Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet

Un Canada politiquement différent pendant cette crise

CHRONIQUE / Il aurait été indécent qu’il en soit autrement lors d’une crise sanitaire de l’ampleur de celle-ci, crise à laquelle se superposent une débâcle économique et financière générale, ainsi qu’un naufrage social pour un nombre considérable de citoyens. Mais puisque la collaboration entre les différents ordres de gouvernement au sein des États fédéraux ne va pas de soi partout dans le monde, on peut prendre le temps de relever et de saluer la coopération politique qui existe entre Ottawa et les provinces depuis le début de la crise, ainsi que la complémentarité de leurs actions.

Je ne parle pas ici des demandes de renfort de membres de l’armée canadienne adressées par le gouvernement Legault à Ottawa, armée qui existe aussi grâce aux Québécois. Je parle du travail plus général mené sur les fronts sanitaires et économiques par nos gouvernements depuis le début de la crise.

S’il vous plaît : ne m’écrivez pas seulement pour me dire que le Québec s’en sortirait mieux s’il était indépendant parce que tout aurait été différent à la base, non plus que pour me dire que la collaboration et la complémentarité des actions en cours au Canada prouvent la nécessité de l’ensemble canadien. Ne m’écrivez pas uniquement pour m’asséner l’une ou l’autre de ces vérités toutes faites.

On a souvent tort de chercher dans tout la confirmation de ce en quoi l’on croit déjà; de tout passer à la moulinette de lunettes qu’on se colle à tout jamais sur le nez.

Ce dont on pourrait ou devrait tous convenir, tout de même, c’est que la collaboration demeurera indispensable pour avancer à travers les crises en cours — que ce soit entre les pays eux-mêmes, mais aussi à l’intérieur des États fédéraux (entre les capitales fédérales et les provinces ou les régions, ou encore les communautés autonomes, selon le nom qu’on donne aux entités fédérées un peu partout dans le monde).

Dans l’ensemble canadien, la grave situation a fait naître des collaborations concrètes. Normal si l’on considère les urgences.

D’autant plus normal que les ressources fédérales sont aussi celles des provinces et du Québec.

Normal, mais ce n’est pas partout comme ça.

États-Unis et Espagne

Aux États-Unis, en début de semaine, Donald Trump a rugi. Il a tonné que c’est lui et lui seul qui devait décider de l’heure du déconfinement, alors que bien des gouverneurs ont estimé que ce sont eux qui verront à lever les mesures de restriction mises en place pour freiner le coronavirus. Ce sont eux (plusieurs d’entre eux, en tout cas) qui les ont imposées.

«La position du président est tout simplement absurde. Nous n’avons pas un roi, nous avons un président», a déclaré mardi, à bon droit, le gouverneur de New York, Andrew Cuomo.

M. Trump est revenu à de meilleures dispositions jeudi, mais les éclats du début de la semaine en disent long.

En Espagne, un pays très durement frappé, le drame sanitaire a exacerbé les tensions entre Madrid et certaines communautés autonomes — et singulièrement avec la Catalogne. Au point où l’absurde a été franchi cette semaine après l’annonce par les autorités sanitaires espagnoles de l’envoi de 1 714 000 masques supplémentaires en Catalogne. Le conseiller à l’Intérieur du gouvernement catalan, Miquel Buch, a accusé l’Espagne de provocation et de «vouloir jouer avec l’histoire des Catalans».

La raison? Le chiffre 1714 est celui de l’année de la chute de Barcelone, qui avait provoqué l’intégration de la Catalogne à l’Espagne. «Provocation»? Hasard?

La mairesse de Barcelone, Ada Colau, a associé la déclaration du ministre catalan à du fanatisme.

Chose certaine, en Espagne, les décisions durant cette crise ont été prises par Madrid, quitte à bousculer certaines des 17 communautés autonomes.

Retour au Canada

Au Canada, les décisions et les actions sanitaires ont été le fait des provinces. Ottawa est essentiellement intervenu — et massivement — sur le plan des aides économiques.

Le gouvernement Trudeau répète qu’il veut agir en «collaboration» avec les provinces sur le plan sanitaire, économique et financier. On peut deviner la patte de la vice-première ministre Chrystia Freeland dans ce nouvel esprit prévalant à Ottawa — à moins qu’il ne soit que de circonstance.

Chrystia Freeland a d’ailleurs noté que le gouvernement du Québec a inspiré le gouvernement canadien en majorant le salaire d’employés québécois qui pourraient gagner autant en percevant la Prestation canadienne d’urgence et en restant chez eux sans travailler. Le gouvernement fédéral veut mettre en place un semblable supplément salarial.

La même attitude de collaboration devra prévaloir pour ce qu’on appelle «l’après» — si tant est qu’on puisse un jour parler d’«après», puisque celui-ci se mettra en place très graduellement et ne marquera pas un retour à  «l’avant».

La collaboration a des limites, bien sûr. 

Il ne s’agit pas de mettre de côté les différends. Il s’agit de ne pas tenter de marquer de petits points politiques en se servant de tout ce qui se passe.

Crise sanitaire. Crise économique et sociale. C’est déjà bien suffisant! Personne n’a en plus besoin d’inutiles et stériles tiraillements politiques.

Cela devrait aller de soi partout. Mais certains ont été incapables de ne pas chercher à régler leurs comptes. Ils ont cherché à masquer leurs propres turpitudes. On l’a encore vu ces derniers jours en Espagne et aux États-Unis.