun de leurs côtés d’accomplir des tâches qui, assurent-ils, vont vous prendre quelques minutes à peine. Un courriel de plus, un autre appel, un avis sur un projet qui ne vous concerne pas. 

Tant mieux si vous pouvez alléger le fardeau de vos voisins de bureau. Dans son livre Le triomphe des généreux, le psychologue organisationnel Adam Grant, notamment, vous explique comment l’altruisme peut conduire au succès.

Mais il y a des limites à acquiescer à toutes les demandes, comme Jim Carrey dans le film Monsieur Oui (2008). «Pris isolément, ces demandes sont parfaitement raisonnables, écrit Tim Harford dans une chronique sur “Le pouvoir de dire non”. Mais les considérer isolément est une erreur : ce n’est que sous l’angle des coûts de renoncement que l’enjeu devient plus clair». 

Autrement, les sollicitations acceptées font gonfler votre liste de tâches. Et comme d’habitude, vous rentrez tard à la maison. Vous avez moins de temps pour jouer avec vos enfants, prendre un verre de vin avec votre blonde ou votre chum, aller courir ou lire le roman qui s’empoussière sur votre table de chevet. 

Mais ce n’est pas si facile de dire non. Les humains ont tendance à donner plus de poids au moment présent qu’au futur quand ils sont confrontés à un choix qui les engage dans le futur, explique Harford. 

Par exemple, si on vous demande de faire du bénévolat à l’école, on peut être porté à dire oui pour éviter l’inconfort d’un refus, même si on sait qu’on va y consacrer de nombreuses heures dont on ne dispose pas. 

«Dire “oui”, c’est se réchauffer dans une brève lueur de gratitude immédiate, sans se soucier du coût ultérieur», écrit l’auteur. 

Tim Harford suggère une astuce psychologique pour contourner cette faille de la pensée. Elle consiste à se demander : «Si je devais le faire aujourd’hui, est-ce que j’accepterais?» Si la réponse est «non», vaut mieux répondre la même chose. 

L’économiste a lui aussi de la misère à dire non. Il trouve ça chaque fois malaisant de décliner des invitations. 

Mais pour montrer à sa femme qu’il est déterminé à dire non plus souvent, il l’inclut parfois en «cc» dans ses courriels de refus. Il les compare à de «petites lettres d’amour». 

Le Mag

Des chefs à la télé

CHRONIQUE / Cette semaine, la brigade 2019 de l’émission Les chefs! devait cuisiner un canard de Barbarie sucré ou salé. À la fin du défi, j’avais très faim, mais perdu l’envie de cuisiner.

En écoutant les commentaires des juges, j’ai pu mesurer toute l’ampleur de mon incompétence culinaire.

Nous, les humains

Le bon côté de la solitude

CHRONIQUE / Depuis une heure, je poireautais avec ma fille de 6 ans dans la salle d’attente de la clinique. Elle était tannée que je lui lise des histoires et moi aussi. Un peu zombie, on regardait un écran sur le mur qui donnait des conseils de santé.

L’un d’eux disait quelque chose comme : «Vous vous sentez anxieux, surmené? Prenez une heure pour vous durant la semaine et faites une activité que vous aimez!»

Une heure? C’est tout!?

Un adulte moyen passe environ 119 heures par semaine éveillé. Et tout ce qu’on nous propose comme temps pour soi, c’est... 60 minutes?

C’était peut-être juste un conseil bidon. Mais en lisant cette recommandation, je me suis dit que ça en disait long sur notre rapport tordu à la solitude. 

J’en sais quelque chose. J’ai 36 ans, travaille à temps plein, deux enfants, en couple, une vie sociale active et, comme beaucoup de monde sans doute, j’ai de la misère à m’accorder du «me time». Ce n’est jamais ma priorité, ça passe toujours en dernier. 

Je m’en rends compte le dimanche soir, quand je repense à la semaine qui vient de s’écouler. Oui, par-ci, par-là, j’ai eu quelques moments de solitude, j’ai lu le journal, un roman, joué du ukulele, regardé Netflix. Mais j’ai consacré la majorité de mon temps libre à travailler et à faire des activités en famille ou avec des amis. 

