Jean-Marc Salvet
Le président de la Fédération des travailleurs du Québec, Daniel Boyer, n’a pas tort de dire que le contexte actuel de la crise de la COVID-19 démontre la nécessité de hausser le salaire minimum à 15 $.
Le président de la Fédération des travailleurs du Québec, Daniel Boyer, n’a pas tort de dire que le contexte actuel de la crise de la COVID-19 démontre la nécessité de hausser le salaire minimum à 15 $.

La chambre noire des crises

CHRONIQUE / De tout temps, les crises ont été des révélateurs d’iniquités et d’injustices. Dans ces chambres noires du temps, les photos apparaissent plus nettes.

Parce qu’elles les accentuent, les crises révèlent immanquablement les iniquités liées aux conditions de vie des individus et des familles; aux conditions socio-économiques qui sont les nôtres.

Elles révèlent aussi les injustices.

Ainsi en est-il de ces préposés aux bénéficiaires œuvrant dans le secteur privé qui seraient mieux rémunérés en demeurant chez eux, en touchant la prestation mensuelle d’urgence de 2000 $ à venir du gouvernement canadien, qu’à continuer de s’occuper des personnes dans les résidences privées pour aînés.

En travaillant 35 heures par semaine, ceux payés à 13 $ ou à 14 $ l’heure obtiennent un salaire un peu en deçà de cette somme. Sans compter le fait qu’ils s’exposent davantage à la COVID-19 qu’en demeurant chez eux.

Ces hommes et ces femmes sont pourtant indispensables. Le système s’effondrerait sans eux.

Pour ces préposés aux bénéficiaires du secteur privé, la solution passe entre autres depuis longtemps par l’adoption d’un décret établissant les conditions de travail minimales — comme il en existe pour d’autres secteurs d’activités.

Ce que révèlent ces photos surgissant des chambres noires des crises est que bien d’autres travailleurs à bas salaire sont dans la même situation que ces préposés aux bénéficiaires du secteur privé.

Le président de la Fédération des travailleurs du Québec, Daniel Boyer, n’a pas tort de dire que le contexte démontre la nécessité de hausser le salaire minimum à 15 $.

Hiérarchie malmenée

Jeudi, le premier ministre du Québec disait miser sur l’augmentation promise par son gouvernement aux préposés aux bénéficiaires du secteur public, laquelle, par «effet domino», se répercuterait du côté de ceux du secteur privé. Et pour éviter que les loyers des résidents croissent dans la foulée, l’État devrait apporter une «contribution additionnelle» de ce côté aussi, reconnaissait-il.

Le lendemain, François Legault a dû élargir le spectre à tous les travailleurs qui gagneraient davantage — ou qui ne perdraient pas beaucoup — en abandonnant leurs tâches pour bénéficier de la Prestation canadienne d’urgence de 2000 $.

«Donnez-moi un petit peu de temps. Ce n’est pas simple à mettre en place, mais je vous le dis : ceux qui continuent de travailler, puis qui gagnent moins que 2000 $, on va vous compenser, a déclaré François Legault. La mesure, on va l’annoncer dès qu’on sera capables de la mettre en place.»

Une crise comme celle-ci en dit long sur la discutable hiérarchie des rémunérations accordées aux uns et aux autres sans que l’on ne se pose jamais trop de questions.

Ce qui était déjà intenable pour bien des citoyens touchant de très bas salaires est désormais devenu totalement absurde.

Cette crise aura été un révélateur, comme cette solution liquide que les photographes employaient pour rendre visible une image latente.

Lorsque l’on voit mieux, on ne peut plus ignorer. On ne devrait plus en tout cas.