Comme je n’ai jamais entendu aucun parent me dire à quel point le dodo était facile chez eux, je me suis un jour dit qu’on était peut-être tous, collectivement, dans le champ. Qu’on tentait peut-être tous d’aller contre nature en tentant d’inculquer notre désir de sommeil en solitaire à nos tout-petits.

Les enfants ne sont pas faits pour dormir seuls

CHRONIQUE / Vous en connaissez beaucoup, vous, des parents pour qui l’heure du coucher rime avec partie de plaisir? Chaque famille a mille histoires à raconter sur le sujet après avoir poussé un long soupir qui pourrait se traduire en français par «parle-moi z’en pas!»

Il n’y a que dans les pubs que les enfants s’endorment paisiblement pendant qu’on leur lit une histoire. Malgré cela, un simple rien altère leurs nuits : un rhume, un cauchemar, une peur des monstres, un séjour chez les grands-parents, un bruit bizarre, une dérogation à la sacro-sainte routine du dodo… À la blague, je dis souvent qu’un congé de maternité devrait durer cinq ans tellement les soirées et les nuits ne sont pas reposantes.

Comme je n’ai jamais entendu aucun parent me dire à quel point le dodo était facile chez eux, je me suis un jour dit qu’on était peut-être tous, collectivement, dans le champ. Qu’on tentait peut-être tous d’aller contre nature en tentant d’inculquer notre désir de sommeil en solitaire à nos tout-petits.

L’obsession de l’autonomie précoce 

Jadis et pendant longtemps, pour une question de sécurité ou de manque d’espace, on partageait le sommeil. Et dans bien des cultures sur le globe, il est encore impensable qu’un enfant dorme seul, dans son propre lit, dans sa propre chambre.

Au Japon, par exemple, le co-dodo est appelé « Kawa », ce qui signifie « rivière entre deux berges. Le mot symbolise à la perfection les avantages de cette pratique sur l’enfant, qui dort en sécurité entre ses deux parents.

À quel moment, chez nous, a-t-on statué que le co-dodo était non seulement mauvais pour leur santé mentale, mais que c’était également dangereux?

Selon Christine Gross-Loh, auteure américaine ayant vécu au Japon, l’Occident d’aujourd’hui est obsédé par l’autonomie précoce. On n’a qu’à penser à notre obsession de l’apprentissage de la propreté pour s’en rendre compte.

Dans la même veine, un bébé qui «fait ses nuits» est devenu gage de succès parental, et des enfants qui se couchent sans rechigner et dorment toute la nuit dans leur propre lit, un idéal — inatteignable pour plusieurs — à atteindre le plus tôt possible.

Mme Gross-Loh est d’avis que cet écart de diktats sociétaux s’explique par «les divergences de croyances culturelles: l’Occident adopte un mode de vie individualiste qui se traduit par une éducation qui mise sur l’autonomie et l’indépendance ainsi que la valorisation par l’épanouissement individuel du soi, alors que le reste du globe encourage davantage des valeurs enracinées dans l’interdépendance».

Dans leur nature

Ce n’est pas pour rien que les tout-petits sont bien peu à n’opposer aucune résistance à l’heure du coucher. Parce que jusqu’à l’âge de six ans, environ, c’est dans leur nature.

«Beaucoup ont l’impression que l’on a envie de se débarrasser d’eux. Ils voient cela comme une punition et refusent donc de dormir», indique la Dre Catherine Gueguen, pédiatre et auteure du livre Vivre heureux avec son enfant dans un article du Figaro paru en juin 2018.

«À 2-3 ans, l’enfant a besoin d’une forte connexion avec ses parents», explique quant à elle Florence Millot, pédopsychologue.

Pour qu’un enfant accepte d’aller se coucher sans mélodrame, dit-elle, il importe de lui accorder au moins vingt minutes de pleine attention. Sans cellulaire, donc. «Il est préférable de le mettre au lit une heure plus tard pour qu’il partage un vrai moment en famille, conseille-t-elle. Si vous vous obstinez à le coucher tôt, il finira de toute façon par se réveiller dans la nuit pour retrouver ses parents.» Du reste, il n’y a pas de recette magique. C’est cliché, mais oui, chaque enfant est différent, chaque famille est différente. Le meilleur conseil que j’ai un jour reçu, c’est «tout ce qui ne permet à personne de pleurer et à tous de dormir en sécurité est le bon choix pour votre famille».

J’ai donc décidé de lâcher prise sur le sujet. Ma fille de deux ans vient systématiquement, toutes les nuits, se glisser plus ou moins subtilement entre moi et mon conjoint, et ce, malgré la demi-heure d’attention exclusive qu’on lui accorde chaque soir avant le dodo. Elle a toujours été plus insécure que sa grande sœur. C’est correct… pour l’instant. Je me dis qu’à défaut de développer son autonomie, je contribue à ce qu’elle développe son sentiment de sécurité.

Et je me dis qu’au même titre que tous les enfants parviennent un jour ou l’autre à maîtriser leurs sphincters, arrive pour tous, un jour ou l’autre, le moment ou ils se sentiront prêts, en sécurité et même mieux de dormir dans leur propre lit, leur propre chambre, leur propre univers.

Vous en connaissez, vous, des ados qui viennent encore rejoindre papa et maman la nuit?!