C’est un beau problème, vous allez me dire. De plus en plus de Québécois sont isolés socialement et en souffrent mentalement et même physiquement. On parle même d’une épidémie de solitude. 

Mais il y a un autre type de solitude sur laquelle on a tendance à lever le nez ou qui nous conduit à prendre les autres en pitié. C’est une solitude où on est tout seul par choix. Une solitude volontaire.

Sara Maitland a écrit deux livres là-dessus. C’est une écrivaine britannique qui a passé la majeure partie de sa vie dans un milieu densément peuplé d’humains. Elle a grandi à Londres dans une famille de six enfants, a eu une carrière florissante, est devenue une féministe de renom, s’est mariée, a fondé une famille et n’a jamais manqué d’amis. 

Mais à la fin des années 80, son mariage s’est désintégré. Quelques années plus tard, pour changer d’air, elle a essayé d’aller vivre seule dans la campagne au pays de Galle. À sa grande surprise, elle a adoré ça. 

«Je suis devenue moins ambitieuse, plus réflexive et beaucoup moins frénétique», écrit-elle, dans son livre A Book of Silence. «Et dans cet espace le silence coulait : j’allais dans le jardin tôt le soir ou tôt le matin et je faisais juste regarder et écouter.» 

Près de 25 ans plus tard, elle vit toujours seule en campagne. Elle ne s’est pas complètement coupée de la civilisation, continue à avoir des amis et utilise Skype pour jaser avec ses proches. 

Mais la solitude est au cœur de sa vie. Et elle pense que, sans aller aussi loin qu’elle, on pourrait tous bénéficier de plus de temps en solo, au moins pour deux raisons. 

La première concerne la créativité. L’écrivain Ernest Hemingway pensait qu’aucun travail sérieux n’était possible sans solitude. Maitland pense la même chose. 

Pour créer, explique-t-elle, il faut pouvoir se connecter à ses pensées sans être constamment court-circuité par un texto ou un collègue qui veut faire un brin de jasette. 

L’autre raison concerne la connaissance de soi. Sara Maitland affirme que ce n’est que dans la solitude — à l’abri de l’influence extérieure — qu’on peut atteindre une compréhension profonde de soi-même et de ce qui nous tient à cœur dans la vie. 

Quand on se met à lire sur la solitude volontaire, on tombe souvent sur cette citation de Blaise Pascal, qui a déjà dit : «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.» 

Je ne pense pas qu’il voulait parler de notre incapacité à faire des siestes, mais de notre peur de la solitude. J’avais un prof de philo au cégep qui aimait répéter que la plupart de ses étudiants étaient incapables de rester seul avec leurs pensées, sans rien pour se divertir. 

C’est sûrement vrai, mais pas juste pour les étudiants. Pour apprivoiser notre peur de la solitude, Maitland suggère d’y aller à petites doses, en misant sur des activités qu’on aime déjà. Elle propose de commencer par des marches solitaires et, si ça se passe bien, de se lancer dans une «aventure» en solo : une fin de semaine de camping, un voyage à l’étranger, par exemple. 

On gagnerait tous à s’accorder un peu plus de temps avec nous-mêmes, croit-elle. Ne serait-ce que pour une heure...

Nous, les humains

La désintox numérique de Patrick

CHRONIQUE / Patrick Cunningham revenait d’une soirée entre amis dans un bar du Vieux-Montréal, et il était bien saoul quand il a pris un taxi pour rentrer chez lui.

C’est sur la banquette arrière de ce taxi qu’il a perdu l’objet de sa dépendance. Il s’en est rendu compte le lendemain matin. 

— Merde, j’ai perdu mon téléphone. 

Il avait reçu le Samsung Galaxy d’un ami qui changeait de cellulaire chaque année. Cette fois, il allait pouvoir le magasiner. Chaque fois qu’il passait devant une boutique de téléphone sur Saint-Laurent, il zieutait. 

