Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
Le premier ministre François Legault
Le premier ministre François Legault

Legault et Trudeau, pédagogie et remontrances

CHRONIQUE / Pour préparer et justifier le déconfinement, François Legault a pour la première fois, jeudi, fait la pédagogie de l’immunité naturelle collective. Puisque le Québec ne peut rester sous cloche pendant encore 18 mois ou deux ans — jusqu’à l’éventuelle apparition d’un vaccin —, on n’a pas tellement le choix de passer par là.

C’est aussi vrai qu’inévitable. Mais maintenant que ce nouveau jalon a été planté, le premier ministre et le directeur de la santé publique, Horacio Arruda, devront rappeler fortement chaque fois qu’ils le pourront que cette stratégie devra s’appuyer sur un devoir individuel et collectif de précaution.

L’immunité naturelle collective de la population apparaîtra lorsque quelque 70% — ou plus, ou moins — des citoyens auront été infectés naturellement par la COVID-19 (s’il est exact qu’une personne infectée ne peut l’être une seconde fois, ce qui n’est pas certain). Mais on est très loin d’un tel niveau et les raisons ayant justifié l’imposition de mesures de restrictions à la mi-mars demeureront toujours valables.

Il s’agissait de faire en sorte que le système hospitalier soit toujours en capacité d’accueillir les gens atteints par ce coronavirus; qu’il ne soit pas débordé; qu’il ne soit pas obligé de choisir à qui il porterait secours et qui il devrait abandonner, le cas échéant.

Il faudra que ce soit toujours le cas.

Voilà pourquoi il ne s’agira pas de laisser l’immunité naturelle de la population faire son œuvre comme si de rien n’était et risquer de créer l’explosion de cas que l’on a cherché à éviter.

Dans les prochaines semaines et les prochains mois, il faudra encore faire en sorte que la courbe des cas demeure relativement plate.

Je le répète à ma façon : le thermomètre que les autorités ne devront pas quitter des yeux sera celui de la capacité de notre système hospitalier. 

Voilà pourquoi la levée des restrictions sera graduelle. Voilà pourquoi la stratégie de l’immunité naturelle devra nécessairement s’accompagner d’un sens élevé de responsabilité à la fois individuelle et collective.

Les organisations auront la responsabilité de mettre en place des façons de faire réduisant la propagation du coronavirus. Les citoyens auront celle de se protéger pour protéger les autres, de faire attention aux autres, de prendre des précautions.

Horacio Arruda a parlé, jeudi, de «sens civique» sans toutefois s’étendre sur cet aspect des choses. Nul doute que le premier ministre et lui remartèleront avec force cette idée de «sens civique».

Parce que si l’atteinte naturelle de l’immunité collective peut servir à justifier la levée graduelle des restrictions, elle ne peut être un objectif à atteindre ou à souhaiter à toute vitesse. Le risque serait alors grand de submerger le système de santé.

C’est pourquoi il ne pourra jamais s’agir de laisser l’épidémie aller sans contrôle.

Trudeau malhabile

Si on n’attendait pas nécessairement François Legault sur la pédagogie de l’immunité naturelle ce jeudi, on n’attendait pas non plus Justin Trudeau user d’un ton un peu malhabile pour parler de la grave situation dans des CHSLD québécois. 

La veille, le premier ministre canadien avait estimé que le gouvernement Legault faisait une «bonne job» pour tenter d’endiguer la crise humanitaire dans les CHSLD privés et publics. Il voulait dire que Québec faisait tout ce qu’il pouvait faire. M. Trudeau avait aussi rappelé que le domaine de la santé est de compétence provinciale.

Jeudi, il a soudainement laissé entendre que son gouvernement devrait se pencher sur la crise dans les résidences pour personnes âgées. En disant qu’il faudra «examiner comment on en est arrivés là», il a suggéré que son gouvernement pourrait se mêler de cette compétence des provinces. C’était sans doute par désir de bien montrer qu’il se soucie du sort des citoyens qui y résident et pour bien indiquer qu’il juge la situation grave.

En ajoutant que la présence de militaires dans certains CHSLD ne pouvait constituer une solution à long terme, Justin Trudeau a empilé une évidence.

Personne ne disconviendra du fait que ce n’est pas leur tâche. Et encore moins François Legault, qui s’est résigné bien à contrecoeur à faire appel aux Forces armées canadiennes parce que ses autres options n’ont pas donné les résultats qu’il escomptait.

Mais M. Trudeau a eu l’air de faire la leçon au gouvernement du Québec, ce qui est malheureusement toujours susceptible de créer un inutile petit froid sur la ligne.

C’est un écueil qu’il était parvenu à éviter jusqu’ici.

Ce n’est pas toujours facile, mais il faut éviter de susciter d’inutiles malentendus qui pourraient se transformer en querelles. Il y a tellement plus important!

En témoigne, le énième appel au secours de François Legault, qui a cette fois demandé à tous les travailleurs de la santé qui ont fini leur quarantaine, qui sont rétablis, ainsi qu’à ceux qui ont des craintes de retourner au travail, d’aller sur le terrain prêter main-forte. Nous sommes encore dans l’extrême urgence.