Le premier ministre Justin Trudeau n’est peut-être pas, pour le moment, l’homme de la situation. Dans ce contexte, on peut être sûr que Chrystia Freeland aura une importante influence au gouvernement et au sein du Parti libéral.

Les ailes rognées de Justin Trudeau

CHRONIQUE / Personne ne peut sérieusement prétendre que Justin Trudeau n’a pas compris les messages du résultat électoral du 21 octobre. Il a compris le principal du moins, soit qu’il n’est pas l’homme de la situation. Il a compris que ses ailes sont rognées — à tout le moins pour un moment. Il ne mise plus sur lui pour apaiser les tensions au Canada.

D’où la nomination de Chrystia Freeland à titre de vice-première ministre et de ministre des Affaires intergouvernementales, et de Pablo Rodriguez à titre, entre autres, de «lieutenant du Québec» — pour ne prendre que ces deux exemples.

Si on avait l’habitude de dire qu’un poste de «vice» est essentiellement symbolique — qu’il ne confère pas un poids plus important que celui des autres à la table d’un conseil des ministres —, ce ne sera pas le cas cette fois-ci. La voix de Chrystia Freeland portera au sein de l’équipe libérale, mais aussi dans la machine gouvernementale.

Si Justin Trudeau n’est pas l’homme de la situation, Chrystia Freeland est-elle, elle, la femme de la situation? Elle est en tout cas la personne possédant le plus d’atouts et de qualités pour occuper le délicat poste de ministre des Affaires intergouvernementales. 

Mais à l’impossible, nul n’est tenu. On a beau être la ou le mieux placé pour réussir une mission — en l’occurrence, celle d’apaiser les tensions au sein du Canada et de maîtriser les forces centrifuges —, le succès n’est pas garanti, bien évidemment.

Tout ne dépendra pas que de Mme Freeland, mais aussi, et entre autres, de la volonté des premiers ministres provinciaux de miser davantage sur ce qui les unit que sur ce qui les divise.

Et cet aspect des choses dépendra lui-même de leurs intérêts politiques et de leurs visions de ce que doit être le Canada — si tant est que leurs vues sont réconciliables.

Si l’administration Trump et le premier gouvernement Trudeau sont parvenus à s’entendre sur le renouvellement de l’Accord de libre-échange nord-américain, c’est que leurs intérêts politiques et économiques respectifs le commandaient. On verra ce qu’il en sera au Canada.

Le rendez-vous qu’auront les premiers ministres des provinces et des territoires le 2 décembre à Toronto donnera un ton pour la suite des choses.

Un constat : l’attachement au Canada demeure majoritaire au Québec et fort dans le reste du pays.

Un élément de prospective : à long terme, le Canada sera de plus en plus à géométrie variable. Les pouvoirs des provinces les unes par rapport aux autres seront de plus en plus distincts, ainsi que leurs liens avec Ottawa.

À long terme, le Canada tendra dans cette direction à défaut de quoi les tensions deviendront des déchirures.

Rodriguez, Guilbeault et Lightbound

On peut se questionner sur la décision de Justin Trudeau de désigner Pablo Rodriguez comme «lieutenant du Québec» — un rôle qu’il exercera en plus de celui de leader parlementaire à la Chambre des communes.

Ce rôle le conduira à occuper le terrain médiatique québécois afin de propager le plus possible la parole de son gouvernement auprès des Québécois en général. Or, ces dernières années, M. Rodriguez s’est plutôt montré clivant. Il n’a pas beaucoup démontré qu’il était capable de susciter l’adhésion des citoyens qui ne voient pas au départ les choses comme lui. Pour y parvenir, il devra apprendre à convaincre au-delà de ses appuis naturels.

Mais ne présumons pas. Il y a des habits qui font les moines...

En passant, il est normal que François Legault dise que son principal interlocuteur sera Justin Trudeau et non pas M. Rodriguez. Son gouvernement dans son ensemble et le Québec en général ne devront cependant pas négliger de jouer la carte qu’il pourra représenter dans certains dossiers.

S’il n’est pas certain que M. Rodriguez parvienne lui-même à mieux vendre son propre gouvernement au Québec, il sera par contre un atout supplémentaire pour le Québec auprès d’Ottawa.

Un mot sur Steven Guilbeault. L’avalanche de commentaires négatifs à son endroit a quelque chose d’indécent. Que le Parti libéral du Canada se soit appuyé sur ce qu’il représente en campagne électorale, c’est indéniable. Mais on pourrait dire cela à propos de bien d’autres candidats. Par exemple, de la candidate conservatrice Sylvie Fréchette, même si les choses ne se sont pas passées comme elle et les conservateurs le voulaient.

Les contempteurs de Steven Guilbeault devraient comprendre ce qu’aurait provoqué en Alberta et en Saskatchewan sa nomination au ministère de l’Environnement et du Changement climatique. Croient-ils vraiment que le gouvernement de Justin Trudeau pouvait se faire ainsi hara-kiri?

Les accusations de traître lancées à la figure de M. Guilbeault sont humainement abjectes pour lui, sa famille et ses proches.

Un tout dernier mot, celui-là sur Joël Lightbound. Il n’y a pas de place pour tout le monde dans un conseil des ministres. Le brillant et très humain député de Louis-Hébert aurait pu y accéder. Il a toutes les qualités requises. Dommage pour lui et pour nous.