Patrick penchait finalement pour un iPhone, parfait compagnon de son ordinateur Mac. Mais quelque chose l’empêchait de passer à la caisse. Une voix discordante en lui qui résistait aux remontrances amicales : coudonc, Pat, t’as pas encore racheté de téléphone!? 

À l’époque, Patrick, qui est illustrateur de dessins animés pour la télé, avait 46 ans. Il était célibataire et vivait ce qu’il décrit comme une «deuxième jeunesse». Il sortait beaucoup, fréquentait assidument les salles de spectacles et faisait de la photo de mode comme loisir pour une petite agence de mannequins. 

Patrick recevait environ 200 textos par jour, tant pour le boulot que le social. Son Galaxy vibrait aux 10 minutes. Et comme ses clichés de mannequins étaient partagés sur Facebook et sur Instagram, Patrick ne pouvait pas s’empêcher de suivre la déferlante de likes et de commentaires.

Tout ça était très grisant. En même temps, Patrick sentait qu’il perdait le contrôle. Comme un gambler qui espère le jackpot sur une machine à sous, il vérifiait compulsivement si une pastille de couleur apparaissait sur son écran, annonçant un nouveau tressaillement de son univers virtuel. 

Patrick s’était procuré un téléphone intelligent pour faciliter la communication avec ses amis. Mais il n’était plus capable de converser avec eux sans regarder son Galaxy à tout bout de champ. 

Son appareil mobile le privait aussi de solitude — une solitude dont il avait toujours eu besoin pour satisfaire sa nature contemplative. Patrick, qui habite maintenant le quartier Limoilou, à Québec, est le genre de gars qui se lève à 4h du matin pour admirer le lever de soleil à la baie de Beauport et le ramener en photo. 

Bref, Patrick sentait que son téléphone avait colonisé son quotidien. Et il a décidé de chasser l’envahisseur.

Une semaine sans téléphone est devenue deux, puis trois. «Et là, c’était comme : on va voir jusqu’où je vais être capable d’aller», me raconte Patrick. 

C’était il y a trois ans et demi. Patrick a maintenant 50 ans, il n’a toujours pas de téléphone dans ses poches, et il va très bien. Il sait bien que ça pourrait être pratique, un iPhone, pour googler, facebooker, texter ou appeler d’où il veut. 

Et, oui, ça l’irrite de poireauter à un rendez-vous, quand l’autre est en retard ou ne se pointe pas et qu’il ne peut pas être prévenu. «Quand t’as pas de téléphone, tu te ramasses souvent sur le coin de la rue tout seul et tu te demandes pourquoi.» 

Mais pour Patrick, les gains de la déconnexion mobile surpassent de loin ses inconvénients. Vous le trouvez peut-être extrémiste. Lui, il trouve extrêmes les 2,5 heures quotidiennes, en moyenne, que les utilisateurs de téléphone intelligent passent devant leur écran, et les 39 fois qu’ils dégainent leur appareil.

Il trouve ça extrême de voir tant de gens penchés sur leurs téléphones dans la rue. Il trouve ça extrême d’apercevoir deux ados assis un à côté de l’autre qui se textent au lieu de se parler. Il trouve ça extrême de voir qu’au souper, il est tout seul à se contenter d’une fourchette et d’un couteau. «Les autres, ils ont leur fourchette, leur couteau et leur téléphone».

J’ai rencontré Patrick au moment où j’étais en train de lire le livre Digital Minimalism : Choosing a Focused Life in a Noisy World (Le minimalisme numérique : choisir une vie concentrée dans un monde bruyant (non traduit en français), devenu un best-seller presque instantané chez nos voisins américains.

Son auteur, le professeur Cal Newport, a été présenté comme le «Marie Kondo de la technologie». Kondo est cette Japonaise qu’on peut voir maintenant sur Netflix qui a développé une méthode pour désencombrer nos maisons en ne gardant que ce qui «inspire la joie». 

Newport, lui, prône le «minimalisme numérique», une «philosophie de l’usage technologique dans laquelle on concentre notre temps en ligne sur un petit nombre d’activités soigneusement sélectionnées et optimisées qui soutiennent fortement les choses qu’on valorise, puis on rate joyeusement tout le reste».

Patrick s’inscrit parfaitement dans cette philosophie. Ce n’est pas un de ces dinosaures qui snobent la technologie. Il passe ses journées devant un ordinateur pour le travail, il a des comptes Facebook et Instagram, utilise Messenger et Skype. Mais quand il lâche son ordi, il décroche. Il se connecte à ce qu’il y a autour de lui. «Quand je suis là, je suis là. À 100 % là». 

C’est peut-être pour ça que Patrick a l’œil si affuté pour capter la beauté ordinaire. Ses photos du centre-ville de Québec croquent le chatoiement des lampadaires quand la pluie vient de passer, l’éclat des bancs de neige dans les ruelles, une autoroute détrempée, les néons d’un restaurant chinois entre deux orages. 

Il y a quelque temps, un ami a offert à Patrick un téléphone, un autre Samsung Galaxy, presque neuf. Il l’a mis dans un panier, où il s’empoussière. Le pauvre téléphone risque de croupir là encore longtemps. «Ça me tente pas, dit Patrick. J’en n’ai pas besoin».

Le Mag

«Tu devrais courir, le gros»

CHRONIQUE / À la dernière minute, Mickaël Bergeron est désigné pour aller chercher les cochonneries au dépanneur. Il y a déjà assez d’alcool pour enivrer les fêtards au party de CHYZ, la radio universitaire de l’Université Laval, mais il manque les chips et la liqueur.

Mickaël ramasse donc quatre sacs de croustilles grand format, deux bouteilles de deux litres de Pepsi et d’orange Crush et il dépose tout ça sur le comptoir du dépanneur Chez Alphonse, au pavillon Maurice-Pollack. La caissière le dévisage — son malaise est aussi palpable que la machine Interac. «Dans sa face, on peut lire : «osti de gros porc, tu vas bouffer tout ça, tu peux bien être gros!», se souvient Mickaël dans son livre «La vie en gros», qui sort mardi en librairie.

«Pour le gros ou la grosse, c’est toujours là, écrit-il. Il ou elle se promène et ce que les gens lisent en voyant son ventre, ses grosses cuisses, sa graisse, c’est “mange mal”, “mange trop”, “paresse”, et/ou toutes les autres croyances entourant le poids. Que ce soit vrai ou non.»

Nous, les humains

Le jour où elle a laissé fiston dans l’auto

CHRONIQUE / Au printemps 2011, Kim Brooks s’est garée dans le stationnement d’un centre d’achat de banlieue. Elle voulait aller au magasin acheter des écouteurs pour son fils de 4 ans, qui jouait avec le iPad sur la banquette arrière et ne voulait pas sortir de la minifourgonnette.

— Allez !, lui a-t-elle lancé. 

—Non, non, non! J’vais attendre ici. 

À l’extérieur, le temps était frais et nuageux. Mme Brooks était fatiguée, en retard. Elle n’avait pas le goût de se taper une crise. Et elle avait senti quelque chose monter en elle dans les derniers mois — comme une envie de se révolter contre l’obsession sécuritaire qui force les parents à surveiller leurs enfants constamment. 

Alors, elle a acquiescé à la demande de son rejeton et lui a permis de rester sur son siège. Elle a barré les portes et activé le système d’alarme. Puis, elle est allée faire ses courses et est revenue cinq minutes plus tard. Son fils jouait encore avec la tablette. Il souriait. 

Ce que Kim Brooks ignorait, c’est que durant son absence, un étranger avait filmé son enfant seul dans la voiture, noté le numéro de plaque du véhicule et appelé le 911. 

La scène se passe à Richmond, en Virginie, la ville natale de Mme Brooks, où elle avait emmené son fils et sa fille chez ses parents pour une semaine de vacances. Mais elle aurait aussi pu se passer au Québec, où le Code de la sécurité routière interdit de laisser sans surveillance un enfant de moins de 7 ans dans un véhicule routier. 

Quelques heures après la course au centre d’achat, la famille de Mme Brooks prenait l’avion pour Chicago. En atterrissant, Kim Brooks avait un message sur son téléphone. C’était la police. Elle voulait lui parler d’un «incident» dans un stationnement et l’informer qu’un mandat d’arrestation était lancé contre elle en Viriginie. 

Quel crime avait-elle commis? Et à quel danger, au juste, avait-elle exposé son fils ? 

La mère de deux enfants aurait pu se contenter de se croiser les doigts — espérer une peine clémente, puis souhaiter que la honte d’être accusée de négligence parentale se dissolve un jour. 

Mais elle a décidé de s’interroger plus largement sur le rapport entre la peur et la parentalité. Et elle en a tiré un livre formidable — Small Animals : children in the age of fear — (Petits animaux : les enfants à l’âge de la peur) — publié récemment en anglais, mais pas encore traduit en français.

L’«âge de la peur», ça sonne un peu effrayant comme sous-titre, non ? 

Sauf que c’est vrai. La génération Z — celle des enfants née de 1995 à 2012 — a grandi dans un monde obsédé par la sécurité. Ce sont les enfants qui marchent ou pédalent de moins en moins pour aller à l’école et savent que leurs parents sont toujours là pour faire le taxi. 

Ils passent le plus clair de leur temps libre à l’intérieur, souvent devant un écran ou divertis par papa ou maman. Et quand ils jouent dehors, c’est rarement en dehors d’activités organisées. Ou sans surveillance parentale. Car les pères et leurs mères ne s’autorisent plus à lire un livre pendant que leurs enfants grimpent dans les modules de jeu. Ils risquent de se faire regarder de travers si un de leurs enfant se fait mal et qu’ils ne réagissent pas dans la seconde : «Coudonc, ils sont où ses parents !!?»

Une amie de Limoilou m’a raconté que son fils se fait souvent avertir de ne pas jouer sur la butte de neige dans la ruelle. Pas parce que ça dérange, mais parce que ce n’est pas sécuritaire. «Tassez-vous de là, c’est dangereux !», leur dit le voisin. 

Alors, imaginez une mère qui laisse fiston dans l’auto, en proie aux kidnappeurs d’enfants. Ça paraît d’autant plus irresponsable que notre mémoire est prompte à faire défiler les alertes AMBER, pire hantise d’un parent. 

Or, les statistiques montrent que l’enlèvement criminel est extrêmement rare. Et qu’un enfant est beaucoup plus à risque d’être blessé ou de mourir s’il roule dans un véhicule, fait valoir Mme Brooks. Est-ce que les parents se font donner une contravention pour être allé reconduire leurs enfants au terrain de soccer ? 

Évidemment, non. Mais à l’âge de la peur, un père ou une mère peut être sanctionné pour avoir pris la décision parfaitement rationnelle de laisser son enfant poursuivre sa sieste dans la voiture, portes barrées, système d’alarme allumé, pas de chaleur accablante ou de moteur qui tourne. 

Rendu là, ce n’est plus une question de sécurité, mais de dogme social. 

Le coût de la surprotection

Et les enfants, dans tout ça ? Est-ce possible que «dans notre détermination à les protéger, nous les exposions à d’autres dangers moins évidents ?», demande Kim Brooks. 

Elle pose notamment la question à la psychologue développementale Barbara W. Sarnecka. La professeure à l’Université de la Californie à Irvine estime que les parents hélicoptère, qui supervisent constamment leurs enfants, les rendent moins autonomes et plus malheureux. 

Comme tout le monde, les mômes ont besoin de leur indépendance, explique-t-elle. Et si on gère leur horaire au quart de tour, ils finissent par sentir qu’ils n’ont pas le contrôle sur leur vie — un sentiment typique, par ailleurs, chez les gens dépressifs et anxieux. 

«Je pense que les bénéfices d’avoir une indépendance appropriée pour l’âge et du temps sans supervision sont aussi importants que de les laisser marcher, dit Sarnecka. Je pense que les bénéfices valent le risque qu’à un moment donné un enfant subisse un tragique accident ou soit victime d’un crime.» 

Ça résume bien, je pense, la leçon que Kim Brooks a tirée de sa mésaventure : il est temps de libérer les enfants de la génération Z de la peur exagérée de leurs parents. 

Après deux ans de procédures judiciaires, l’accusation criminelle de négligence parentale n’a pas été retenue contre Mme Brooks. Sauf qu’elle a dû faire des travaux communautaires et suivre une formation censée lui montrer comment devenir une meilleure mère. 

À travers sa mésaventure, Kim Brooks a gagné en rationalité. Mais elle constate comme vous et moi à quel point la peur peut facilement assommer la raison. 

L’auteur raconte que des mois après l’incident du stationnement, elle a donné à son fils la permission de vendre des biscuits devant la maison. Elle était en train de laver la vaisselle lorsque deux policiers sont arrivés. 

Ça y est, j’ai encore abandonné mon fils, a pensé Mme Brooks. Elle est sortie en courant, criant aux patrouilleurs qu’elle l’avait surveillé de la fenêtre de la cuisine. 

Finalement, les policiers voulaient juste des biscuits.

Nous, les humains

Des nouvelles des humains

CHRONIQUE / Les chroniques racontent souvent des histoires sans fin — celles de gens qu’on attrape au vol, parfois à un tournant de leur vie.

Ce qui se passe après? «Tenez-nous au courant...», m’écrivez-vous souvent. 

Alors voilà, pour le 1er anniversaire du Mag, j’ai replongé dans trois chroniques de la dernière année qui vous ont fait beaucoup réagir, et j’ai pensé vous faire un petit suivi... 

Choisis ton pauvre

Fin 2018, je vous ai relaté l’histoire de Mélanie*, cette mère monoparentale qui s’est fait refuser un panier de Noël parce qu’elle n’était pas assez pauvre. Je m’attendais à de fortes réactions. Ç’a été un déluge. La chronique a été partagée plus de 20 000 fois sur Facebook. Ma boîte courriel a surchauffé pendant une semaine. Plusieurs dizaines de personnes m’ont écrit pour me demander comment ils pouvaient faire parvenir un panier à Mélanie. Certains étaient prêts à m’envoyer un chèque par la poste pour que je le lui transfère. 

Avec toute cette générosité, Mélanie a reçu amplement de dons pour combler les besoins de sa famille. Et à un moment, elle a dit à l’organisme qui a coordonné tout ça : j’en ai suffisamment, donnez au suivant. 

C’est ce que plusieurs ont fait. Les chèques, les vivres, les vêtements ont été remis à d’autres gens qui en avaient besoin ou à autre d’autres organismes. Les bienfaiteurs n’ont pas essayé de se choisir un pauvre. Ils ont donné pour donner, pas pour se flatter l’ego. 

Je vous dis : il y avait de quoi se réconcilier avec l’humanité.

«Pourquoi j’ai survécu et pas eux?»

En novembre, je vous ai raconté l’histoire de Christian Maranda, un ex-militaire de Valcartier qui est mort deux fois après l’explosion d’une bombe près de son véhicule, en Afghanistan. 

Christian a perdu deux de ses frères d’armes dans cette attaque talibane et il a miraculeusement survécu. Après, il a subi plus de 60 opérations chirurgicales et a souffert du syndrome de stress post-traumatique. La dépression s’en est mêlée, la dépendance à l’alcool et aux opiacés aussi. 

Et ensuite? Il a rebondi. Il s’est mis à faire du kayak intensivement, a suivi des cours à l’université, a donné des conférences et des formations, où il n’hésite pas à parler de son histoire. 

Le partage de son récit sur les réseaux sociaux lui a permis de reprendre contact avec «des gars (et leurs mères) que je n’avais pas revus depuis 8-10 ans», m’a-t-il écrit. «Je crois que le dernier pur inconnu à avoir fait le lien entre l’article et moi remonte à deux semaines (dans une clinique de physio que je visitais pour la première fois)». 

Après la publication de la chronique, il a jasé avec d’autres gens qui ne l’ont pas eu facile. «Des fois juste la durée d’un café, d’autres fois sur plusieurs semaines de conversation. Puiser dans mon expérience pour aider les autres : j’aime ça. Ça me fait réaliser à quel point il est important d’en parler — sans cela, nous sommes toutes une bande d’individus seuls qui croient que leurs expériences les isolent des autres». 

En janvier, Christian a amorcé une formation en communication consciente (ou communication non violente) d’une durée d’un an. Il dit que ça l’aide à se comprendre. Christian est trop humble pour accepter le compliment, mais je vais l’écrire pareil : cet homme est une forteresse de résilience. 

Un an sans malbouffe

Début janvier, j’ai promis publiquement au futur moi que je n’allais pas manger de malbouffe pour un an. 

Fini la liqueur, les chips, la pizza, le pain blanc, les pâtisseries, les gâteaux, les biscuits, les frites, les bonbons, la crème glacée — ou n’importe quelle autre «nourriture malsaine en raison de sa faible valeur nutritive et de sa teneur élevée en sucres ou en gras», selon la définition de la malbouffe du Grand dictionnaire terminologique.

Vous avez été nombreux à me demander si je survivais. Deux mois plus tard, je suis content e vous dire que je n’ai pas encore flanché. Souvent, des images de poutine viennent me narguer l’esprit. Aussi, je déteste refuser des desserts quand je me fais inviter. Et je suis très jaloux des croissants que mes filles et ma blonde savourent parfois la fin de semaine. 

Mais en général, je ne souffre pas tant de mes restrictions auto-imposées. Je n’ai jamais mangé autant de noix et de légumes de ma vie. Et j’ai déjà épargné à mon corps une tablée pleine de junk food que j’aurais certainement engouffrée sans trop me poser de questions si j’avais continué à manger comme avant. 

Un lecteur m’a écrit pour me dire que je devrais aussi m’entraîner plusieurs fois par semaine. L’alimentation ne suffit pas, il faut bouger aussi pour être en santé! m’a-t-il souligné. 

Je le savais déjà, mais son conseil m’a donné le petit coup de pied qui me fallait. Dans mon sous-sol, je fais des poids et haltères et des exercices simples comme les bons vieux push-ups, des squats et des burpees. Je m’autorise même à écouter distraitement la télé en même temps. C’est le principe de Netflix en bécyk dont je vous ai parlé dans une autre chronique. Et ça fonctionne très bien pour moi. 

Je réalise aussi tout le pouvoir des engagements publics. Je me sens responsable de tenir ma promesse. Les anglos utiliseraient le mot accountable, qui est plus juste dans ce cas. Bien sûr, j’ai le privilège de pouvoir prendre un engagement dans le journal. Mais ça fonctionne aussi à plus petite échelle. 

En mettant votre famille, amis ou tout votre réseau sur Facebook dans le coup, vous avez beaucoup plus de chances de maintenir vos résolutions. Vous pouvez même préciser des punitions en cas rechute. Exemple : vous promettez de donner 50 $ à un parti politique que vous détestez si vous ne faites pas vos 20 minutes de course trois par semaine. C’est d’ailleurs le principe derrière l’application stickK, qui permet de conclure ce genre de contrat d’engagement. 

Sur ce, je prends un nouvel engagement ici devant vous : je vais pratiquer le ukulélé trois fois par semaine, à raison de vingt minutes par séance, pour les six prochains mois. Sinon, promis, j’envoie un chèque de 50 $ au parti de Donald Trump. 

Et vous?

D’ailleurs, si vous souhaitez aussi prendre un engagement public, écrivez-moi un courriel (mallard@lesoleil.com) avec votre nom, votre ville et votre engagement spécifique. Ex : Marc Allard, Québec. Je m’engage à exercer le ukulélé trois fois par semaine, 20 minutes par séance, pour les six prochains mois. 

Je rassemblerai vos promesses dans une prochaine chronique...

* Comme la dernière fois, le prénom de Mélanie est fictif pour protéger son identité